DEUXIÈME PARTIE
Nous avons v1 comment, devant le discrédit de nos disciplines traditionnelles, beaucoup semblent en revenir à la formule morale, si longtemps abandonnée, de l'antiquité, et rappellent aux sociétés qu'il faut avant tout « vivre conformément à la nature ». Mais nous avons noté aussi l’ambition propre de ce naturalisme moderne. Il n’entend plus tolérer que quelque nouveau système métaphysique se glisse dans le corps de la nature, comme naguère le prêtre dans le corps de la statue, pour lui faire rendre des oracles. Il s’abstient par principe de toute projection de la conscience : il élimine méthodiquement tout ce qui pourrait rappeler de près ou de loin les procédés de l’anthropomorphisme : il prétend enfin laisser parler la science elle-même.
Quelle est donc la conception de’ la nature vers laquelle . nous achemine le progrès des sciences biologiques ? Quelles sontiles « lois » qu’il dresse devant nous ?
On peut en distinguer trois principales, — la loi de la diférenciation, celle de l’hérédité, celle de la concurrence. À la première se rattache le nom de Milne-Edwards ; à la deuxième celui de Lamarck ; à la troisième celui de Darwin ;
nous allons brièvement rappeler, en remontant à leurs écrits,
ÉK,
les théories de ces trois savants’. Et en eflet nous constaterons, en passant de l’une à l’autre, que la nature nous apparaît de plus en plus dépouillée des attributs humains, et que tous les matériaux sont prêts pour la construction d’un naturalisme aussi indemne d’anthropomorphisme, aussi
« objectif » qu'il est possible.
Que veut-on dire quand on constate que la différenciation | est la loi du progrès des êtres ? ?
Au premier regard jeté sur la nature on est frappé, dit Milne-Edwards, non seulement de la diversité, mais de l'inégalité -des êtres. Ils sont Inégaux, c’est-à-dire plus ou moins parfaits. Comment se mesure donc leur perfection? Pour nous l'expliquer, le naturaliste emprunte une image à l’ordre social. Dans une société primitive, chaque individu produit lui-même à peu près tout ce dont 1l a besoin; par suite, la quantité de ses produits ne saurait être grande, ni leur qualité raffinée ; la vie est grossière et précaire. Dans une société civilisée au contraire le travail est divisé. L’un cultive le blé, l’autre cuit le pain : l’un fabrique des chaussures, l’autre écrit des livres. D'où l’augmentation de la quantité et l’amé-
lioration de la qualité des produits : d’où l'élargissement et