TAUX
Il n’est pas facile de les résumer en une seule formule. Car aux arguments lancés contre la démocratie, nous avons opposé plusieurs espèces de réponses : dans le combat engagé nous avons utilisé plusieurs tactiques.
Et d’abord, nous avons en quelque sorte opéré une reconnaissance, pour voir de près l'ennemi et mesurer ses forces par nos yeux. Ges lois naturelles, au nom desquelles
on excommuniait les aspirations égalitaires, nous avons voulu,
en remontant aux écrits des naturalistes, les préciser nousmêmes.
Nous nous sommes aperçus alors qu’elles étaient, sur bien des points, moins inflexibles et comme moins impératives qu’on n’essayait de nous le faire croire. — S’agissait-il par exemple de la différenciation, qu’on nous présentait à la fois comme le plus indispensable instrument et le mètre le plus indiscutable du progrès? Nous avons constaté, en premier lieu, que là même où elle triomphe elle n’est jamais portée à l'absolu ; entre les éléments qu'elle spécialise, elle laisse subsister nombre de ressemblances et de rapports sans lesquels ses heureux effets seraient enrayés. Et puis ses effets sont-ils toujours heureux? Qu’on se place au point de vue des éléments ou même au point de vue des ensembles, qu’on estime par-dessus tout la durée propre ou « l’importance »
générale, la fécondité ou la plasticité, nous avons démontré
combien il était difficile d'aboutir, en de pareilles matières, …
à des conclusions objectives. — La loi de Lamarck, de son côté, ne nous paraissait pas appeler moins de restrictions ou de réserves que la loi de Milne-Edwards. Rien n’est moins sûr que la transmission héréditaire des qualités acquises. En tous
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cas, les conditions nécessaires, pour qu'elles s'inscrivent dans le patrimoine de la race, sont beaucoup plus complexes et se présentent beaucoup plus rarement qu’on ne l’imaginait. D'une manière plus générale, c'était exagérer singulièrement la puissance de l’hérédité que de compter sur elle pour conserver et ralliner au sein des lignées, de génération en génération, des catégories d’aptitudes spéciales. — La théorie de Darwin à son tour a dû subir des limitations. Il nous est apparu, et que la lutte pour la vie n’est pas l’unique ouvrière du progrès, et qu’elle n’est pas toujours ouvrière de progrès. Dans certaines circonstances, elle favorise la survie de types qu'on s'accorde à déclarer inférieurs ; et d’autre part des types qu'on s'accorde à déclarer supérieurs survivent, en raison même des atténuations que subit, à l’intérieur de telle ou telle espèce, la concurrence des individus. Les cas ne sont pas rares, dans la nature déjà, où les êtres montent en se soutenant et non en s’écrasant les uns les autres. — Ainsi, au fur et à mesure que les discussions contemporaines éclaircissaient les idées biologiques, il nous est apparu que les trois théories, sur lesquelles la sociologie naturaliste faisait fonds, avaient perdu dès à présent de leur rigidité première. Ces lois de la nature, à l’aide desquelles on pensait enchaïîner la démocratie, ce ne sont plus des lois d’airain. Leur presüge est diminué : nous les connaissons maintenant plus souples, plus malléables, et comme plus élastiques.
Mais, à les prendre telles quelles, faut-il dire que la démocratie obéit, ou qu’elle se soustrait à ces lois? C’est À cette question qu'il importait de répondre avec netteté. :
Or, nous y avons répondu de deux façons. En un premier sens, la démocratie prétendait légitimement, nous l'avons admis, qu’elle ne contrarie en rien la nature, et qu’elle organise tout, au contraire, pour en réaliser les volontés bien entendues.
Par exemple, il est vrai que la démocratie s'efforce
d’abaisser les barrières de toutes sortes que le régime des gastes eût voulu multiplier dans les sociétés. Mais d’une part, létude attentive des lois de l’hérédité ne prouve nullement que les qualités professionnelles se transmettent du père au fils. Cette même étude semble démontrer d'autre part que toute lignée qui s’isole s’étiole, et que les mélanges de sangs, bien loin d'entraîner un « abâtardissement » fatal, servent heureusement de préventifs contre la dégradation des races. En favorisant la liberté des croisements, Pesprit démocratique ne fait donc que rendre plus aisé ce processus de renouvellement anthropologique nécessaire à la santé de l’ensemble. — De même, à ceux qui l’accusent d’entraver la libre concurrence, les partisans de l'esprit démocratique peuvent répondre : ce sont les régimes conservateurs qui empêchent, par toutes sortes d’avances ou de charges sociales arbitrairement distribuées, les capacités naturelles de se mesurer et de se classer à leur juste place, pour le plus grand bien du tout. En travaillant à diminuer les inégalités extrinsèques, au point de départ, n'est-ce pas au contraire la démocralie qui universalise et libère vraiment la concurrence ? — Enfin, aux apologistes de la différenciation, on pourrait encore faire observer que les sociétés occidentales, où l’industrie se développe du même mouvement que la démocratie, sont aussi celles où le travail est le plus divisé. L'absence même de ces espèces de pétrifications caractéristiques du régime des castes n y rend-elle pas plus aisée une spécialisation incessamment croissante des tâches, capable de se plier à tous les besoins nouveaux ? — De ce point de vue, l’opposition prétendue se résoudrait en adaptation ; et bien loin de s’avouer « antiphysique », le mouvement démocratique pourrait se présenter comme une sorte de retour à la nature, délivrée enfin du poids de tant d'institutions isolatrices et prohibilives, qui arrêtaient le libre développement de ses puissances,
Mais s’en tenir à cette réponse, ce serait ne mettre en lumière, nous l'avons vu, qu'un seul aspect de la réalité. D'un autre point de vue, il apparaît que la démocratie tâche en effet d’éluder certaines lois ou de dépasser certaines tendances de la nature, telles du moins que la biologie les révèle, et que son espérance est bien de faire vivre, à l’aide des forces nouvelles qu’elle met en jeu, un idéal inédit. Dès la question des transmissions héréditaires, l’action de ces forces nouvelles entrait en ligne de compte. Nous remarquions qu’il fallait distinguer entre les modes sociaux et les modes proprement organiques de la transmission, et que l’action de ceux-là s'ajoute, pour la favoriser ou la contrecarrer, à l’action de ceux-ci; en tous les cas l’histoire masque ici la nature et il nous reste formellement interdit de déterminer a priori, par la seule considération de leur hérédité, ce dont les individus sont capables.— Mais c’est principalement en matière de différenciation ou de concurrence que des tendances originales devaient se faire jour. C’est ainsi que nous étions amenés à distinguer radicalement, dans l’évolution des sociétés, entre la spécialisation et la différenciation proprement dite. Dans notre civilisation, les besognes sont de plus en plus nettement séparées: des professions de plus en plus nombreuses se constituent les unes à côté des autres. Mais les hommes ne sont plus enchaïnés dès la naissance à telle profession, ni rivés pour leur vie tout entière à la besogne professionnelle. De plus en plus ils peuvent théoriquement participer, et la conscience sociale réclame qu’ils puissent réellement participer, en vue de fins variées, à des groupements distincts, et ainsi chercher leur voie, donner leur mesure, épanouir toutes les puissances de leur personne. — Le même souci des garanties exigées par l’humanité amène la démocratie à reconnaître l'insuffisance de « la morale de la concurrence », alors même que celle-ci se donnerait pour idéal la rétribution des individus proporüonnelle à leurs œuvres, Dans l’enchevêtrement croissant de
nos activités, il deviendrait en effet de plus en plus difficile de, réserver à chaque individu le strict produit de son travail. En tous cas, à mesure que nous prenons une conscience plus nette de ce qui est dû à la collaboration de tous, il deviendrait de plus en plus impossible moralement, et de plus en plus dangereux pour la consistance du lien social, de ne pas avouer que chacun naît avec un droit minimum sur le patrimoine collectif de la civilisation. Il importe donc que des mesures de solidarité atténuent, partout où la nécessité s’en révèle, l’inhumanité de la concurrence sans frein, et sauvegardent ainsi, pour tous, les droits essentiels de la personne humaine.
Or ces préoccupations, directrices de l'effort démocratique, sont sans aucun doute étrangères à la nature. On ne la voit pas, au sein des organismes, faire échec à la différenciation par la complication, dans l'intérêt des unités composantes. Et là même où la solidarité se montre, dans les sociétés animales les mieux organisées, il ne semble pas qu’elle gravite autour de cet idéal : le respect de l’égale dignité des associés. Les sociétés démocratiques reconnaîtront donc, en ce point, qu’elles cherchent à aller plus loin et plus haut que la nature. Non seulement elles retiennent, de préférence à d’autres, certaines de ses tendances; mais en les prolongeant, elles les plient à des desseins inconnus. Elles tentent décidément d’autres voies. Et c’est pourquoi elles échappent désormais à la compétence de la biologie. En vain, pour les arrêter, dresserait-on maintenant sur leur route telle ou telle
loi de l’évolution organique ; elles passent au-dessus ; elles
se meuvent dans un autre plan.
Et c’est ainsi que l'esprit démocratique, tout à l’heure protestant qu'il suivait docilement la nature, déclarera maintenant qu'il veut en effet la dépasser. Tour à tour cédant et résistant, tantôt il semble dire à la science de ln vie :
« J’applique tes lois », tantôt : « Tes lois ne s'appliquent
pas à moi. » C’est un {Vol me langere après un Fiat voluntas.
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Comment une pareille duplicité d’attitude est-elle possible ?
Elle s'explique par la « duplicité » essentielle des sociétés humaines, par leur caractère ambigu. Elles vivent et évoluent entre deux règnes. C’est précisément ce qu'oublie la sociologie qui fournit aux antidémocrates leur provision d'arguments « scientifiques », — la sociologie naturaliste. Il ne faut pas dire en effet que ses thèses soient radicalement fausses. Elles sont vraies à moiti£. Et c’est cela même qui les rend si fertiles en équivoques. Nul ne conteste par exemple que dans les sociétés humaines comme chez les espèces animales, l’hérédité continue d'opérer, les travaux de se diviser, les aliments d’être disputés. En ce sens, il n’est pas étonnant que les lois découvertes par les naturalistes — Lamarck, ou Milne-Edwards, ou Darwin — s'appliquent, par un côté, au monde humain. Il était utile, pour réagir contre l’orgueil isolant du spiritualisme, de relever méthodiquement l'empreinte de ces lois sur les sociétés, et de faire ressoriir les analogies qui les rapprochent des organismes.
Mais le rapprochement devient dangereux, si on le pousse au point de méconnaître la spécificité des termes. Nous l'avons rappelé : le défaut capital de la vague philosophie évolution. mste dont le succès a suivi le progrès des sciences naturelles, c'est qu’elle incline les esprits à tout confondre à force de tout rapprocher. Ils oublient facilement ainsi qu'il y a des plans différents et comme des étages successifs dans le développement de l'être, et qu’à chaque étage il apparaît du nouveau, qui recule les limites du possible et change les. modes du désirable, C’est cette faute que n’évitent pas ceux qui se laissent guider, en matière politique, par la sociologie naturaliste. Ils négligent de faire entrer en ligne de compte,
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dans leurs prévisions, les diverses conditions humaines de la vie sociale, les moyens d’action et les mobiles d'action, les facultés pratiques et les facultés critiques qui sont propres aux hommes. Ils oublient la machine et ils oublient la loi. Ils oublient, et les puissances croissantes de l’activité collective, et les exigences croissantes de la conscience publique, qui reconnaît de plus en plus de droits à toutes les personnalités.
C’est cette espèce de parti pris de ne pas voir les formes
et les forces spéciales aux sociétés qui engendre tant de malentendus. C’est à cause de cette Einseitigheit que ceux qui étudient les phénomènes sociaux en eux-mêmes, et non plus à travers le prisme des analogies biologiques, se trouvent amenés à proclamer qu'il y avait plus de vérité relative dans les distinctions du spiritualisme que dans les confusions du naturalisme *. Du moins faut-il maintenir que les sociétés humaines sont des formations intermédiaires entre celles de la nature et celles de l'esprit, tantôt plus rapprochées, tantôt plus éloignées, suivant les différentes phases de leur histoire, de l’un ou l’autre de ces deux pôles. Et peut-être ce qui caractériserait le mieux le mouve-
ment démocratique, ce serait la volonté de conformer de plus en plus, en poussant aussi loin que possible le respect des :
personnes, l’organisation sociale aux vœux de l'esprit.
On comprend mieux maintenant combien il était décevant d'attendre, d’une morale « scientifique » assise sur la biologie, qu'elle jugeât en dernier ressort du bien ou du mal fondé des aspirations égalitaires. En réalité le juge ainsi intronisé était incompétent, d'une incompétence double. La science ainsi comprise était incapable de fixer, pour nos sociétés,
ce qui est désirable, et même de délimiter ce qui est possible.
1, V. Durkheim, Div. du trav., p. 389 (Paris, F. Alcan).
Gertes, il semble difficile de refuser à la connaissance scientifique des lois de la nature le droit de prononcer sur les possibilités. Lui déniât-on en principe la faculté de poser les fins, du moins, en découvrant la liaison des causes et des effets, nous permet-elle de comparer les moyens offerts à notre activité, et influé-t-elle ainsi sur lorientation de cette activité même. Parce qu’elle nous fait prévoir les conséquences que tel mouvement doit fatalement déclancher, elle nous permet de les éviter en nous abstenant d'agir ou en changeant les modes de notre action; elle nous épargne ce qu’on appelle des « écoles ». Si vous voulez consiruire une maison solide, respectez, nous dira-t-elle, les lois de la résistance des matériaux. De même, si vous voulez que telle espèce progresse, respectez les lois du progrès des espèces. En ce sens, même si la science ne nous livrait pas le premier fil conducteur, du moins tendrait-elle, autour de nos tâtonnements, des chaînes préservatrices et comme des garde-fous. Elle nous permettrait de faire des économies d’utopies.
À merveille : mais encore faut-il que les lois, qui donnent leur autorité à ces recommandations , Soient en effet des lois universelles, et vaillent pour les étages supérieurs aussi bien ‘que pour les étages inférieurs de l'être. Que si, aux dermiers plans de l’évolution, des nouvelles conditions d’existence apparaissent, si des moyens d'action originaux entrent en jeu, si en un mot des antécédents inédits sont posés, alors il serait illogique, pour en prédire des conséquences, d’arguer de ce qui s’est passé aux plans antérieurs. L’impossible d’en bas est peut-être le possible d’en haut. Et nul n’a le droit, au nom de l'expérience ancienne, d'arrêter la nouvelle forme de l'être qui se lève. Or telle est bien, nous l'avons vu, l’attitude de la sociologie naturaliste à l'égard des sociétés démocratiques. Elle semble ignorer systématique-
ment la oios iix, les faits nouveaux qui caractérisent les
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sociétés humaines en général et les sociétés en particulier jl n’est donc pas étonnant qu'on lui laisse pour compte ses prédictions pessimistes ; ce sont des leçons d’audace que fournit, si on le lit bien, le registre des essais multipliés par la nature tout le long de l’évolution ; dans le milieu tout spécial que notre civilisation a constitué, il est naturel que la démocratie s’essaie à faire vivre des espèces encore inconnues.
Mais où l’incompétence de cette morale scientifique se manifeste encore plus clairement, c’est lorsqu'il s’agit d’apprécier les fins que nous proposons à notre civilisation. On nous invite à nous conformer à telle ou telle loi, parce qu’elle exprime, nous dit-on, les conditions de la santé, de la prospérité, du progrès des organismes. Or, pour l'orientation de notre conduite, ce sont là des lumières insuffisantes. Il y a sans doute autant de critères de la santé, autant de mètres du progrès qu'il y a d’espèces. Dans tous les cas ceux qui conviennent aux espèces animales ne sauraient s’appliquer tout uniment aux sociétés humaines. « Nous sommes ! créés, a dit un poète-philosophe', pour transformer ce que | nous absorbons des choses de la terre en une énergie particulière et d’une qualité unique sur ce globe. Nul être, que je sache, n’a été agencé pour produire comme nous ce fluide
étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, beauté, justice, : savoir : car il possède mille noms, bien qu'il n’ait qu'une essence. » Ce serait l'office propre et comme la mission de 1 l'humanité que de faire régner sur le monde ces forces originales. ; 1
Sous des formes diverses il serait aisé de reconnaitre, au | centre des théories morales qui insistent sur ce qui est dû à ja dignité humaine, le même sentiment idéaliste. Dans le