CHAPITRE II
Il est peut-être plus facile, après les réflexions qui précèdent, de comprendre les questions qui divisent actuellement les esprits. Au moment de l’évolution où nous en sommes, ce sont les eflorts de la démocratie pour intervenir, au nom de l'égalité, dans l’organisation économique, qui paraissent le plus inquiétants à ceux qui parlent au nom de la science.
C'est dans ces efforts que la démocratie laisse voir à plein, pensent-ils, sa tendance antiphysique : ne cherche-t-elle pas à enrayer systématiquement cette libre concurrence préconisée par l’économie classique, et dont l'étude de la nature vient démontrer invinciblement la nécessité ?
Tels sont les deux points où il nous faut maintenant concentrer notre recherche : dans quelle mesure et en quel sens est-1l vrai que l'effort de la démocratie contrarie la concurrence? dans quelle mesure et en quel sens la concurrence vantée par les économistes correspond-elle à la loi naturelle
de la lutte pour la vie ?
Ce que nous venons de dire des conditions humaines de la lutte et des règles plus ou moins complexes qui, dans toute
société, en canalisent en auelque sorte l'énergie, nous permet ) L On) P
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déjà de dissiper une première équivoque. Quand on rapproche, pour justifier celle-ci par celle-là, libre concurrence et lutte pour la vie, on paraît souvent raisonner comme si, sous le régime de la libre concurrence, l’activité des hommes ne devait obéir qu’à des lois naturelles. En réalité il est trop clair qu’elle est soumise à un certain nombre de lois sociales
qui lui offrent ou lui imposent une direction, des appuis,
des barrières. Soit un homme qui veut prendre part aujour-
d'hui aux luttes industrielles: pour réaliser les capitaux nécessaires, il fait vendre telle propriété qu’il possédait jusqu’alors indivise avec des cohéritiers, il emprunte et donne hypothèque sur telle autre propriété ; il fonde une société et émet des actions. Toutes opérations qui supposent un nombre considérable de règles et de sanctions juridiquement définies, — un code, une justice, une force publique. Les luttes en question ne se poursuivent donc que par l'intermédiaire d’un certain appareil législatif, qui contient en même temps qu'il soutient les activités individuelles, qui assure le respect de la propriété privée, des droits acquis, des contrats passés. En un mot, le régime de la libre concurrence ne représente à aucun degré un état de nature; il est un produit de l’histoire, et de la plus récente, une œuvre des lois, et des plus complexes". À
Le caractère juridique et en un sens « artificiel » de ce régime, les économistes les plus libéraux ne sauraient le méconnaître. Nous venons de mesurer l’inmense travail civilisateur impliqué dans la substitution de la concurrence proprement dite aux formes premières du combat. Si les hommes échangent aujourd’hui les choses au lieu de se les arracher, s'ils passent des contrats au lieu de se donner des coups,
s'ils débattent au lieu de se battre, c’est que nombre d’im-
1. V. Herkner, Arbeiterfr., p. 152. Wagner, Grundl., II, p. 8or. Laveleye, Social., p. 383,
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LIBRE CONCURRENCE ET SOLIDARISME ‘14990 à
pulsions naturelles ont été mises à la raison. La loi a exercé sa critique et son contrôle sur les conditions de la lutte : elle ‘en a réglementé les procédés. C'est grâce à cette réglementation que les activités proprement économiques ont pu prendre le pas, dans nos sociétés, sur les activités guerrières. Que la collectivité organisée intervienne ainsi, par tout un système de prohibitions et de protections, dans les rapports entre individus, personne ne le nie, dira-t-on, et personne ne conteste la nécessité de cette intervention. Mais ce que nous prétendons, c’est que cette intervention à trouvé aujourd’hui sa limite. Elle ne peut aller plus loin sans se heurter en effet au roc des nécessités naturelles. Pour maintenir les libertés égales, que l’État fasse la police, à la bonne heure: mais qu'il ne s’avise pas de faire peser sa force sur la vie économique. Qu'il se borne à assurer la jouissance des propriétés, la liberté des échanges, le respect des contrats. Mais si par malheur, sous prétexte de réaliser une justice plus humaine, il se mélait de juger les conventions mêmes, de tarifier les salaires, de changer jusqu'aux modes de la propriété, alors tout serait perdu. Pour vouloir trop adoucir les frottements, on risquerait de briser le grand ressort de tout progrès.
Et en effet, à quelque merveilleuses transformations que la civilisation soumette les choses et les âmes, ïl y a des règles de fer auxquelles son mouvement est obligé de se conformer. La même disproportion entre la quantité illimitée des besoins à satisfaire et la quantité limitée des moyens de satisfaction qui pousse les animaux les uns contre les autres continue de faire sentir sa pression aux hommes. Leurs moyens se rafinent, il est vrai, et se compliquent à l'infini. Mais du même élan leurs besoins se compliquent et se raffinent. Et comme, en même temps qu'ils deviennent plus exigeants, les membres des sociétés civilisées ne cessent de devenir plus nombreux, il s’ensuit que c’est pour elles une:
nécessité vitale, de produire le plus et le mieux possible. Or, pour obtenir ce maximum et cet optimum, la concurrence ne demeure-t-elle pas l’aiguillon indispensable *?
N'est-ce pas elle en effet qui force les hommes à produire le plus possible aux moindres frais ? N'est-ce pas elle qui les excite à faire rendre à leurs facultés naturelles tout ce dont elles sont capables? N'est-ce pas ‘elle enfin qui les classe et les hiérarchise d’après les résultats de ces efforts mêmes ? Une société bien organisée pour l'exploitation humaine de l’univers est une société où chacun peut donner sa mesure et se trouve porté à sa place, où les avantages et l’influence dont chacun dispose sont proportionnels à sa valeur sociale. Or quel meilleur moyen d’assurer cette proportion que de laisser les individus librement concourir, se tailler leurs profits, se forger leur situation ? C’est pourquoi le régime de l’universelle concurrence, qui sauvegarde et respecte les égales libertés, est le mieux fait pour répondre à ces réquisitions auxquelles la civilisation ne peut se soustraire. On peut dire de cet état légal qu'il est vraiment le plus naturel : c'est-à-dire qu'il est le plus propice à la mise en valeur des choses naturelles, aussi bien des ressources de la matière que des facultés des hommes. Parce qu’il, garde la lutte pour instrument, 1l ajuste aussi harmonieusement qu’il est possible les conditions aux qualités, les avantages aux efforts, les produits aux besoins.
Que penser de cette espèce d'optimisme pessimiste? L’expérience montre-t-elle que le système du laisser-faire est en effet le meilleur régulateur de la production, le meilleur excitateur de l’action, le meilleur classificateur des facultés ? — Sur ces trois points les critiques sont venues s’accumuler,
1. V. Beauregard, résumant les arguments classiques, art. cité du Dict. d'Ec. pol.
depuis lemilieu du x1x° siècle, à mesure que les répercussions réelles :du système se sont mieux fait sentir.
C’est ainsi qu'on a fait observer que les luttes. entre producteurs, entre vendeurs, ou entre vendeurs et consommateurs étaient bien loin d’entraîner toujours et partout, comme: la théorie le faisait prévoir, l’heureuse adaptation, aux moimdres frais, des produits aux besoins. Une’ des conséquences naturelles de la concurrence aveugle que se font les grands possesseurs de machines n'est-elle pas la surproduction, avec les brusques avilissements qu’elle provoque et les crises périodiques qu’ellé déchaîne? Dans le même temps et sur d’autres points-ne remarque-t-on pas des sous-productions aussi fâcheuses ? La quantité des objets de première nécessité ne reste-t-elle pas dans'bien des cas inférieure aux besoins les plus-urgents de la masse? C’est qu'il faut distinguer, tant que la propriété reste privée, entre la « productivité » et la « rentabilité ». Les possesseurs de capitaux cherchent moins à réaliser le: maximum d’utilité pour tous que lé maximum de-profits pour eux. Or:il n’est pas vrai que ces deux maxima coïncident exactement. Etant donnée l'extrême inégalité de la répartition, le pouvoir d'achat du grand nombre reste faible; il n’est donc pas éton: nant que les entreprises capitalistes ne mettent pas en œuvre tout ce qu'il faudrait pour donner entière satisfaction aux besoins du grand nombre. Et ainsi, de par les vices de la réparütion à laquelle le régime dé la libre concurrence donne sa consécration, notre production pèche, ici, par défaut aussi bien que, là, par excès. Au lieu du progrès continu dans l'harmonie, ce sont des déperditions incessantes par « l’anarchie économique‘ »,
Dira-t-on que cette anarchie cesse lorsqu'un des concurrents triomphe deses rivaux ou fait la paix avec eux, lorsque
1. V. Andler, Origines du soc., p. 471 (Paris, F. Alcan). Cf. Landry, Propr. indiv, 1'e partie, chap, 1. Belot, art, cité, p: 208.
d’une façon ou d’une autre, la lutte des tarifs enrayée, un monopole s'établit? Et il est vrai, suivant la remarque de M. Tarde‘, que le monopole paraît « naître de la concurrence aussi inévitablement que la conquête résulte de la guerre ». Mais qui pourrait soutenir que la constitution de monopoles tend normalement à hausser le taux de la production et à abaisser le prix des objets ? Bien plutôt les nouveaux rois de l’industrie profiteront de leur situation pour retirer, en faisant la loi au marché, les plus forts revenus possibles de leurs capitaux. Ce sera du « collectivisme au profit d'un seul? ». Et l’on ne se sera sauvé de l'anarchie que pour tomber sous le despotisme. |
D'ailleurs, indépendamment de la situation que notre organisation économique fait aux producteurs, celle qu’elle fait aux vendeurs n’entraîne-t-elle pas des déperditions indéniables? Qu'on se représente le nombre excessif de ces « intermédiaires » et les procédés auxquels leur concurrence mème les accule : la majoration des prix, et la falsification, quantitative et qualitative, des marchandises ne sontelles pas les conséquences habituelles et comme normales de ce régime * ? On soutient qu’en matière d'achat la masse est bon juge, qu’elle choisira au mieux de ses intérêts entre les concurrents et leur imposera ce « règne du consommateur » qui est le plus rationnel des régimes économiques‘. On ne voit pas qu’étant eux-mêmes isolés, divisés, insuffisamment organisés, les consommateurs restent le plus souvent à la merci de l'exploitation commerciale. Comment soutenir encore qu'un système qui laisse place à tant de gaspillages divers est le mieux fait pour satisfaire, par la multiplication