‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 137 sur 161 · V. Beauregard, art, cité, p. 529 sqq · texte numérisé non relu

V. Beauregard, art, cité, p. 529 sqq

et de raffinement le plus économiques des produits, à Ja multiplication et au raffinement inévitables des besoins humains ?

On dira peut-être que la libre concurrence, à quelques gaspillages qu’elle aboutisse ainsi, a du moins le mérite de surexciter toutes les énergies de l'humanité. Sans ses coups de fouet combien d’activités resteraient dormantes ! Combien d’aptitudes en frichel Combien d'inventions dans les limbes |

Reste à savoir si l’excitant de la lutte possède en effet toutes les vertus qu’on lui prête, s’il est toujours aussi indispensable, et toujours aussi bienfaisant que paraît le croire le darwinisme social. IL faut se souvenir ici que, déjà sur le terrain biologique, la croyance aux vertus créatrices de la lutte paraît avoir beaucoup baissé. La sélection conserve, nous dit-on aujourd’hui, mais ne crée rien‘. La loi du combat trie entre les variétés préexistantes, mais d’autres forces, dont le jeu est moins visible, ont constitué ces bornes diverses, et mystérieusement préparé les combinaisons de caractères destinées à survivre. C’est la variation, non la lutte, qui est le « facteur primaire » de l'évolution des espèces. Or dans le monde humain c’est à l'intelligence qu’appartient ce pouvoir de varier, d'innover, d’enfanter des combinaisons nouvelles. Ge sont les forces de l'intelligence, activités de synthèse, de coordination, d'alliance qui sont, pour l’évolution humaine, les mères dont parle Gœthe, générairices inépuisables des formes. Et sans aucun doute, la puissance inventive et adaptive de l'intelligence des hommes est surexcitée par la perspective des résultats de leur action. Le désir, soufflant sur Pimagimation, en fait jaillir plus loin les étincelles. Mais il n'est pas vrai que seul le désir du triomphe, du profit, du gain ait ce privilège. En fait, on l’a remarqué, pour nombre

t. V. plus haut, ». 2192,

Boucré. — Démocratie, 19

des inventions qui déterminent l’évolution de l'industrie et

l’évolution même de la guerre, — l'invention de la charrue, de la boussole, de la poudre, — il serait difficile de démontrer en quoi la pression de la concurrence était nécessaire à leur élaboration. Les idées fécondes se livrent souvent à des esprits qu'aucun instinct de rivalité n'anime. Aussi bien que par la lutte, l’activité de l’homme se surexcite par l’amour et se déploie dans la paix’. F |

Au reste, s’il est vrai que la concurrence sollicite en effet et développe bien des énergies qui sans elle seraient restées au repos, y a-t-il toujours lieu de s’en réjouir pour le progrès véritable de l'humanité? On va répétant que la libre concurrence fait passer au premier plan les membres de la société « les plus aptes » et qu’ainsi, imitant à sa façon les effets de la lutte pour la vie dans le monde animal, elle perfectionne à n’en pas douter le monde humain. Mais on sait quel nid d’équivoques se cache dans cette formule : le succès des plus aptes. Les plus aptes sont-ils toujours les meilleurs ? Déjà, lorsqu'il s’agit du concours des variétés dans l’évolution biologique, les naturalistes reconnaissent aujourd’hui combien il est difficile de faire passer la survivance pour un signe de supériorité absolue ; ils avouent que le succès de telles ou telles formes organiques, — adaptées sans doute à certaines circonstances particulières, mais déviées, simplifiées, atrophiées, — correspond à une rétrogradation générale de l'espèce. Tout de même, dans l’évolution des sociétés, certaines circonstances particulières peuvent favoriser le succès de tel type d'homme, qui ne dominerait qu'aux dépens du progrès général. Le régime dont nous venons de rappeler les principaux traits ne se prête-t-il pas, précisément, à des adapta-

tions régressives de ce genre ? S'il est vrai que le trop grand

1. V. Tarde, Opposition (Paris, F. Alcan), p. 370. Psych. éc., I, p. 76-87. Of. Wolimann, op. cit., p. 158.

nombre des intermédiaires concurrents les incite à diverses formes de supercherie, ne sont-ce pas les moins scrupuleux qui apparaîtront ici comme les mieux doués ? De même, ne sont-ils pas les plus aptes à tirer parti de notre système économique, ceux qui en exploitent habilement le caractère anarchique, les spéculateurs, les brasseurs d’affaires, les « corbeaux » ? En vain s’acharne-t-on À nous démontrer que partout où il ÿ a commerce, se développe aussi forcément un « altruisme professionnel » : le commerçant ne veut-il pas avant tout, nous dit-on, servir son prochain, et n'est-il pas amené à refréner beaucoup de ses impulsions en conséquence ? Mais raisonner ainsi, c'est confondre, remarque M. Gide, « la notion de service avec la notion de profit ». Sous notre régime actuel, l’échangiste idéal est celui qui cherche à réaliser le plus grand profit possible, à exploiter les situations. N'est-ce pas surtout des qualités de ruse que doit développer cette « chasse aux dollars »? Et ne sait-on pas quel cortège de démoralisation la royauté de la finance traîne après elle * ?

D’une manière plus générale, l'extrême inégalité au milieu de laquelle se déploie la libre concurrence n'est-elle pas capable de provoquer, au haut et au bas de l'échelle, de fâcheuses détériorations des caractères? Un critique de l’évolutionnisme a représenté avec force ces dangers réunis : « Scindant la société en deux moitiés. dont l’une vit de revenus sans grand travail pendant que l’autre est vouée à des alternatives de surmenage et de chômage, elle (la concurrence actuelle) condamne les travailleurs à l'envie haineuse et dispose les jouisseurs à considérer la misère comme une loi inéluctable avec une froide insensibilité. Obligeant l’industrie à chercher des débouchés à tout prix, elle fait de la

1. V. Gide, discutant Y, Guyot. Chad, p. 235 sqq. Cf. Wagner, | op. cit., II, p. 812, Herkner, op. cit, p. 154, 65. Belot, art. cüé. B. Malon, Le socialisme intégral, 2° partie, chap. v.

tromperie sur la qualité la règle de la production, de la fraude la règle du commerce, de l’escroquerie la règle du crédit. Elle fait pis : habituant les hommes à l’idée que tout est à vendre, elle encourage la prostitution plutôt que le mariage,

l'exploitation de l'enfant plutôt que l'éducation. Enfin, ren-

dant odieuse à tous les faibles d'esprit une vie si mal défendue contre les risques, elle propage l'alcoolisme chez les hommes incultes et le suicide chez les hommes cultivés. Bref, ce que la guerre est à la morale publique, la concurrence économique l’est à la morale personnelle et à la morale sociale privée’. »

Il est donc difficile de soutenir que le régime en question trie infailhiblement, pour les faire primer, les individus les meilleurs, ou fatalement améliore la société en général. Il opère souvent par des sélections à rebours, capables de faire dégénérer tout l'ensemble. Quand bien même ïl serait démontré qu'il stimule la production des objets utiles, on pourrait l’accuser encore d’entraver, par bien des côtés, la production des âmes morales, de tous les instruments les plus indispensables sans doute au progrès véritable de la société. Et de la sorte, ce que celle-ci gagnerait à l’amélioration des choses, elle le perdrait, et au centuple, par la dégradation des personnes. | |

Mais d’ailleurs, — et en faisant abstraction des primes qu’il accorde ainsi à des procédés nuisibles en dernière analyse, immoraux et antisociaux — il n’est pas prouvé que le laisser-faire soit la politique la plus propice à la mise en œuvre des facultés individuelles. Pour que les hommes soient incités à les tendre de toutes leurs forces, il faudrait qu'ils fussent en effet, en règle générale, classés d’après leur valeur, rétribués d’après les résultats de leur effort. À l’inté-

rieur des organismes, nous dit Spencer *, il y a concurrence

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