‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 85 sur 161 · CHAPITRE MI · texte numérisé non relu

CHAPITRE MI

Sur quels points au juste la démocratie s’oppose-t-elle de nos jours à la différenciation ? Et dans quelle mesure est-il vrai, lorsque les idées égalitaires font effort pour intervenir dans l’organisation économique, qu’elles contrarient par leurs « tendances socialistes » les exigences de la division du travail? — Les réflexions qui précèdent nous aideront peut-être à préciser les termes du problème. Elles nous indiqueront du moins quelle sorte de renseignements il faudrait avoir réunis pour opter, en connaissance de cause, entre défenseurs et adversaires de l’organisation actuelle, et décider si, vraiment, pour ce procès toujours pendant, on peut continuer à faire état des analogies biologiques.

Nous avons marqué l'importance sociologique d’une disünction que l'étude des corps vivants était incapable de nous suggérer, et dont on peut même dire qu’elle n'a pas de sens, appliquée au monde organique — la distinction entre les formes techniques et les formes juridiques de la division du ravail. Cette analyse ne vient-elle pas à point pour justifier es efforts de ceux qui critiquent notre organisation écono-

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mique ? Et si on les accuse d'oublier les nécessités de la production, n’auront-ils pas à répondre qu’ils en veulent, non pas aux spécialisations proprement dites, sans doute nécessaires, Mais aux véritables différenciations, inutiles ou nuisibles ?

À vrai dire, cette distinction ne devait Jouer qu’un rôle effacé dans la théorie des classes élaborée par le socialisme. « scientifique ». Nous avons rappelé que la philosophie de l’histoire matérialiste semble confondre systématiquement les formes techniques et les régimes sociaux. Du moins aflecte-t-elle de considérer ceux-ci comme de simples reflets de celles-là. C’est ainsi que, pour expliquer la formation et l’évolution des classes, les auteurs du Manifeste communiste se garderont d'admettre que les règles juridiques, par lesquelles la situation des personnes est déterminée, puissent être les causes propres de quelque changement historique, et varier indépendamment des habitudes préalablement imposées par l’état de l’économie. Si les hommes se sont distingués en patriciens et en .plébéiens, en barons et en serfs, les nécessités de la production en sont responsables. Toutes les classes dont la lutte mène l’histoire ne sont Jamais que « les produits du mode de production ». La différenciation sociale résulte, à chaque époque, de la technique régnante. De leurs rapports avec les choses dérivent les rapports des hommes entre eux : la distinction des conditions ne fait que décalquer. la distinction préalable des métiers. Et ainsi, au fond de la division de la société en classes, c’est la loi même de la division du travail que nous retrouvons ‘.

Il semble bien, quand ils esquissaient cette théorie, que les fondateurs de socialisme scientifique se laissaient encore guider par quelque schème d’origine biologique. Dans la genèse des :castes, où l’on voit les différents métiers devenir héréditaires, Marx signale l'opération de la même loi naturelle qui spécifie

1. V. la préface de 1883 au Manifeste communiste. Cf. Engels. Religion, Philosophie, Socialisme, p. 145.

BoucLé. — Démocratie. II

les animaux et les plantes ‘. Il ajoute, il est vrai, une différence: un certain développement une fois atteint, l’hérédité dans les castes n’est plus simple tendance; elle passe à l’état d'obligation ; elle devient « loi sociale ». Mais les tenants et les aboutissants spéciaux de ces « lois sociales », leurs réactions propres, et comment elles interviennent dans le jeu des lois naturelles grâce auxquelles le travail se divise, c’est ce que Marx négligeait de mettre en relief.

L'analyse historique devait attirer l'attention sur ces distinctions laissées dans l'ombre. À vrai dire certaines recherches, relevant l'empreinte déposée par la division des métiers sur l’ensemble de l’organisation sociale, semblaient apporter, à la théorie matériahiste des classes, des confirmations inattendues, C’est ainsi qu’on essayäit récemment d'expliquer, par de sim= ples phénomènes économiques, la genèse et la hiérarchie des castes elles mêmes *. Les différents modes de production leur auraient servi de noyaux. Elles ne seraient que des cercles professionnels plus rigides, des ghildes pétrifiées. Suivant que leur genre d'activité est primitif ou compliqué, — suivant que l’apparition en a précédé ou suivi l’âge de la métallurgie, — elles s’éléveraient plus ou moins haut dans l'échelle sociale. L’histoire naturelle de l’industrie humaine donnerait en un mot la clef de la gradation comme de la formation des castes.

Mais une analyse plus attentive l’a fait observer: si les besoins et les découvertes de l’industrie ont entraîné, dans la civilisation hindoue, la formation de tant de petits groupes qui se repoussent les uns les autres en même temps qu'ils se superposent, cela tient sans doute aux moules sociaux que la: technique y rencontrait, préparés par des forces d’une tout autre nature, — survivances de l’exclusivisme familial, antagonismes ethniques, purismes religieux. Préexistant à l’orgamisation de l’industrie hindoue, ces « impondérables » ont

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