V. Kidd, L'Évol. soc., p
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Lors donc qu’elle proclame « à chacun suivant ses œuvres », la démocratie ne demande rien qui ne soit conforme aux enseignements de « la justice selon le darwinisme‘ ». Travailler à ce que tous les individus soient mis à même de se mesu-. rer, et à ce que les avantages dont ils jouissent soient proportionnés aux services qu’ils rendent, c’est sans doute le moyen d'assurer, pour le plus grand bien de l’ensemble, le triomphe des meilleurs.
Mais est-1l vrai que cette formule de la justice, qui semble satisfaire à la fois à l'individualisme et à lutilitarisme social, exprime exactement la pensée dernière, le vœu intime de la démocratie? N’apparaît-elle pas plutôt, dans la dialectique des aspirations égalitaires, comme une concession provisoire, un compromis, une sorte de pis-aller? Peut-être, lorsque les défenseurs de ces aspirations s’attachent à montrer qu’elles ne contrarient en rien les tendances de la nature, cèdent-ils au plaisir de suivre leurs adversaires sur. le terrain que ceux-ci ont choisi et de les battre avec leurs propres armes : « Vous prétendez, semblent-ils dire, que le nouveau naturalisme justifie votre libéralisme traditionnel. Mais en réalité, dans les sociétés humaines, pour que les individus concourent à armes égales, il faut des interventions incessantes de la collectivité. C’est donc nous qui marchons dans le sens du progrès naturel ».
Mais nous savons qu'il faut se défier de ces arguments retournés. Il est vraisemblable que les sociétés démocratiques, en prenant une conscience chaque jour plus nette des conditions humaines de la lutte pour la vie, conçoivent le progrès à leur manière et cherchent à imposer un certain sens
x. C’est l'expression de M. Novicow, Annales de l’Institut de soc. Tome I.
à l'évolution. Ne semblent-elles pas spécialement préoccupées aujourd’hui de faire une plus large place à la « solidarité » ? C’est le mot qui passe et repasse dans toutes les discussions morales et sociales du temps présent. Essayons de dégager les constatations et les revendications qui se cachent derrière ce mot; à quel progrès de la science et de la conscience sociale elles correspondent ; quels aspects de la réalité et de l'idéal elles mettent en lumière. Nous comprendrons peutêtre en quel sens et pour quelles raisons les formules de justice sur lesquelles s’accordaient le libéralisme économique et le naturalisme devaient paraître insuffisantes à la démocratie.
Et d’abord, on aperçoit aisément, d’un simple coup d’œil jeté sur le mécanisme de la production dans nos sociétés, combien le programme qui prétend attribuer au travailleur le produit intégral de son travail serait difficile à réaliser. Le sens négatif de ce programme est clair. On comprend ce qu'il tend à détruire. Il vaut contre « les frelons », contre ceux à qui la richesse vient en dormant ou qui n’ont eu, pour la posséder, que « la peine de naître ». C’est contre ceux-là qu’on répète le cri de saint Paul : Qui non laborat nec manducet. Mais, s’il menace ainsi tous les « revenus sans-travail », est-ce à dire que ce principe ait une valeur positive, une vertu édificatrice, et qu’on en puisse déduire une organisation de la société telle, que ce qui reviendrait en effet à chaque individu serait déterminé et mesuré par son travail propre? Dans ce qu’on appelle le produit de son travail, ne faut-il pas reconnaître l’action de forces, matérielles ou immatérielles, qui dépassent singulièrement son effort personnel ? Ne faut-il pas distinguer la part de la nature, des instruments, de l’ordre social lui-même ?
Et en effet, ce n’est pas son produit tel quel que le travailleur réclame. Dès le moment où le travail s’est divisé pour le plus grand perfectionnement de la production, la vie ne se
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