Cf. Odin, Genèse, P- 210 sqq
et par là même plus admirable. Mais il faut se rendre compte
que cette préférence mystique n’a rien de commun avec une démonstration scientifique. En fait, si l’observation des empreintes individuelles frappées par la vie depuis la premuère enfance ne rend pas inutile l'hypothèse de l'empreinte héréditaire, elle rend, en tout cas, cette hypothèse imvérifiable. S'il est vrai, comme le dit Lamarck lui-même, que « nous devons nos goûts, nos habitudes, nos passions, nos facultés, aux circonstances infiniment diversifiées, mais particulières dans lesquelles chacun s’est rencontré », il n’est pas étonnant que l’accumulation de ces acquêts empêche de mesurer l'importance de notre apport inné. En ce sens on pourrait dire que l’action de la- première loi lamarckienne nous empêche de saisir l’action de la seconde : les variations nouvelles ou renouvelées à chaque génération empêchent de relever ce qui est fixé dans la race: l’œuvre incessante de l'habitude empêche de voir l’œuvre permanente de l’hérédité.
I! faut donc renoncer à vérifier avec précision, par l’étude des « dynasties » qui se rencontrent autour de nous, l’hypothèse lamarckienne. Si déjà, quand il s'agissait des animaux, il était difficile de prouver que l’incorporation de telle qualité à telle race était bien l’œuvre de l’hérédité des caractères acquis, et non l’œuvre de la sélection naturelle, les difficultés redoublent en présence de l'humanité. Car ici, à la
sélection avec tous ses procédés, s’ajoute l'éducation sous
toutes ses formes. Derrière l’entre-croisement des formes sociales, le jeu de lhérédité nous restera caché plus que Jamais ; et lors même que nous verrons réapparaître chez un individu les qualités qui correspondent à la fonction de ses aïeux, libre à nous de croire qu’elles tiennent ou bien À ses dons innés, ou bien à ses exercices propres, plutôt qu'aux pratiques traditionnelles de sa lignée,
BoucLé. — Démocratie. 5
66 WÉRÉDITÉ
Un espoir reste aux parlisans du régime des castes. Si presque tous Îes peuples se sont émancipés, plus ou moins rapidement, de ses prohibitions bienfaisantes, il en est un qui les a religieusement observées, depuis des siècles. L'Inde obéit tout entière au Code de Manou, génial éleveur, précurseur étonnant de la biologie moderne ; les hommes y restent parqués, de père en fils, entre les mêmes barrières ; la race et le métier y sont deux bœufs accouplés pour l’éternité. Ce « peuple modèle’ » ignore donc le va-et-vient social, les agitations de toutes sortes, les changements de prolessions et de situations qui brouillent en quelque sorte Îles cartes de l’anthroposociologie et l’empêchent de vérifier ses thèses. Ici du moins nous sommes à l'abri de l'esprit qui bouleverse tout pour tout niveler ; les sangs ne se mêlent pas plus que les fonclions ne s’échangent. Cette civilisation privilégiée nous réserve donc, sans doute, la démonstration qui nous était refusée jusqu'ici : l'excellence des spécialisations héréditaires s’y manifestera de façon éclatante.
Depuis des siècles, en effet, les fils y héritent nécessairement du métier de leurs pères: comment cette transmission du métier, accompagnant la transmission du sang, n’aurait-elle pas graduellement adapté, aux qualités que le métier exige, les qualités que le sang transmet? Cette coïncidence de Phé-. rédité sociale avec l’hérédité physique n’a-t-elle pas dû constituer peu à peu des types qui se distinguent, sinon par des formes tout extérieures, visibles à l’œil nu ou mesurables au compas, du moins par des dispositions intimes, appréciables à l'expérience? Comment des habitudes tant de fois
1. V. Reïbmayr, Inzucht, p, 94. Risley, Tribes and Cases, L, p. xxvx.
séculaires ne se déposeraient-elles pas dans les cerveaux sous la forme de facultés innées? 11 y a donc tout lieu de croire que les enfants de castes différentes ont « dans le sang » comme l'on dit, l’un l’aptitude à la méditation, l'autre le goût de la guerre, celui-ci le don du commerce, et celui-là, enfin, l’instiact des métiers serviles. L'immobilité du monde hindou conserve pour notre édification ces échantillons précieux que l’anthroposociologie recherche en vain dans notre monde trop agité.
Mais ici encore l'hypothèse se laissera-t-elle vérifier avec précision ?
Des difficultés préalables nous arrêtent. Le régime des castes a un caractère fâcheux. [l-cache ses meilleurs effets et dérobe son excellence au contrôle. [1 est comme un armurier fameux dont on ne pourrait essayer les armes: ces qualités héréditaires qu’il forge dans l’ombre, il les empêche de luire au soleil, de se manifester clairement, de faire leurs preuves, Et en effet, pour prouver péremploirement la réalité des spécialisations constitutionnelles, il faudrait démontrer, par exemple, que les fils des Brahmanes sont inaptes à manier l’épée, ou les fils des Kshatriyas inaptes à manier la plume. Or, c’est précisément à cette démonstration que le régime des castes se refuse, puisqu'il ne met jamais, par principe, la plume aux mains du fils des Kshatriyas, l'épée aux mains du fils des Brahmanes, Il spécialise a priort les enfants des diverses castes : 1] nous empêche ainsi de prendre la mesure de leurs facultés personnelles, De quel droit prétendre que l’enfant des castes serviles est congénitalement incapable de guerroyer ou d'interpréter les Védas, puisque, en fait, il n’est jamais mis « au pied du mur »? Qui sait combien le régime des castes laisse ainsi, dans ses basses classes, de talents inutilisés, et inversement, dans ses hautes classes, combien de nonvaleurs respectées? La répartition héréditaire des fonctions nous cache la répartition naturelle des facultés.
Mais l'intervention de la civilisation anglaise va peut-être nous rendre, en ce point, un service inattendu. Elle dissout lentement le régime des castes; or, précisément dans la mesure où elle le dissout, ne permet-elle pas d’en juger les effets ? |
Faisant profession d'oublier les différences de races comme les différences de religions, elle ouvre brusquement, devant cette hiérarchie immobilisée, un régime de concours. Elle fournit donc à l'individu plus d'occasions de donner sa mesure; et c’est nous fournir du même coup plus d’occasions d'éprouver si, réellement, les membres des différentes castes ont été différemment modelés par lhérédité des professions. La civilisation occidentale jouerait ainsi, à l'égard de la civilisation hindoue, le rôle d’une pierre de touche ; elle nous permettrait de discerner, expérimentalement, les qualités naturelles des éléments spécialisés par le régime des eastes.
Mais peut-être, dans la mesure où elle est possible, l'épreuve va-t-elle nous procurer des arguments tout différents de ceux qu’escomptaient nos apologistes.
Considérons, en effet, les rsultats de cette mobilisation sociale à laquelle donne lieu la domination anglaise ; classons les fonctions que s’approprient les membres des différentes castes et les rangs qu'ils atteignent; nous n’obtiendrons rien moins ainsi qu’une démonstration de leurs qualités spécifiques ‘. |
Pour les qualités militaires, ceux qui prétendent descendre de la caste des Kshatriyas les possèdent sans aucun doute : mais en ont-ils le monopole ? Il y a longtemps qu'on a remarqué, au contraire, que l’armée anglaise était un rendez-vous pour toutes les castes, et que les plus basses, suivant l’ex-
1. Nous empruntons les faits qui suiventaux ouvrages de Pramatha nath Bose et Jogendra nath Bhattacarya, cités dans la note bibliographique, p. 43.
LE LAMAKCKISME ET L'HÉRÉDITÉ DES QUALITÉS 6g
pression de Jacquemont « s’élèvent en prenant le mousquet ». Du moins, si on leur interdit d’abord de prendre rang dans l’armée du Bengale, elles firent librement partie de l’armée de Madras et de celle de Bombay. Aujourd’hui l’armée anglaise reçoit dans ses cadres non seulement des membres des basses castes, mais des membres des tribus « sans castes » ;. et leurs chefs s’en déclarent fort satisfaits. Ainsi le Brahmane ne fait pas moins bonne figure sous les armes que le Kshatriya, le Vaicya que le Brahmane, l’Aborigène que lAryen. Revêtus d’un même uniforme, soumis à une même discipline, pénétrés d’un même esprit, les types ethniques variés se fondent en un seul type social, le cipaye.
La répartition des fonctions intellectuelles sera encore plus significative. Sans doute, un grand nombre d’entre elles sont tenues par les descendants des « philosophes ». Les jeunes Brahmanes en quête d’un métier se souviennent que l'étude fut le privilège de leur caste. Ils se portent de préférence vers les professions « libérales », et beaucoup y réussissent. Mais ces succès sont-ils la preuve de supériorités intellectuelles héréditaires? On en doute légitimement, si l’on constate que des succès analogues ne sont nullement refusés aux membres des autres castes. Pendant longtemps les Radjpoutes n'ont pas brillé dans les situations qui demandent de la culture ; c’est qu'ils mettaient en quelque sorte leur point d'honneur à ne pas s’instruire. Mais le jour où ils se sont décidés à sortir de leur tente, on n’a pas vu que les descendants de la race guerrière fussent fatalement moins aptes à l'étude. Deux des « Babous » les plus fameux de la haute cour du Bengale, Prasanna Chandra Roy et Saligram Sing sont de caste radjpoute. Dans le service judiciaire de Ja même province, les petits-fils de Kasava Roy de Nakesipara, qui fut naguère la terreur du pays, occupent de hautes fonctions.
Si nous regardions maintenant du côté des castes infé-
70 à HÉRÉDITÉ
rieures, nous verrions nombre de leurs unités s'élever facilement aux fonctions qui leur étaient naguère interdites. Les Kayasthas ne sont pas admis parmi les « deux fois nés »; le -port du cordon sacré leur est défendu. On les rencontre cependant aujourd’hui dans les plus hautes couches de la société. Ils ont autant de succès aux Universités que les Brahmanes ; ils les surpassent même, nous dit-on, comme auteurs, comme journalistes, comme orateurs. Des deux aigles du barreau bengalais, l’un est un Brahmane, l’autre un Kayastha. Les Banyas, commerçants-nés, ont pourtant donné naissance À nombre d'écrivains distingués. La caste des Telis, —- caste de Sudras, caste de fabricants d'huile et de marchands de grains — s’enorgueillit aujourd'hui de la mémoire de Raï Kisto Das Pal Beador, l’un des plus grands journalistes de l'Inde. Srinath Pal, l’un des plus brillants élèves de l’Université de Calcutta, qui administre les vastes États de son oncle le Maharani Svarnamayi, est encore un Teli. Les Nairs du Malabar, qui constituaient naguère une tribu plutôt encore qu’une caste, s’ils fournissent beaucoup de domestiques, comptent aussi nombre d’esprits cultivés. Il était entendu que les tisserands étaient gens actifs, mais peu ouverts, et inaptes à la culture: les voici cependant, à Calcutta, qui prennent à leur tour les grades universitaires et ils ne se laissent distancer, nous dit-on, ni par les Brahmanes ni par les Kayasthas. Un grand nombre de castes « inférieures » ont donc fait pénétrer leurs membres dans les classes « supérieures » de la société anglo-indienne.
Et si d’ailleurs toutes n’y ont pas également réussi, qui nous permet d’en accuser la structure cérébrale des races qui les constituent? Les circonstances sotiales ne pèsentelles pas d’un poids plus lourd dans la balance? On n’a vu Jusqu'ici aucun Napit, aucun barbier s'élever sur l'échelle des fonctions : cela tient-il à la spécialisation constitutionnelle, à la race des barbiers, ou bien plutôt à la pression de
l'opinion générale qui, regardant les barbiers comme des êtres à la fois impurs et sacrés, enchaîne leurs fils à leur situation traditionnelle ?
Donc, alors même que les descendants des castes restent à leur rang héréditaire, cela ne saurait suffire à démontrer la toute-puissance des influences ancestrales, ni que le « déterminisme biologique » interdise ici toute évasion. |
En réalité, contrairement à l'espoir de l’anthroposociologie, les bouleversements récents de la civilisation hindoue ne. nous ont nullement révélé les marques héréditaires et comme les poids spécifiques des diverses castes: rien ne nous prouve que leurs membres portent, gravée à jamais dans leur organisme, telle vocation déterminée. Bien au contraire, si cette immense expérience démontrait quelque chose, ce serait l’extrême imprudence de vouloir assigner des bornes à la plasticité des esprits.
Après comme avant l’observation de ce « cas privilégié », l'idée que nous sommes les prisonniers de notre race, et ne devons bien faire que ce que nos ancêtres ont toujours fait, — l’idée directrice des apologistes de la caste — reste invérifiable autant qu'invraisemblable.