C'est l'expression de M. de Greef, Transf. soc., p
«Il n’est pas un naturaliste, nous disait Darwin’, qui révoque en doute les avantages de la division du travail.» —- Si nous voulons constater que, depuis le moment où écrivait Darwin, l'opinion commune des savants ne semble pas avoir varié, ouvrons un manuel récent, l’Embryologqte générale du
D' Roule : « C’est une question importante, y lit-on*, que
celle de la connaissance de la direction de l’évolution. Le fait incontestable est que les êtres changent de forme au cours des générations successives : mais ce changement a-t-1l lieu en progressant du simple au complexe, ou inversement en
allant du complexe au simple ? Ces modifications correspondent-elles à un perfectionnement continu ou à une régres-
sion ? H. Milne-Edwards a résolu ce problème avec sa loi du perfectionnement par la division du travail physiolo-
gique. »
Toutefois, l’unanimité est-elle aussi absolue qu'il le semble
au premier abord, et la question est-elle tranchée sans
appel? La thèse formulée ne supporte-t-elle aucune restricüon ? Peut-on vraiment continuer à soutenir que la diffé-
renciation en soi et par soi, en tout et pour tout, marque
un progrès P
Considérons donc de plus près, d’abord les moyens que la différenciation emploie pour obtenir les résultats qu’on nous vante, puis ces résultats eux-mêmes. 5
Nous remarquerons en premier lieu que cette différenciaüon, portée au plushaut point dans les organismes supérieurs, n’y apparaît pourtant jamais portée à l'absolu : elle n’élimine jamais complètement les ressemblances entre les éléments
DIFFÉRENCIATION ET PROGRÈS 119 qu’elle distingue. Il n’est pas vrai, par exemple, que la cellule consacrée à la digestion devienne complètement incapable de respirer ; l’élément spécialisé conserve à quelque degré les facultés naguère cumulées.
« Le mouvement, dit M. Verworn!, par une spécialisation de la propriété de contractilité, devient fonction particulière des cellules musculaires chez les animaux supérieurs, la faculté de percevoir les excitations acquiert un haut développement dans les organes des sens, le phénomène de secrétion atteint sa plus haute expression dans la fonction des cellules glandulaires. — Malgré cela chaque espèce de cellule conserve tous les phénomènes vitaux élémentaires, et sa spécialisation provient seulement de ce qu'un de ces phénomènes se trouve porté à un degré de développement particulièrement élevé. » Ainsi, dans l'organisme différencié, les cellules se distinguent surtout par l'intensité que prend telle ou telle propriété dans leurs divers groupes ; mais ces groupes divers continuent de posséder à quelque degré les mêmes propriétés.
Ce que nous disons des cellules, a fortiori le dirions-nous des organes. On sait qu’ils sont formés par des combinaisons de tissus — épithéliaux, conjonctifs, musculaires, nerveux — qui se retrouvent dans tous les appareils de l’organisme, ‘dans l'estomac comme dans le poumon. Même dans les muscles et les nerfs, qui pourtant sont essentiellement formés par un seul et même élément, on reconnaît plusieurs autres groupes élémentaires, et notamment le üssu conjonctf ; les organes différenciés continuent donc de se ressembler par certains côtés, comme se ressemblent les cellules mêmes qui les forment.
Mais ce qu’il importe surtout de noter, c'est que ces ressemblances paraissent nécessaires au fonctionnement même
1, Physiol. gén., p. 641.
des organes, et qu'ils ne sauraient sans dommage être spécialisés absolument. Un des naturalistes qui a le mieux montré que la différenciation, pour les éléments luttant à l’intérieur de l'organisme, est une nécessité vitale, M. W. Roux, fait pourtant remarquer qu’une glande remplirait mal ses fonctions si elle ne contenait que des éléments sécréteurs ; elle a besoin de vaisseaux pour lui amener du sang, de tissu conjonctif pour séparer les lobes et servir de soutien aux épithéliums, de nerfs pour régler son fonctionnement’.
Ainsi la différenciation laisse subsister, entre les parties qu'elle distingue, des similitudes nombreuses : ajoutons qu’elle réclame, entre ces mêmes parties, l'installation de rapports étroits. Tout le bénéfice qu’elle peut procurer à l'organisme est à ce prix. « La division du travail, remarque M. Giglio-Tos?, ne servirait à rien sans la symbiose. La différenciation et le perfectionnement d’une partie ne sont utiles à l'organisme qu’en tant qu'elles peuvent aider les autres parties à l’accomplissement de leurs fonctions. » Pour que l’ensemble tire profit des fonctions divisées, il importe, observe de son côté M. Verworn”, que ces diverses fonctions se pénètrent réciproquement, que tel élément entre en mouvement ou en repos au moment opportun, quil règne la plus délicate harmonie entre les divers organes, tissus et cellules. En un mot, plus les activités sont variées et plus il est nécessaire pour le bien du tout qu’elles soient coordonnées.
Or remarquons que si la différenciation, pour que ses effets d'ensemble soient heureux, nous parait réclamer cette
coordination, elle ne l’implique pas, elle nè la produit pas
. D'après Y. Delage, Structure du protopl., P: 727: 2. Les Problèmes, 1re partie, p. 104.