‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 151 sur 161 · V. Philos. de la solid., p. 10 sqq. (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

V. Philos. de la solid., p. 10 sqq. (Paris, F. Alcan

280 ! CONCURRENCE production prend un caractère collectif et notre morale un

caractère individualiste.

C’est entre ces deux affirmations que le solidarisme jette une arche; c’est sur ces deux piliers qu'il édifie, pour les

sociétés modernes, la déclaration des devoirs.

Il est donc vrai que c'est l’individualisme qui fournit son

nerf moral au solidarisme, mais un individualisme décidément rectifié par ce que M. Renouvier appelait « l’idée sociale, » elle-même fortifiée chaque jour par le progrès de la sociologie. On sait que les adversaires de l’individualisme affectent volontiers de le confondre avec l’égoïsme et d'y voir on ne sait quelle hypertrophie du moi. IL est aisé sans doute de leur répondre que ce péché n’est à aucun degré celui de la grande doctrine qui s’élaborait à la fin du xvur siècle”. Ses fondateurs distinguaient formellement entre l’individualité et la personnalité ; entre ce qui isole et divise, et ce qui rapproche et identifie les hommes ; entre les appétits de conservation propre et les facultés de communion universelle. Et c’est de celles-ci seulement qu'ils prêchaient le culte.

Mais il faut reconnaître que de faux dieux ont souvent usurpé, dans l’esprit des hommes, la place de ces dieux véritables. Sous le couvert des principes individualistes, on a vu se déployer des sentiments essentiellement antisociaux : l'ambition de l’homme d’affaires, le dédain du dilettante. Et celui-là semblait dire: « Chacun pour soi. Au nom de l’égale liberté, laissez-nous lutter sans intervenir. Et tant pis pour ceux que ma puissance écrase | » — « Chacun chez soi, semblait dire l’autre. Âu nom de mes devoirs envers moimême, il importe que je me détourne des foules. Le culte du moi veut être célébré dans l'isolement. » Au confluent

1 ne H. Michel, L’Idée de l'Etat. Cf. dans les Bulletins de la société de philosophie, août 19017, la discussion sur la doctrine pol. de la démocratie,

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de ces deux tendances apparaissait la figure du surhomme, où l’on retrouve à la fois de l’ambitieux et de l'artiste, du dominateur et de l’esthète — poète en même temps qu homme. de proie, et désireux de s’élever au-dessus de la masse pour s'élever au-dessus de lui-même. Contre ces déviations, le solidarisme nous met en garde. Il nous ramène sur la terre et nous rattache étroitement à nos semblables. Il nous Tappelle que nous ne sommes nés ni pour nous fuir, ni pour nous écraser les uns les autres ; et que nous ne pouvons développer nos Dose que par une incessante coopération.

En un mot le solidarisme nous aide à opposer, aux formés aristocratiques, desséchantes et dissolvantes, de l’individualisme, un individualisme démocratique, principe fécond d'union et d’action sociales, dont la devise ne serait plus « chacun chez soi », ou « chacun pour soi » mais « chacun pour tous, tous pour chacun » — et dont l'avènement marquerait aussi la victoire définitive de la nature proprement humaine sur la nature animale,

Si les vivants se perfectionnent, c’est que les faibles disparaissent devant les forts, — c’est que les qualités des individus s’incrustent dans leur race, — c’est que les éléments des organismes se spécialisent sans réserve et sans retour. En trois mots, la différenciation, l’hérédité, la concurrence, voilà les inflexibles gardiennes du progrès universel. Or, n'est-ce pas une conséquence fatale de la logique égalitaire que la tendance à tout niveler, à tout mêler, à tout « atténuer » ? Par son horreur des castes et par son respect de la personnalité humaine, l'esprit démocratique est amené à faire fi de toutes les conditions indispensables à la santé des organismes. Ceux sur lesquels cet esprit s’est abattu, — les grands organismes que sont nos sociétés modernes, — seront donc bientôt paralysés. Pour avoir résisté à la nature, les nations qui auront cédé à la démocratie seront rayées de l’histoire.

Telle est la thèse en trois arguments à laquelle nous nous sommes heurtés, à l'entrée de nos recherches. Nous avons suivi docilement, sur tous les terrains où il leur a plu de nous appeler, tous ceux qui pensent, au nom de la sociologie naturaliste, pouvoir défendre cette thèse. Nous nous sommes rencontrés tour à tour avec l’anthroposociologie, avec la théorie organique, avec le darwinisme social. De toutes ces

confrontations il faut dégager maintenant les résultats géné-

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