V. H. Michel, L'Idée de l'État, p
postulats sentimentaux où l’on reconnaîtra des influences historiques indéniables — ici l’esprit alexandrin et là lesprit protestant — mais où l’évidence mathématique n’a rien à voir ? Ces deux exemples démontraient amplement que les sciences formelles sont impuissantes à brider l’esprit métaphysique, que bien plutôt elles se prêtent complaisamment à ses fugues, et que si l’on veut construire une morale vraiment scientifique il est dangereux de perdre de vue l’expérience.
L'expérience conquérait une plus large place dans le système utilitaire. Celui-ci se construit à l’image des sciences physiques renouvelées tout entières par la découverte de Newton”. Tout de même que les corps s’attirent les hommes recherchent fatalement leur plus grand bien; c'est une loi naturelle, établie par une induction méthodique et devant laquelle il faut s’incliner. Et comme la loi de l'attraction installe l’ordre au sein du désordre apparent du monde physique, ainsi dans le monde social, la loi en question est un principe d'équilibre et d'harmonie. Que si, sur certains points, le désordre se montre encore, c’est que les hommes comprennent mal leur intérêt véritable ; un calcul des plaisirs, faisant entrer en ligne de compte leurs diverses dimensions, rectifiera les erreurs de notre instinct. Ainsi, sans intervention d'aucun sentimentalisme subjectif, par une méthode véritablement scientifique, qui fait sa part à l’observation et sa part au calcul, un accord définitif doit s'établir au sein des sociétés. — Mais cette méthode ne laisse-t-elle pas, des deux côtés, plus de jeu qu’elle ne croit aux appréciations. subjectives ? Ce soi-disant calcul spéculait sur des qualités irréductibles les unes aux autres, entre lesquelles on ne pou-
vait opter qu'à coup de préférences personnelles. Et de même
1. V. Élie Halévy, La Formation du radicalisme philosophique, chap. 1 (Paris, F. Alcan),
cette nique loi de l’égoïsme individualiste, bien Lu d’être obtenue par une induction méthodique, métait peut-être que la généralisation hâtive d’une intuition superficielle ; elle érigeait en nécessité naturelle une attitude d'esprit peut-être particulière à un certain état de civilisation. En réalité, l’utihtarisme accordait encore trop de créance à la conscience. Si l’on veut définir objectivement ce quiest:bon ou mauvais, signe de progrès ou de décadence, :l faut décidément sortir de soi, ne plus rester penché sur le puits intérieur, mais se répandre au dehors et lire ce que le mouvement mème des êtres a tracé sur la terre. Doit être déclaré bon, dira Spencer, non ce qui est conforme à nos préférences ou à nos calculs, mais ce qui se déduit des lois générales de la nature impartialement enregistrées.
Nous comprenons maintenant pourquoi on mot si IMmpa tiemment aujourd'hui, d’une nouvelle morale naturaliste, la moisson d'enseignements, à la fois scientifiques et pratiques, que n’ont paru fournir ni les morales intellectualistes, empruntant leur forme seule aux mathématiques, m1 la morale utilitaire, imitant gauchement la physique newtonienne. Les sciences de la vie arrivent à point pour combler le vœu deux fois déçu. Dans l'immense terrain qu’elles ont labouré, il semble qu’on va voir fleurir enfin autre chose que des généralisations hâtives ou des déductions décevantes.
Dans une discussion avec Guillaume Guizot, Sainte- Beuve s’écriait lyriquement un jour‘: « Je ne verrai point, mais je prédis un avenir dans lequel les lois de la physiologie seront transformées en lois sociales et inaugureront dans le monde le règne de l’harmonie universelle. Un Gonstantin du matérialisme fera cette révolution, mais, à la place d'une croix, 1l fera briller sur son labarum un scalpeï. »
I. Cité par Fouillée, Philos. du suffrage universel, dans la Revue des Deux Mondes, septembre 1884, p. 127.
Plus ou moins clairement formulé, ce même espoir anime aujourd’hui encore beaucoup d’esprits. Il leur semble qu'après les immenses travaux d'approche du xx° siècle, l'heure a enfin sonné où l’on va consulter systématiquement l'expérience universelleet vraiment « laisser parler les farts ». On n’imaginera plus la nature du dedans, mais on lobservera du dehors. On aboutira à l'humanité, mais par une sorte de mouvement tournant, après avoir traversé toute la série animale, et amassé chemin faisant un nombre imposant d'observations objectives. Telle est la figure de la science à laquelle pensent la plupart de ceux qui invoquent aujourd’hui une morale scientifique. C’est des conceptions biologiques appliquées aux sociétés humaines qu’ils attendent Ja démonstration décisive que l’histoire des idées directrices de notre civilisation ne pouvait nous livrer à elle seule, et qui doit nous permettre d'opter, en connaissance de cause, pour ou contre la démocratie.
Il n'est pas douteux que, dans l'esprit de beaucoup de nos contemporains, la confiance dans la science ainsi comprise ne coexiste avec l'enthousiasme démocratique. Ce sont souvent les mêmes hérauts qui vantent, dans les journaux « avancés », la morale scientifique et l'idéal égalitaire. Ils paraissent convaincus a priori que celle-là ne saurait faire autrement que de démontrer, de la manière la plus positive, le bien fondé de celui-ci.
Toutefois, cet optimisme peut-il longtemps se soutenir ? Et pour peu qu’on ait la moindre connaissance des concepts élaborés par la biologie, ne sera-t-on pas frappé de la distance qui les sépare des postulats acceptés par la démocratie? La nature est un champ de bataille, le champ immense d’une
bataille incessante, condition du progrès universel. Les fai-
bles y sont éliminés sans pitié, car il importe que les forts seuls survivent et que l’hérédité, toujours prête à consolider l’acquis en inné, ne perpétue que les caractères avantageux. Ainsi s'explique la lente ascension des formes de l'être, qui va de la masse protoplasmique des protozoaires à l’organisme compliqué des vertébrés, de l’homogène à l'hétérogène, de l’'amorphe au différencié. Tels sont, en bref, les principaux enseignements que la biologie répète à qui veut les entendre. Différenciation des organes, hérédité des caractères, concurrence des êtres, en ces trois formules semble tenir, suivant elle, le secret du progrès du monde.
« Différenciation », « hérédité », « concurrence », est-ce que ces mots ne doivent pas sonner étrangement, pour des oreilles habituées au retentissement des idées égalitares? Entre ces formules naturalistes et les formules démocratiques, ne perçoit-on pas certaines discordances fâcheuses ? On dit que la démocratie contemporaine, inclinant de plus en plus vers le socialisme, travaille à enrayer, ou tout au moins à atténuer la libre concurrence universelle. On dit que, dans son ‘effort pour effacer toute survivance du régime des castes, elle refuse de tenir aucun compte de la puissance de l’hérédité. On dit encore que par sa tendance au nivellement, tombant dans « l'erreur amorphiste », elle répugne à toute institution qui conserve, .dans les sociétés, une différenciation quelconque. S'il en était ainsi, il y aurait donc, entre les tendances de la démocratie et celles de la nature, un antagonisme essentiel !
Il n’en faudrait pas douter en effet, si l’on en croyait bon nombre de ceux-là mêmes qui collaborent à la construction des sciences naturelles. Ils ne se détournent de leur travail que pour lasser tomber sur le tumulte égalitaire les aphorismes les plus dédaigneux.
On se souvient de la proclamation retentissante de Hæ-
ckel", rééditant, avec un commentairescientifique, l’'Humanum paucis vivit genus. Virchow, pour discréditer la théorie darwinienne;. l'avait accusée de mener au socialisme. C’est le contraire, suivant le philosophe-naturaliste d’Iéna, qui serait la:vérité. Escomptant les dissemblances innées des êtres, l’inégalité des sanctions distribuées à leurs efforts, la disparition fatale: du: plus grand. nombre, « le darwinisme est tout plutôt que socialiste. Sa tendance ne saurait être qu’aristocratique, nullement démocratique... La doctrine de l’évolution est le meilleur antidote contre les absurdes utopies égalitaires ». M. O. Schmidt écrivait dans le même sens? : « Si les socia listes étaient avisés, ils feraient tout au monde. pour étouffer sous le:silence la théorie de la descendance, car cette doctrine proclame hautement que les idées socialistes sont inapplicables. » Un autre naturaliste, M. Ziegler,. développe la démonstration en détail et prend la peine d’opposer, point par point, aux thèses de la démocratie sociale, les thèses du. darwinisme bien.entendu *. M. Lafargue avait donc quelque raison de dire“: « Aujourd'hui les savants sont devenus darwinienset.1ls se servent de ce darwinisme en faveur de la bourgeoisie. Aujourd'hui la classe ouvrière n’est plus condamnée à la misère au nom de Dieu,, mais elle y est condamnée au nom de la science |! ».
Mais ce n’est.pas seulement contre le socialisme en. partieuler, c’est contre tout l'esprit démocratique que la biologie se retourne. Suivant la remarque de M. H. Michel *, chaque terme de la devise léguée par la Révolution française à la démocrate « voit-se dresser contre lui quelques-unes des données les plus saisissantes, de ce qu’on appelle la science
. Les preuves du transformisme, trad. franc., P+ 110 sqq. . Dans l’Ausland, cité par Ferri; Socialisme et science positive, p: 14. . Die Naturwissenschaft und die socialdemocratische Theorie.
k. Conférence sur:le Socialisme et les Intellectuels, reproduite: dans les Cahiers de la Quinzaine, de Ch. Péguy (5 mai 1900, p. 65).