CHAPITRE IT
L’argumentation antidémocratique soumise à notre examen fait fonds sur deux thèses: « Les organismes progressent par la différenciation » ; « Les sociétés sont des organismes. » Nous venons de discuter la première de ces thèses. Il faudrait maintenant discuter la seconde.
On sait combien d'arguments ont été échangés, sans résultats décisifs, autour de la théorie qui, assimilant les sociétés aux vivants, nous présente en ceux-ci les frères aînés et comme les modèles de celles-là. La « théorie organique » n’est, ont dit les uns, qu’une analogie décevante, et les lois qui régissent les organismes ne sauraient s’appliquer aux sociétés. Car les éléments sociaux sont séparés les uns des autres; ils sont mobiles et peuvent se détacher de l’ensemble ; ils sont conscients et poursuivent leur fin propre. — Mais, ont observé les autres, les éléments organiques n’apparaissent-ils pas, si l’on y regarde de près, comme séparés eux aussi? Ne sont-ils pas parfois capables, eux aussi, de vivre, au moins un eertain temps, détachés du tout auquel ils appartenaient? Enfin qui peut dire que leur activité propre n’obéit pas à quelque conscience obscure ?
Ainsi, entre les sociétés et les organismes, la discontinuité,
la mobilité, la conscience révéleraient, suivant les uns, de
profondes différences de nature : suivant les autres, de simples différences de degré‘. Et après ces interminables combats, chacun reste sur ses positions, préalablement déterminées par ses préférences métaphysiques.
Nous n'avons pas l'intention de reprendre ici, dans toute leur ampleur, ces discussions de principes. On y tourne, nous semble-t-il, dans des jeux de mots sans fin. Et le meilleur moyen d'aboutir en pareille matière est peut-être, au lieu de suivre la théorie organique sur le terrain des comparaisons générales, de la mettre en face de quelque problème particulier. Les théories se justifient par leur fécondité. Si, à tel problème sociologique défini, l’organicisme nous apporte une réponse précise, il a raison contre ses adversaires, fussent-ilsmunis des plus fines flèches de la philosophie : nous devrons lui confier la direction de nos ‘recherches et de notre conduite. Mais s’il ne répond à la question posée que par des formules vagues, incapables de’ s'appliquer aux'faits sociaux sans ‘porter à faux, l’organicisme a tort et sa place est marquée, ‘au musée de l’histoire des sciences, ‘entre les hypothèses mutiles et les métaphores dangereuses.
Nous pouvons donc espérer prendre parti ‘pour ‘ou contre l'assimilation générale qu’on nous oppose sans ‘avoir à sortir dela question particulière qui mous ‘préoccupe ici : à savoir, ‘faut-il seconder ou contrarier la différenciation ? Pour en décider, en effet, nous avons besoin d’être ‘renseignés sur le’ rôle que joue la différenciation dans les sociétés, sur les formes qu’elle y prend et les effets qu’elle y-entraîne. Orla théorie ‘organique nous ‘apporte-t-elle :ces renseignements indispensables, ou du moins nous fournit-elle les moyens de les obtenir ? C’est ce‘que nousallons rechercher.
1. V.dansles Annales de l'Institut. intern. de :soc., t. IV et V et dans l'Année sociologique, t. Let IT, 1re sect., l'exposition détaillée de ces diférenis arguments.
11 importe-deile rappeler d'abord : cette idée des bienfaits de laidifférenciation qui devait porter tant de fruits, au x1x° siècle, dans le champ des sciences naturelles, est née au xvan* dans de champ desisciences:sociales.! C’est au sein de la théorie économique de!la division du‘travail qu’elle plonge ses racines. Les économistes ont les’ premiers attiré l'attention sur les avantages de la spécialisation. C’est en termes d’économistes — nous l'avons :vu * — que les näturälistes’ en expriment les effets organiques. Ils comparenit iles vivants à des machines dont le « rendement » est amélioré, À des ateliers dont les produitssont « plus-raffinés, plus’exquis », lorsque les tâches y'sont plus divisées. Bien loin donc que:la’sociologie ait pris modèle ‘sur la biologie, c’est observation des: phénomènes humains qui'arguidé, en cètte matière, l'étude des phénomènes naturels. Le concept initial’ est descendu de l'humanité 4 la nature, au lieu de monter de la nature à l'humanité.
Mais peu importent, diront les partisans de la théorie organique, ces questions d’origine. [l'est possible que l'idée de la différenciation ait d'abord été transférée de l’histoire humaine à l’histoire naturelle. Mais aujourd'hui, après avoir traversé toute la biologie du 'xrx° ‘siecle, elle vous est revenue ‘transformée, élargie, ‘enrichie; les faîts innombrables qu’elle traîne après elle ne ‘pouvaient manquer de réagir heureusement sur vos conceptions. Ils vous aidaient à dilater les cadres de l’ancienne économie politique. Ils attiraient précisément ‘votre attention -sur les lacunes de‘cette ‘théorie de la division du travail, dont le principe de la différenciation organique devait sortir : telle qu'Adam Smith l’a élabo-