‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 13 sur 161 · ES · texte numérisé non relu

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plutôt elle substitue à l’idée d’une création incompréhensible,

qui juxtapose des types tout faits, l’idée d’une évolution insensible, qui fait lentement surgir le supérieur de l’inférieur. Ainsi elle ne nous apporte plus seulement un catalogue de connaissances particulières, portant sur les propriétés de telle ou telle espèce : elle nous livre les lois les plus générales qu’il semble que nous puissions atteindre : les lois mêmes du progrès de l’être.

Dans un cercle si large, comment l’humanité ne seraitelle pas englobée ? Elle nous apparaît, certes, au sommet de la série animale ; mais, si elle occupe ce sommet, ce n'est pas la preuve qu’elle a échappé, mais bien plutôt qu'elle a obéi à la loi génératrice de toute la série. L’homme est seul un animal raisonnable? Soit. L’espèce humaine n’en est pas moins, sans doute, une espèce animale, et ne saurait, par suite, se soustraire aux conditions générales de l’ascension des espèces. Comment la constitution de l’animal humain, la division de ses fonctions, la spécialisation de ses organes, l'enregistrement et le renforcement des qualités qu’il peut acquérir au cours des siècles, ne pèseraient-elles pas sur la destinée des sociétés ? Que si nous considérons d’un autre côté, non plus les organismes humains eux-mêmes, mais les ensembles qu’ils forment, les grands êtres sociaux qui naissent de leur réunion, nous serons frappés de l’analogie de ces êtres avec les êtres vivants. Comme les vivants, les sociétés naissent et meurent, croissent et décroissent ; comme les vivants, elles s’alimentent aux dépens du milieu extérieur et produisent des rejetons qui sont leurs colonies. Dans les sociétés comme dans les vivants, les parties se différencient à mesure que le tout se perfectionne. Les lois du progres social seront donc les lois mêmes du progrès de la vie. Ainsi, à quelque point de vue que nous nous placions, que nous

envisagions les sociétés humaines dans leurs éléments consti-

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tuants où dans leurs formes massives, la même conclusion s'impose ; l’humanité n’est plus un empire dans un empire; l’œuvre maîtresse du xix° siècle a été, comme le disait Cournot, de la réintégrer définitivement dans la nature.

Dès lors comment ne demanderait-on pas à l’étude méthodique de la nature de dénouer nos discussions morales? Tant qu'on a voulu, pour juger l’orientation des sociétés, les comparer à quelque idéal «en l'air », descendu de quelque tradition ou projeté par la réflexion personnelle, on ne pouvait s'entendre. Les seules vérités consistantes capables de rallier les consciences modernes sont les vérités scientifiques. Reprenons donc pied dans les réalités. Demandons ses modèles à la vie. Relevons, pour la prolonger, la courbe du progrès des espèces. Dans l’évolution organique repérée par les naturalistes, déchiffrons, pour les dicter aux groupements humains, les volontés de la nature. C’est le seul moyen d’ob- | tenir, enfin, un critère objectif du bienet du mal. ;

Telles sont les défiances et tels sont les espoirs que sem blent partager de nos jours un nombre croissant d’esprits. Entraînés par la marche conquérante du dernier siècle, ils attendent des sciences les plus récemment armées, de celles qui ont assiégé l'humanité du plus près — les sciences naturelles — le mot d'ordre qu’ils ne veulent plus recevoir ni de la religion ni de la métaphysique. Ils escomptent l’élaboration d’une morale « exclusivement et rigoureusément scientifique » ; entendez : d’une morale naturaliste, dont les pré:

misses seraient fournies par la biologie,

Et certes, il ne’ faut pas croire que l'effort pour constituer une morale scientifique et naturaliste date de notre: époque. C’est là une ambition vieille comme la Grèce, tout au: moins

comme la Grèce de Socrate. On a justement montré comment le « fondateur de la science de la morale », refusant de confier soit à la tradition religieuse, soit aux impulsions instinctives la direction de la conduite, appliquait aux choses de l'âme la méthode préparée par les physiciens. Bien

connaître la nature, pour se conformer à ses volontés, c'est

un idéal commun à la plupart des morales helléniques *. Mais quelle distance subsiste entre le naturalisme antique et le nôtre, on le sait de reste. Lorsque les anciens répétaient qu'il faut suivre la nature, ils l’envisageaient, observe M. Boutroux, « à un point de vue esthétique, voyant partout en elle l'intelligence et l'harmonie où aspire l’activité humaine ». En d’autres termes l'esprit ne prenait la nature

pour modèle qu'après avoir préalablement modelé la nature c * LJ ïà L] à son image. Songcons seulement aux attributs que les

stoïciens continuent, de prêter au macrocosme. N'installent-

ils pas au cœur des choses un ri, une tension, un effort

dont ils n’ont pu rencontrer le modèle qu'au cœur de l'hom-

me ? Bien plus, leur feu qui produit toutes choses n'est-il pas un feu artiste, rüp reyxév, capable de façonner les êtres suivant leurs nn. analogue enfin au potier qui façonne l'argile? Ce prétendu naturalisme reste donc tout imprégné d’anthropomorphisme. Et la science dont il s’autorise a été calquée sur ces projections de la conscience dont le naturalisme contemporain se défie systématiquement. Au vrai, entre la morale naturaliste des anciens et la nôtre il ne pouvait y avoir de commune mesure, par la raison qu’il n'existait pas encore, dans l'antiquité classique, un corps de vérités scien-

tifiques croissant de lui-même et nettement détaché de la

spéculation philosophique. L'indépendance des sciences, et

leur progrès ininterrompu, voilà le phénomène étonnant,

1. Boutroux, Études d'Histoire de la philosophie (Paris, F. Alcan). — Questions de morale et d'éducation.

caractéristique de notre époque, qui explique les attitudes

spéciales de nos esprits et pourquoi ils se montrent réservés

sur tant de points, tandis qu'ils se laissent aller, sur d’autres, à des espoirs illimités.

Il serait aisé de le montrer en effet, au fur et à mesure que les différentes sciences prennent figure dans les temps modernes, elles exercent une sorte d'attraction sur la philosophie morale, qui vient s'appliquer et comme se modeler sur elles*. C’estainsi que, pour différentes qu’elles soient, on peut saisir dans l'éthique spinosiste et dans l'éthique kantienne un même effort pour donner à la déduction morale la forme des mathématiques, et lui assurer quelque chose de leur prestige. Spinoza prétend traiter des passions comme des lignes et des figures, more geometrico ; en quoi faisant il espère non pas seulement les expliquer à l’homme, mais l’en rendre maître ; l'évidence irrésistible des notions et l’enchaînement infrangible des raisonnements sont pour lui les vrais instruments de la libération intellectuelle. Kant de son côté fait effort pour déduire nos obligations, avec une rigOureuse nécessité, d’une notion absolument universelle: il tient la gageure de ne pas faire le moindre appel à l’expérience ; et le fait même dont il part ne sera pas à ses yeux un fait comme les autres, mais un «fait de la raison », à vrai dire une proposition synthétique à priori par laquelle s’exprime la catégorie même de l’universalité. — Mais, dans un cas comme dans l’autre, cette forme mathématique estelle autre chose qu’une forme en effet? Les conclusions pratiques auxquelles leurs déductions conduisent nos deux philosophes n’apparaissaient-elles pas comme prédéterminées par leurs tendances initiales ? Et ne serait-il pas aisé de dénoncer, dans «l'amour intellectuel de Dieu » ou dans le «respect de la dignité humaine» un certain nombre de

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