Leçons, p. 21 sqq
« On pourra s'assurer que toute trace du canal intestinal et « de la bouche a entièrement disparu ; il n’y a plus d’organe « particulier quelconque *. »
À celle considération Lamarck en ajoute aussitôt une autre que développera plus tard Darwin. Entre les êtres, plus ou moins parfaits, il n’y a pas à vrai dire de solution de continuité. Les extrémités de la série nous paraissent n’avoir plus rien de commun ; mais le progrès de nos connaissances nous découvre, entre les termes extrêmes, une multitude inaperçue d’intermédiaires. De là l'embarras croissant des naturalistes lorsqu'il s’agit aujourd’hui de limiter les espèces. « Comment « étudier maintenant, ou pouvoir déterminer d’une manière « solide les espèces, parmi cette multitude de polypes de « tous les ordres, de radiaires, de vers surtout, d’insectes où « les seuls genres papillon, phalène, noctuelle, teigne, « mouche, ichneumon, charançon, capricorne, scarabée, « cétoine offrent déjà tant d'espèces qui s’avoisinent et se « confondent presque les unes avec les autres? » Il ne faut donc pas que les lignes de séparation que l’infirmité de notre esprit nous force à dessiner sur la nature nous empêchent de voir son unité: 1l ne faut pas que les « parties de l’art » nous voilent les « rapports des organismes ? ». Pour qui ne ferme pas les yeux à cette fusion des nuances, il apparaît que la série animale ne constitue pas une échelle, mais bien plutôt une « chaîne ». Il y a dans la nature de la continuité en même temps que de la hiérarchie. Entre ses productions, la gradation est marquée, mais les distinctions ne sont pas tranchées.
Si ces deux faits sont exacts et si dans la chaîne animale les organismes, inégaux en complication, se touchent de si près, n’est-on pas naturellement amené à supposer que les
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| supérieurs sortent en effet des inférieurs, qu'is les continuent en les dépassant, qu’ils n’en sont en un mot que la transformation et le perfectionnement? C’est ce pas que Lamarck nous fait franchir. - | Mais, avant de franchir ce pas, dirons-nous, encore faut-il que nous ayons constaté qu’en fait les organismes se transforment? Jetez seulement les yeux autour de vous, répond Lamarck ‘. Vos animaux domestiques, vos plantes cultivées vous offrent cent exemples de variations. Votre froment, vos choux, vos laitues ne sont-ils pas autant de créations nouvelles? Le canard domestique n'a-t-l pas perdu le haut vol de son frère le canard sauvage? Rendez-vous donc compte que ce qui se passe autour de vous, dans vos basses-cours et ! vos jardins, se passe loin de ‘vous dans les montagnes et dans les plaines, sur toute l'étendue de la nature sauvage. Là vous verrez, sous la pression des milieux différents, les êtres se transformer, et leurs transformations engendrées dans l'individu par l'habitude se fixer dans l'espèce par lhérédité. « Dans tout animal qui n’a pas dépassé le terme de ses « développements, l'emploi plus fréquent ét soutenu d’un « organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le déve- « loppe, l’agrandit et Jui donne une puissance propor- « tionnée à la durée de cet emploi: tandis que le défaut « constant d'un tel organe Paffaiblit msensiblement, le dété- « riore, diminue progressivement ses facultés, finit par le « faire disparaitre”. » Aïnsi par le défaut d'usage, les dents ont disparu chez les baleines et chez les oiseaux. Inversement par l'usage constant, les pattes des oisèaux aquatiques sont devenues palmées. « L'oiseau que le besoin attire sur l’eau « pour chercher sa proie s’écarte les doigts du pied lorsqu'il « veut frapper l’eau et se mouvoir à sa surface. La peau qui
LES TROIS PILIERS DU NATURALISME CONTEMPORAIN 29 « unit ces doigts à leur base contracte par ces écartements « sans cesse répétés l’habitude de s'étendre: ainsi, avec le « temps, les larges membranes qui umissent les doigts des « canards, oïles, etc... se sont formées telles que nous le « voyons. » De même façon, par une série d’efforts répétés toujours dans le même:sens, s’expliquerait l'allongement de lx langue du: pic, le déplacement des yeux des poissons aplatis, lextension du cou de la: girafe, la formation des
. griffes chez certains mammifères. Les modifications des êtres
résultent des besoins et des habitudes que leur milieu leur impose.
Mais croirons-nous que les modifications acquises par l’individu meurent avec lui et qu’ainsi, à chaque: naissance, l'effort d'adaptation est À recommencer? Non, répond Eamarck « tout ce que la nature a fait acquérir ou’ perdre « aux individus par l'influence des circonstances où leur «« race se: trouve exposée, el par conséquent par l'influence « de l’emploi prédominant d’un: tel! organe ou du défaut « constant d'usage de’ cette partie, elle le’ conserve: par’ la « génération aux nouveaux individus qui en proviennent, « pourvu que les changements acquis:soient communs: aux « deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux indi- « vidus. » L'hérédité conservera donc ce que l’habitude aura créé. Par ces deux lois, la fixation comme la variation des formes organiques est expliquée, el, nous comprenons enfin comment les modifications des individus ont. pu abouür à la constitution des espèces.
Dès lors nous n’avons plus besoin. de nous représenter la nature comme un Démiurge qui modèle les êtres du dehors et leur impose certaines formes. préconçues. Nous voyons ici les vivants chercher spontanément leur forme, et se modeler en quelque sorte eux-mêmes, sous la seule pression des milieux.
« La nature, dit Lamarck', ce mot souvent prononcé