V. plus haut, p
15011 DIFFÉRENCIATION a
rée, et telle que les sciences économiques se sont'si longtemps
contentées de la reproduire, 1ls vous faisaient comprendre à
quel point cette théorie manque de largeur et de profondeur.
Quels en sont en effet les éléments essentiels ! ?
Trois exemples et un principe la caractérisent. Les trois exemples sont l’épingle de la manufacture, le clou du forgeron, l'habillement du journalier. Grâce à la division du travail, dix-huit ouvriers fabriquent ensemble peut-être deux cents fois autant d’épingles qu’ils en fabriqueraient si chacun travaillait de son côté, un forgeron-cloutier fabrique près de dix fois plus de clous dans sa journée qu’un forgeron ordinaire, un humble journalier de nos pays, enfin, est incomparablement mieux vêtu, abrité, nourri, qu’un monarque africain.
Et à quel principe est dû cet accroissement de la richesse générale? A l’échange. Obéissant à leur penchant inné pour l'échange, apparenté lui-même à leur désir de persuader”, les individus entrent en rapports d’affaires. Chacun comprend qu'il a intérêt à produire telle espèce d’objets dont ses semblables ont besoin, afin d'obtenir d’eux en retour tels autres objets dont il a besoin lui-même. Ainsi naît spontanément, pourrait-on dire, du calcul utilitaire des particuliers, cette organisation si conforme à l'intérêt commun.
. Ge résumé suffit à le rappeler: la théorie classique n’envisage, de la division du travail, que les formes industrielles, et elle ne lui assigne, comme causes, que des penchants ou des calculs commerciaux. Elle ne suppose, entre les individus, d’autres rapports que des rapports d’affaires. Elle s’en tient au terrain strictement économique et au point de vue purement individualiste. Pour élargir ces notions au point d’en tirer une théorie vraiment sociologique, il fallait que d’autres
1. V. À. Smith, Recherches, I, chap. 1, I, I. 2. V. le cours d'A. Smith, cité par Élie Halévy, Radical. philos., I, p. 164,
Bnes
formes et d’autres causes de la division du travail fussent mises en relief. Il fallait, par exemple, qu’on se rendit compte que les fonctions autres que les fonctions proprement économiques se prêtent elles aussi à la spécialisation. C’est rétrécir le sens du mot travail que de le limiter à la production industrielle. Les activités qui visent à la destruction, ou celles qui produisent de l’ordre et non des choses, ou encore celles qui produisent des idées, vraies ou belles — les activités militaires, administratives, sciéntifiques ou esthétiques — comportent, elles aussi, des travaux qui à leur tour se divisent. Comment les esprits devaient-ils être amenés À reconnaitre, sous ces diverses manifestations historiques, le même phénomène essentiel, et à l’embrasser dans toute son étendue? L'extension de ces perspectives n’était-elle pas un des contrecoups naturels du progrès biologique ?
En nous montrant que la vie même des organismes supérieurs est une résultante de la collaboration des éléments spécialisés, 1l élargissait démesurément le champ d'action de la division du travail ; il nous préparait à la retrouver partout, en des matières et sous des formes où les économistes ne l’avaient pas soupçonnée'. En même temps, rejetant les origines du phénomène dans un passé infiniment lointain, il nous déshaäbituait de le regarder comme une œuvre en quelque sorte artificielle, issue d’un contrat débattu entre échangistes. Rattacher, comme à son principe unique et universel, la division du travail à l'échange commercial, c'était prendre un accident pour lessence, une « catégorie historique » pour la forme naturelle et nécessaire. Le travail se divise dans bien des cas où le commerce proprement dit n’est pas établi encore, et par d’autres influences que par la volonté réfléchie des individus. [Il faut, si l’on veut comprendre la genèse du phénomène, prendre en considération la structure et les besoins
1. Durkheim, op. cit., p. 3, Duchesne, Spécialisat., p. 30 sqq.
-de l’ensemble social lui-même. Or l'étude des organismes, -non seulement multipliait à nos ‘yeux les exemples de 'spé- -cialisations spontanées, assurément ‘antérieures aux ‘débäts .-des volontés, mais encore :et surtout, d’une manière plus générale, partant des touts constitués donnés à l’ébservation, elle nous familiarisait avec la notion de l’interdépendance des éléments.: elle nousiaidait ainsi à nous délivrer des/partis pris «individualistes » utiles à l’ancienne économie politique, mais capables d'arrêter la croissance de la sociologie.
Qu'en ce sens le progrès: biologique ‘ait secondé leflort «sociologique, nous n’en disconvenons pas. Pour qu'ils: fussent amenés à rechercher, sous la diversité des ‘événements his- ‘toriques, la permanence des institutions, et à poserles réalités proprement collectives au-dessus des individus, il n’était pas inutile que les esprits fussent avertis par des analogies \suggestives. Les métaphores ‘organicistes pouvaient jouër!1ci, vis-à-vis des: représentations individualistes, le rôle de réduc- :trices. Elles rappelaient du moins, en ‘matière de classification et d'explication sociologiques, combien ‘de problèmes attendaient une solution. |
Mais combien aussi il était dangereux de demander ces solutions mêmes à l’analogie biologique, et dedécalquer én quelque sorte, pour les transporter aux formes sociales, es concepts naturalistes, c’est ce que le mouvement des'scièncés sociales a prouvé plus clairement qu'aucune discussion de méthodologie préalable. La sociologie biologique a ‘piétiné sur place, au milieu des confusions d’idées ; et c’est en dehors d'elle qu'ont été formulées les distinctions’utiles.
Ge n'est pas le tout eneffet de reculer l'horizon, et ‘de suggérer qu'un même phénomène doit se ‘retrouver partout sous des formes différentes ; l'important est de définir, ‘de distinguer avec netteté ces formes mêmes, afin d’évitér les rapprochements équivoques, féconds à leur tour en mécomptes praliques. Or considérons les récents progrès de la théorie
dé: la: divisiow du: travail; nous: constaterons qu'ici cette, œuvre d'analyse siindispensable:s’est: réalisée: en deliors: de: lassociologie-biologique: et: pour ainst direc contre-elle ::c'est en-projetant lalumière, non surles caractères quirapprochent: no8 sociétés: des organismes; mais sur ceux. auicontraire qui: les:,en: séparent-et sont:propres à l'humanité; que cette:théo-. rié, s’est perfectionnée,.
Que-reproche-t-on:en effet aujourd’hut äila théorie d'Adam: Smith? Ge n'est:pas seulement: d'ayoir-rétréci,, en, soudant: laidivision du travail à l'échange proprement dit; le champs ä:observer; c'ést. encore: et: surtout d’avoir confondu. sous: une même rubrique des:phénomènes distincts. Ge n’est pas: seulement de n'avoir pas embrasséstoute: l’étendne du genre; c'ést: encore:et surtout d’avoir: brouillé: les: espèces. Et emo effet; présenter sur le même plan, comme des: exemples de: travaux: divisés, les-opérations qui produisent l’épingle: dans: la: manufacture, celles: qui façonnent:le clou: dans: l'atelier duforgeron, celles qui procurent enfin son habillement: au: journalier,, n'est-ce. pas: confondre: des: choses: très: différentes À ?
Dans le dernier:cas;, nombre-de producteursindépendants, . —. le berger, le cardeur, le fileur, le: tisserand, le:fouleur, lesteunturier, le tailleur, — ont collaboré à l'achèvement du: produit. Avant d'arriver: à sa forme définitive, il à changé plusieurs:fois de propriétaire, il a traversé plusieurs « économies». autonomes. La production nous apparaît donc ici comme: sectionnée, répartie entranches différentes. — Au contraire, dans: le: cas: del’épingle, c’est:à l'intérieur:d’une: même sectioniéconomique que: tout se passe: Des: opérations: quinaguère étaient: toutes: exécutées par un même: ouvrier: sont distribuées maintenant entre dix-huit ouvriers. Le pro-.
1: Vi Bücher, Etudes d'histoire (Paris, F. Alcan), Nous résumons, dans-les pages-qui suivent, les principaux-résultats des chap: vr et vir.
duit change de mains, mais il ne change pas de propriétaire, il ne sort pas d’une même entreprise. Nous n’assisions plus à un sectionnement de la production, mais, à l’intérieur d’une même section, à une analyse, à une décomposition du travail. — Le cas du forgeron cloutier est différent encore. Le forgeron cloutier ne façonne pas seulement une partie du clou, comme l’ouvrier de manufacture une partie de l’épingle, et son travail n’est pas plus analysé que celui du forgeron ordinaire. Mais il ne s’applique qu’à une espèce
d'objets. Cet objet ne passe entre les mains ni de plusieurs
producteurs ni de plusieurs propriétaires. La fabrication d’un seul produit par une seule main, à l’intérieur d’une même économie, telle est la caractéristique de ce phénomène, distinct aussi bien de la décomposition du travail.que du sectionnement de la production. Il n’a plus pour résultat de diviser les travaux en tranches successives, mais en branches divergentes ; les sections qu'il trace dans le processus de la production sont longitudinales et non plus transversales. C’est la spécialisation proprement dite qui apparaît. Spécialisation des professions, — décomposition des opérations, — seclionnement de la production, — ce sont là autant de modes de la division du travail qu'il importe de discerner ; ils ne produiront pas sans doute les mêmes conséquences ; ils ne supposent pas les mêmes conditions. Si le premier apparaît partout où l’unité économique primitive, la communauté domestique, laisse tomber quelqu’une de ses attributions, il faut pour que le second prenne tout son développement des circonstances plus spéciales. C’est seulement là où sont concentrés des ouvriers nombreux, comme dans les grands ateliers modernes, què l’analyse des besognes peut être poussée très loin. Les progrès de cette analyse sont liésau perfectionnement même de la technique: c'est ainsi qu'ils seront accélérés, dans des proportions inouïes, par le passage de la manufacture à la machinofacture.
LES FORMES DE LA DIVISION bU TRAVAIL 143
De même, tout un ensemble d’habitudes et d'institutions déterminées est nécessaire pour que s’installe dans une société un sectionnement complexe de la production. Il y faut, pardessus les cercles fermés des premières unités économiques, une expansion du commerce proprement dit qui est bien loin d’être un fait aussi universel qu’on a paru le croire. En un mot, ces diverses formes de la division du travail correspondent à des états différents de la technique humaine, non seulement industrielle mais commerciale. Désormais, si nous voulons répondre méthodiquement à cette question: « Quelle place occupe et quel rôle joue la division du travail dans telle ou telle société? » nous devrons montrer que tel ou tel de ces modes y prédomine, et ce sont ces distinctions, — que l’analogie des formes organiques ne pouvait nous suggérer, que seule l’analyse directe des réalités historiques nous a dictées, — qui devront commander nos recherches.
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Mais il faut approfondir ces distinctions mêmes. Nous ne serions pas encore suffisamment renseignés sur l’état et les effets de la division du travail dans une société, si nous savions seulement en quelle proportion s’y rencontrent la spécialisation des métiers, la décomposition des besognes, le sectionnement de la production. Les sociétés humaines ne se distinguent pas seulement des organismes par les inventions qui s’y propagent, par les procédés qu’elles adoptent pour accommoder la nature à leurs besoins, par les habitudes que leurs membres contractent en conséquence, par les rapports de fait qui s’y établissent entre les hommes et les choses, les producteurs et les instruments; elles se distinguent encore et surtout par les institutions qu’elles consacrent, par
les règles sanctionnées auxquelles elles soumettent les: acti: vités individuelles: et‘ par les: limites qu’elles leur imposent, par les rapports de: droit qu'elles: organisent: entre leurs membres. En un mot les phénomènes économiques: ne veulent pas être envisagés: seulement: sous l’aspect-technique;, mais: sous l'aspect juridique; et ill importe: que ces deux points de’ vue ne soient pas confondus;
On sait combien longtemps ils l'ontiété en-économie-politique, et comment le socialisme, loin de dissiper: cette-con+ fusion, s’enest servi: au’ contraire: pour:étayer sa philosophie de l’histoire: Le «matérialisme historique»: repose essen> tiellement sur cette idée que-tout, dans:la vie sociale, dérive: des modes de la production. Mais:cette expression: mème est équivoque. Les:modes de la: production: peuvent: se: définir tantôt par des phénomènes. technologiques; par:exemples: les dispositions: matérielles de: toutes:sortes qu’une: nouvelle: manière de distribuer la force introduit dans les ateliers — tantôt par des phénomènes juridiques ; par exemple : les différences de situation qu'introduit, entre les membres d’un groupe, un régime nouveau de la propriété. Or, on l’a justement remarqué, il y a lieu de distinguer, dans l’enchaînement des transformations économiques, entre ce qui: tient à la forme et ce qui tient au régime de la-production'. Sx la vapeur-a produit dans notre monde social les transforma-. tions que l’on sait, ce n’est pas en tant que force matérielle; c'esten tant que-force appropriée par des possesseurs de:capitaux”. C’est à travers les codesque sa puissance ‘a’ agi sur: l’organisation même de la société. Il importe dérendterà-la: machine ce qui vient de là machine et à la doi-ce-qui vient de: la loi. Sous un régime différent, une même forme-de là pro=-
1. V. Année sociol., section de la sociologie économique, par-Mi Simiand, V. principalement t, IV, p. bain
2. C’est sur ces distinctions que la critique de Stammler a appelé l'attention (Wirthschaft und Recht, passim).
duction eût entraîné peut-être des conséquences toutes différentes. 1
Combien ilimporte, si l’on veut. apprécier la division du travail, d'utiliser ces distinctions, on s’en rend aisément compte. Et en effet, pour mesurer les résultats de la spécialisation, ce n’est pas le tout de savoir si un homme travaille dans une manufacture ou dans un atelier, si son travail est synthétique ou analysé, sil fait un clou entier ou seulement une partie d’épingle. Mais dans quelles conditions sociales travaille-t11? Voilà ce qu’il importe de préciser. Et pour le préciser, 11 faudra distinguer encore, parmi les relations qui caractérisent un régime, celles qui relient l’homme aux choses, celles qui le relient directement aux personnes, celles qui définissent sa propriété, celles qui délimitent sa liberté. Les unes et les autres sont, À vrai dire, définies par des règles Juridiques, qu’elles soient ou non expressément formulées. Mais ces règles sont tantôt « réelles », et tantôt « personnelles » ; tantôt elles se rapportent à l’état des biens, et tantôt à l’état des personnes. IL faudrait donc distinguer, dans les régimes mêmes auxquels la division du travail peut être soumise, entre l’aspect juridico-économique et l’aspect juridico-politique.
Le travailleur est-il ou non propriétaire des instruments avec lesquels il exécute sa besogne spéciale? Est-il ou non acquéreur de la matière première? vendeur du produit façonné? Reçoit-il, comme il arrivait souvent à l’artisan du moyen âge, la matière à façonner de l’acheteur, qui loue en quelque sorte ses services ? Entre celui qui l’emploie et lui, y a-t-1l communauté à la fois de production et de consommation, comme dans la famille antique, ou seulement communauté de production, sans aucune espèce de communauté de consommation, comme dans l’industrie moderne ? L’ouvrier spécialisé à domicile travaille-t-il « à son compte » ou au compte d’un entrepreneur ? Les ouvriers entre lesquels le
BoucLé. — Démocratie. 10
travail est distribué dans une fabrique participent-ils en quelque mesure au bénéfice de la vente? C’est en répondant à des questions comme celles-là qu’on classerait les divers régimes juridico-économiques qu’une même forme de spécialisation peut traverser.
Quant aux régimes juridico-politiques, on les caractériserait en répondant à des questions comme celles-ci : la tâche spéciale que le travailleur accomplit, l’a-t1l choisie librement, ét peut-il la quitter à volonté ? Y est-il rivé par la naissance, comme il arrive dans la caste, ou du moins pour la vie, comme il arrive dans la corporation? Y a-t-1l dans la société des catégories de citoyens auxquels certains métiers sont réservés de par la loi, ou toutes les carrières sont-elles, en principe, ouvertes à tous? Y a-t-il des professions privilégiées qui assurent certains droits à leurs détenteurs, ou bien toutes les professions, quelles qu’elles soient, sont-elles égales devant le pouvoir politique? Et dans quelle mesure leurs membres peuvent-ils participer non seulement à la défense, mais au gouvernement de la société ?
Îl faut avoir répondu à ces questions pour caractériser avec quelque netteté la situation créée par la division du travail aux divers membres des groupements humains. Ge n’est qu'après s'être placé à ces points de vue différents qu'il sera possible de définir non seulement l'occupation technique, mais la condition économique et l’état juridique des individus, ét de distinguer, à côté des différents modes de réparti-. tion des fonctions, les différents modes d’organisation des. classes. .
À quels malentendus s’exposent en effet et à quels porte-àfaux aboutissent ceux qui, se fiant à la théorie organique,
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oublient, dans les jugements qu’ils émettentsur les tendances de la démocratie, ces distinctions proprement sociologiques, il est aisé maintenant de s’en rendre compte.
Reportons-nous seulement aux apologies de la différenclation que nous avons citées ! ; nous pourrons y admirer ce « confusionnisme » qui marche de pair avec les analogies biologiques. Division des fonctions ou séparation des classes, différenciation des groupes ou différenciation des individus, on ne prend pas la peine de distinguer ces phénomènes ; on se contente de retenir l’idée que, d’une manière générale et comme en bloc, «le développement de la société est celui de la nature organique », c’est-à-dire qu'il obéit à la loi de la spécialisation progressive. On se dispense ainsi de regarder en face la spécificité des faits sociaux : elle disparait dans l’ample manteau de l’évolutionnisme : et l’on croit n'en avoir plus rien à dire quand on a répété, après Spencer, que toutes les formes de l’être passent de l’'homogène à l’hétérogène.
En face de la thèse générale ainsi utilisée, rien ne serait ‘plus facile sans doute que de dresser une thèse parallèle, et de sens exactement contraire. Cournot ne faisait-il pas remarquer” que l’analogie biologique, si elle est valable pour les débuts des groupements humains, convient de moins en moins à leurs progrès, et qu’ainsi, à mesure qu’elles se développent, les sociétés devenant de plus en plus rationnelles et de moins en moins naturelles, littéralement se « désorganisent »? Le philosophe qui a le plus recueilli de la pensée ‘de Gournot, le théoricien de limitation, M. Tarde illustre à sa façon et de mille façons cette idée ? en montrant que de