‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 65 sur 161 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

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nécessairement d'elle-même. Division, dit M. Espinas”, c’est dispersion : or le concours exige le groupement. M. Roux, lorsqu'il nous montre les différents éléments luttant pour la vie dans l'organisme même, nous les montre aussi tirant pour ainsi dire chacun de leur côté, sans souci des intérêts de l’ensemble. Haeckel avait donc raison d'observer? que le progrès de la centralisation, qui ajoute par exemple un organe central à chacun des systèmes différenciés, puis les subordonne tous au système nerveux, n’est pas identique au progrès de la différenciation ; qu’il peut même y avoir opposiuon entre l’un et l’autre. La centralisation n’est-elle pas une réaction du tout contre la dispersion de ses parties, et comme une méthode destinée à sauver la solidarité que la différenciation, abandonnée à ses seules tendances particularistes, aurait pu compromettre ? Quoi qu'il en soit, il est certain que sans cette solidarité on ne pourrait escompter les bienfaits de la différenciation. Elle n’est avantageuse, pourraiton dire, que dans la mesure où elle n’est pas livrée à ellemême et portée à l’absolu.

Cette remarque nous permettrait déjà de limiter, en matière sociale, les ambitions des partisans de la différenciation à outrance. S'ils vont répélant, au nom de la biologie, que toute différenciation est par elle-même un progrès, et qu’en conséquence il faut — qu’il s’agisse de l’organisation politique, économique ou pédagogique — différencier en tous cas, à tout prix, nous leur répondrons qu'ils ont mal lu les leçons de la biologie. Elle nous rappelle que, dans les organismes mêmes, pour que la différenciation porte les fruits qu’on attend d'elle, il faut, qu'entre les éléments différenciés d’anciennes ressemblances subsistent, et de nouvelles relations s’établissent, conditions d’une intime solidarité, sans laquelle tout est perdu.

1. Les Sociétés animales, p. 350. (Paris, F, Alcan.) 2. Créat. nat., p. 252.

Mais, À considérer les résultats eux-mêmes obtenus par la différenciation, on s'aperçoit qu’on ne peut nullement soutenir qu'ils soient à tous les points de vue avantageux.

Se place-t-on au point de vue des éléments constitutifs des l'organisme différencié ? La conclusion ne peut être, semble-t-il, que pessimiste. Tant qu'ils ne forment que des « colonies », on nous a montré ces éléments se suflisant à eux-mêmes, capables de se détacher de l’ensemble, relativement égaux et indépendants. Mais quand la colonie se transforme en organisme proprement dit, on les voit « déchoir à l’état d'organes »'. Adieu l'égalité et l’indépendance des individualités élémentaires : car l’individualité même leur est enlevée. Suivons la formation du rein des vertébrés : entre les parties de même nature, qui appartenaient tout d’abord à des membres différents d’une même colonie, des fusions, des coalescences se produisent qui effacent toute trace des unités primitives ; l'individu est résorbé dans. l'organe. Tout ce que l’organisme composé gagne en unité, ses éléments le perdent en indépendance”. Si donc on peut encore parler de « Républiques de protistes », il faut dire avec M. Verworn * que les États cellulaires supérieurs sont essentiellement despotiques, puisqu'ils enlèvent toute liberté en même temps que toute égalité à leurs cellules.

Mais, dira-t-on, ce que l’individualité élémentaire perd ainsi en indépendance, elle le regagne sans doute, et au cen-

1. Cf. Perrier, op. cit., p. 670, 688, 720, 216. 2. Of: Delage, op. cit., p. 92. | 3. Op. cit., p. 686. \

tuple, en puissance véritable. La philosophie politique nous a dès longtemps habitués à escompter ces sortes de compensations. Spinoza, par exemple, nous rappelle après Hobbes, que si les individus pour former une société sont obligés de rétrécir leur liberté, ils retirent du moins, de leur association même, des avantages qui élargissent singulièrement leur vie. Peut-être en est-il de même dans l’ordre biologique. « Plus il y ad’unité dans l’organisation de l’État cellulaire, dit M. Verworn’, plus le/fonctionnement de l’ensemble tend à la perfection, et plus sont grands aussi les avantages que les cellules retirent de la vieen commun. »

Mais comment mesurer objectivement ces avantages? Sans doute à ce que la vie des éléments est moins précaire, plus assurée, — ce que nous constaterons en prouvant qu'elle est plus longue. Mais précisément il serait très difficile d’en faire la preuve. On a pu soutenir au contraire que la différenciaüon des éléments, condition de l’organisation du tout, hâtait leur disparition, et littéralement les condamnait à mort. « Toute cellule non différenciée, dit M. Delage ?, est immortelle, et ne demande pour continuer à vivre que d’être placée dans des conditions qui le lui permettent : toute cellule différenciée est vouée à une mort inévitable sans qu'il y ait pour elle aucune possibilité d’y échapper. »

En effet, comment les cellules échappent-elles à la mort ? En se divisant à l’infini, Or on constate que, quelle qu’en soit la raison dernière, toute cellule qui se différencie met par cela même une limite à sa faculté de division. Au contraire, les cellules qui restent indifférenciées sont grosses de divisions indéfinies. On ne rencontre donc chez elles ni vieillards, ni cadavres : elles renaissent perpétuellement d’elles-mêmes. En ce sens Weissmann a pu leur décerner l’immortalité véritable. Et sans doute tous les naturalistes ne sont pas

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