Nous utilisons pour ces résumés les ouvrages suivants
Lamarck. Philosophie zoologique, nouv. éd. Paris, Baïlière, 1830. — Darwin, De l’origine des espèces par sélection naturelle, ou Des lois de transformation des êtres organisés, trad. Royer, 5e édit. Paris, Flammarion. — Id. La Descendance de l’homme et la sélection sexuelle, trad. Barbier. Paris, Reinvald, 1873. — Id. De la variation des animaux et des plantes, trad. Moulinié. Paris, Reinwald, 1868. — H. Milne-Edwards, Éléments
de zoologie, ou Leçons sur l’anatomie, la physiologie, la classification et les
mœurs des animaux. Paris, Masson, 1840. — Id. Introduction à la zoologie -" générale, où Considérations sur les tendances de la nature dans la consti-\" tution du règne animal. Paris, Masson, 1851. — Id. Leçons sur la
physiologie et l'anatomie comparées de l’homme et des animaux. Paris, Masson, 1855-1887.
Je raffinement de la vie‘. Milne-Edwards ajoute : « La division du travail portée à la limite extrème rend, il est vrai, bien étroite et bien décolorée la sphère d'activité où s’agitent la plupart des travailleurs, mais chaque ouvrier, appelé à répéter sans cesse les mêmes mouvements ou à méditer un même ordre de faits devient par cela seul plus habile à remplir sa tâche; et par la coordination judicieuse des efforts de tous, la valeur de l’ensemble des produits s'accroît avec une rapidité dont limagination s'étonne. » Ainsi, fût-ce au prix d’une gène pour les individus, la prospérité du tout ne s'obtient que par le progrès de la division du travail.
Ïl en est des organismes comme des sociétés. Chez les uns « la puissance vitale ne s’exerce que dans une sphère étroite et elle s'éteint promptement » ; les actes varient peu et sont d'une simplicité extrême ; c’est que le travail y est peu divisé. Les organismes en question ressemblent à ces ateliers mal dirigés où les ouvriers font un peu de tout. Chez d’autres, au contraire, « la vie se complique et se prolonge; les facultés grandissent et le jeu de l’organisme s’effectue avec non moins de précision que de puissance » ; c’est que les fonctions nécessaires à l'entretien de l’ensemble se sont multipliées et spécialisées.
Comparons en effet, aux animaux supérieurs, ces animaux élémentaires qui tiennent encore du végétal, et nous verrons sallr lelien étroit qui unit à la supériorité organique la spécialisation des fonctions. Chez les polypes de Trembley, on voit une même cellule s'acquitter des diverses fonctions nécessaires à la conservation de l’individu et de l’espèce; elle se meut, elle digère, elle engendre. Dans les Hydractinies déjà on distinguera les Gonozoïdes des Gastrozoïdes et de ceux-là les Dactylozoïdes. On peut donc se figurer, dit M. Perrier *, une colonie d’Hydractinies comme une
+ Leçons, I, p. 15-23: XIV, p. 250. Cf. Introduction, chap. 1 2. Les colonies animales, p. 719.
espèce de ville dans laquelle les individus se sont partagé les devoirs sociaux et les accomplissent ponctuellement. Les uns sont de véritables officiers de bouche; ils se chargent d’approvisionner la colonie, ils chassent et mangent pour elle ; d’autres la protègent ou l’avertissent des dangers qu’elle peut courir; ce sont les agents de police. Sur les autres repose la prospérité numérique de l’espèce et ils sont de trois sortes, à savoir : les individus reproducteurs chargés de produire les bourgeons sexués, les individus mâles et les individus femelles. Dans la ville, le nombre des « corporations » n'est pas inférieur à sept. :
Mais si de ces colonies animales nous nous élevions graduellement au plus haut degré de l'échelle des organismes, — des poissons aux amphibies, des amphibies aux reptiles, des reptiles aux oiseaux, des oiseaux aux mammufères, — à quelle prodigieuse subdivision des fonctions élémentaires pourrions-nous assister ! Combien d’activités diverses, — vision, audition, odorat, toucher, +— supposent nos seules fonctions de relation! Et de combien d'opérations variées une seule de ces activités, la vision, par exemple, est-elle capable de s'acquitter !
Or en vertu des rapports étroits qui unissent la fonction à l'organe, cette division des travaux ne saurait aller sans une multiplication des instruments. Pour remplir un office nouveau, un nouvel organe se crée. Et c’est ainsi que les organusmes deviennent « différenciés ». Chaque élément y prend la figure de son emploi.
Et sans doute, la division du travail peut apparaître, sans qu'on aperçoive aussitôt une différenciation nette des organes. Car la nature est économe. Elle procède par substitutions ou par emprunts physiologiques. Elle verse le vin nouveau dans de vieilles outres. Elle fait servir les organes anciens aux
! fonctions qu’elle diversifie. Mais ces fonctions n’atteignent leur perfection que lorsqu'elles se sont créé des organes spé-
ciaux. Certains êtres utilisent pour la respiration :les organes qui leurservent déjà à la locomotion. Mais, entreiles exigences de l’une et.les exigences de l’autre fonction, 1l subsiste une contrariété. La locomotion réclame la solidité, la respiration réclame la perméabilité de ces pattes branchiales. :La respiration devient donc singulièrement plus parfaite, quand un organe distinct.s’en acquitte. Îl peut offrir, par ‘sa constitution propre, la plus large surface aux échanges qui doivent s’opérer entre l’airiet le sang. C’est ainsi que dans nos poumons, grâce à la structure aréolaire de leurs lobules, le sang vient s'étaler au contact de l’air sur une‘surface de cent cinquante mètres carrés’. De même, un estomac propre à digérer seulement les substances végétales, ou seulement iles substances animales, extrait soit des unes, soit des autres une plus grande quantité de sucs nutritifs. On pourrait passer ainsi en revue les diverses fonctions organiques : on constaterait qu’elles sont d'autant plus parfaitement remplies que les organes sont plus strictement spécialisés.
Un organisme différencié s’acquitte donc mieux qu'un autre de ses diverses fonctions ; il constitue donc à n'en pas douter un ensemble plus parfait. Et il semble ainsi que le degré de diflérenciation doive devenir à nos yeux le criterium objectif et définitif du progrès des êtres. « Il n’est pas un naturaliste, disait Darwin *, qui révoque en doute les avantages de la division du travail physiologique », et 1l déclarait adopter pour son compte la norme de Von Baër, « qui consiste à évaluer le desré de supériorité d’un être organisé d'après la localisation et la différenciation plus ou moins parfaite de ses organes, et leur adaptation spéciale à diférentes fonctions : ce que Milne-Edwards appelait la division du'travail ». |
1. Leçons, I, p. 506-513. Cf. Bourdeau, Le Problème de la vie, p. 14. 2. Origine des espèces, p. 86, 128.
À vrai dire, la théorie ainsi présentée n’élimine pas nécessairement l’anthropomorphisme. Les interprétations finalistes y restent au contraire aisément adaptées. Nous n’en voulons pour preuve que la façon dont Milne-Edwards lui-même parle de la nature‘ : curieuse de diversités, mais aussi soucieuse d'économies, artiste raisonnable, elle veut produire le plus grand nombre de statues, mais sans gâcher son plâtre, et cherche à utiliser ses ébauches antérieures pour réaliser les modèles nouveaux qu’elle se propose. Inégalement proches de la perfection, ces modèles restent séparés, et les espèces qui les reproduisent peuvent nous être présentées encore, suivant les expressions d’Agassiz, comme autant « d’incarnations de pensées créatrices distinctes ».
La théorie de la descendance essaie de rendre inutiles ces représentations anthropomorphiques, elle pousse plus loin l'explication strictement scientifique ; elle nous rapproche davantage du naturalisme objectif. C’est pourquoi, malgré leur antériorité, nous avons cru devoir rappeler les idées de Larmarck après celles de Milne-Edwards.
Là où on ne faisait d'ordinaire que classer, Lamarck veut en eflet expliquer. Il commence par constater à sa façon le fait que devait préciser Milne-Edwards. En parcourant d’une extrémité à l’autre la chaîne animale, des animaux les plus parfaits aux plus imparfaits, on observe, nous dit1l, une sorte de dégradation et de simplification des organismes : « les organes spéciaux (ou spécialisés) se simplifient pro- « gressivement ou perdent leur concentration locale; au plus
« bas degré de l’échelle, chez certaines classes d’infusoires,