‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 41 sur 161 · CHAPITRE [I · texte numérisé non relu

CHAPITRE [I

Vous avez démontré, nous accordera-t-on, qu'il estinvraisemblable que les qualités acquises et spéciales se transmettent du père au fils. Mais vous n’avez pas démontré la même chose des qualités innées et générales. Vous avez nié que les fils de naturalistes, de capitaines, de peintres dussent posséder, en vertu même des habitudes contractées par leurs pères, des aptitudes spéciales, les uns pour la peinture, les autres pour l’art militaire, les autres pour la science naturelle. Mais vous admettrez bien qu’une intelligence large, une volonté ferme, une sensibilité fine, innées chez les parents, ont des chances de réapparaître chez les descendants. Vous accorderez d'autre part que ces capacités générales, si elles ne prédestinent pas ceux qui les possèdent à tel métier déterminé, les rendent cependant plus aptes que d’autres à remplir les fonctions sociales dominantes, directrices, supérieures. Dès lors, quoi de plus raisonnable — c'est-à-dire de plus conforme aux lois de la nature — que de réserver, à ces lignées de première qualité, les situations de première importance À que d'organiser la société de façon que « les meilleurs » puissent garder leur rang et sauver leur sang ? Abandonnons s’il le faut les cloisons multiples qui spécialisaient ces familles, mais maintenons du moins la grande barrière qui préserve les

races supérieures du contact des races inférieures. — Ainsi se

° x , ° 14 io 9 @ substitue, à l’apologie du régime des castes, l'apologie du régime aristocratique,

De ce dernier régime il sera plus facile de relever les effets que du régime précédent. Si l’institution des castes spécialisées se réalise rarement! l'institution de la noblesse est chose quasi universelle. Ce n’est pas seulement sur notre moyen âge qu’on voit se dresser cette pyramide de privilèges étagés qui constitue le régime féodal. La plupart des grands empires ont ainsi connu des classes nobles ayant leurs charges et leurs privilèges propres, tantôt appuyées sur la royauté, tantôt luttant contre elle, mais toujours dominant de haut la masse du peuple. Dans la civilisation qui nous touche du plus près, la civilisation gréco-romaine, nous ne rencontrons plus, sans . doute, un régime féodal, mais un régime municipal ; au lieu des bourgs isolés sur les collines, nous y voyons les cités déployées sur les rivages. Mais est-ce un esprit démocratique qui règne dans ces cités ? C’est un esprit doublement aristocratique au contraire: le patricien s'isole du plébéien ; le citoyen vit de l’esclave. Il ne faut donc pas oublier, lorsqu’on admire la splendeur du monde gréco-romain, la cariatide sur laquelle ce globe repose en l’écrasant. Les républiques de l'antiquité sont encore des aristocraties.

. Comment s'étonner d’ailleurs que presque toutes les civilisations aient connu la forme aristocratique — quand on se rend compte que, sans aristocratie, une civilisation proprement dite ne saurait naître ? Pour que surgissent ces grandes inventions qui la constituent — mythes et rites, arts etsciences, pratiques et techniques de toutes sortes — encore faut-il que tous les hommes ne soient pas perpétuellement courbés sur la terre par les soins matériels; encore faut-il que quel-

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ques-uns puissent relever la tête pour regarder le ciel et scruter l'horizon. Le loisir est aussi nécessaire à l'esprit humain, pour qu'il fleurisse, que loxygène à la plante. Les loisirs que ses privilèges créaient à la classe noble en faisaient donc le foyer désigné des inventions civilisatrices. Ajoutons que, comme elle est faite pour créer, une classe noble est plus évidemment encore faite pour conserver. Précisément parce qu’elle se recrute toujours dans le même cercle de familles, unies dans le culte d’un même idéal, elle n’est pas exposée à perdre ce qu'elle a acquis : le respect des aïeux lui commande la sauvegarde de leurs œuvres. Qu'elle soit enfin, pour ces mêmes œuvres, en même temps qu'un instrument de conservation, un instrument de propagation, il est aisé de le comprendre. Que faut-il pour qu’une pratique se répande, pour qu'une idéese développe à l’intérieur d’une société ? Que celui qui l’a inventée trouve des imitâteurs. Mais que faut-il pour qu'il soit imité? Qu'il soit connu et respecté, qu'il oriente toutes les activités en fixant tous les regards *. Or, n'est-ce pas là précisément le cas des noblesses ? Les peuples se contemplent et se mirent, en quelque sorte, en elles : elles fixeront les « opinions à répandre », elles détermineront l'idéal. De toutes facons donc elles lui sont nécessaires: grâce à leurs privilèges, elles l’élaborent ; en vertu même de leur pureté elles le conservent ; et par leur prestige elles le propagent. Privilège, pureté, prestige des aristocraties, voilà les trois branches du trépied qui porte les civilisations.

En veut-on des preuves par le fait? L'histoire démontre clairement, d’après l’anthroposociologie, qu’une civilisation vacille et décline rapidement, là où viennent à lui manquer ces supports naturels. Quand leur noblesse disparaît, c’est

que l'heure de la déchéance générale a sonné pour les peu-

1. V. Tarde, Les transformations du pouvoir, 1899, p. 74, 199 (Paris, Félix Alcan),

ples. D’après Gobineau‘ on peut constater, en suivant l’histoire des sociétés égyptienne, assyrienne et hindoue, « qu’elles se perpétuent dans fa mesure où se maintient le principe blanc qui fait également leur base ». La décadence de la

Grèce ne coïncide-t-elle pas, de même, avec la disparition

des représentants du pur type hellène ? D’après Otto Seeck,

si le monde antique a été si facilement submergé par le flot de la barbarie, c’est qu’elles avaient été décimées par les guerres, ou dépravées par les mélanges, les races nobles qui avaient fait sa grandeur. Les historiens expliquent ordinairement le déclin des empires par l’ébranlement des institutions, la corruption des mœurs, le désordre des idées, mais tous ces phénomènes sont des symptômes bien plutôt que des causes : ils sont les symptômes d’un mal plus profond et véritablement organique: la disparition des noblesses ?.

Opposera-t-on à cette thèse les grandes inventions — religieuses ou esthétiques, scientifiques ou industrielles — qui sont dues à des hommes d’extractions basses ? Rappellera-t-

on Palissy et Faraday, ou Luther et Rousseau? Il est vrai

qu'on voit ainsi, parfois, des idées de génie monter des bas-

fonds de la société. Mais sachons bien que si nous sommes si frappés de ces ascensions, c'est précisément parce qu'elles sont inattendues. Elles restent en somme exceptionnelles. A envisager les grands nombres, on s’apercevrait sans nul doute que, dans l’œuvre civilisatrice, la part des classes nobles est hors de proportion avec la part des autres classes. De Candolle a recherché l’origine de go correspondants étrangers de notre Académie des sciences, au x1x° siècle”. Le cas n’est pas favorable à notre thèse, puisque la recherche porte sur un temps où les privilèges des classes supérieures étaient déjà

battus en brèche. Or les chiffres montrent que ces classes ont

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