Op. cit., p. 216, 204, 235, C£ Ott, Ec. soc., I, p
$ V,. Dühring, Cursus, P. 78. Cf. Andler, Revue de mélaph., 1897, P- 653.
Mais si cette constatation s'accorde mal avec les postulats scientifiques du socialisme, il semble qu’elle soit bien faite pour seconder ses tendances pratiques: elle coupe court, en tous cas, à certains plaidoyers naturalistes en faveur de: la différenciation sociale, grâce auxquels on essaie d’éluder les réclamations du prolétariat. |
Où cherche-t-on en effet les « bases naturelles de l’ordre social » sinon dans la diversité fondamentale des individus, la variété de leurs aptitudes, l'inégalité de leurs. facultés? Le premier théoricien moderne de la division du travail avait laissé ce fait dans l’ombre. Les différences d’aptitudes résultaient à ses yeux d’habitudes acquises bien plus que de dons innés ; elles étaient des conséquences plutôtique des causes de la spécialisation. Pas plus qu'Helvétius ou que d’Holbach, Adam Smith ne tenait grand compte des diversités natives. Mais le xix° siècle, averti par la biologie, a ouvert les yeux sur l’essentielle hétérogénéité des êtres. Les espèces végétales et animales voient pulluler les variétés individuelles qui luttent pour se fixer. L’humanité n'échappe pas à cette loi. Non seulement ses membres sont, différenciés par les milieux auxquels ils s’adaptent, et acquièrent des qualités différentes suivant qu'ils habitent le Nord ou le Sud, la montagne ou la plaine, le bord des fleuves ou les rivages de la mer; mais les « idiosyncrasies » qu'ils apportent en naissant sont d’une extrême variété. Croire qu'ils naissent tous capables des mêmes travaux, voilà bien la proposition « risible au point de vue scientifique » que dénonçait Huxley. La diversité des aptitudes individuelles est le fait indéniable ; et c’est ce fait qui montre le chemin à la spécialisation. La raison d’être de la division du travail n'est-elle pas, comme le rappelle St. Mill, de classer les individus d’après leurs facultés, et de mettre, conformément à la formule anglaise « l’homme qu'il faut à la place qu’il faut »? Chacun cherche naturellement
une fonction adaptée à ses talents, proportionnée à ses forces.
Ainsi les hommes sont-ils amenés à se distinguer, à s’étager, à « s'organiser », en un mot pour le plus grand bien de l’ensemble. En ce sens, bien loin qu'elle ne soït qu'une combmaison purement artificielle, la division du travail, avec les conséquences sociales qu’elle comporte, apparaît comme fondée en nature, elle découle immédiatement de la coexistence des diversités innées.
Mais si ce que nous avons dit de la prédominance des « lois sociales » dans la ‘répartition des tâches est exact, on comprend que cette apologie pèche par la base. Il est désirable, il est utile que les fonctions soient distribuées suivant les facultés, et que la hiérarchie sociale exprime les inégaliés réelles : cela est conforme aux intérêts de l’ensemble et aux vœux de la nature. Mais l’histoire ne montre-t-elle pas que ces vœux sont loin d’être toujours écoutés ? Nombre d'institutions, par les privilèges qu’elles sanctionnent et les prohibitions qu’elles formulent, n’ont-elles pas précisément pour résultat d'empêcher les capacités naturelles de chercher leur voie et de donner leur mesure? La division du travail ne s’opère-t-elle pas plus souvent sous les coups de fouet de la force que sous l’aiguillon des tendances spontanées ? Ainsi arrive-t-il qu'il n’est tenu nul compte des suggestions les plus claires de la nature. Dans nombre de sociétés conjugales les besognes les plus fatigantes sont le lot du sexe le plus faible, Si l’homme se réserve les activités nobles, capables de se manifester par des exploits, il dédaigne et laisse à la femme celles qui font peiner. Simple abus de la force, ou conséquence de croyances religieuses, qui déclarent telle occupation tabou pour tel sexe, le phénomène est fréquent : la répartition des tâches, dans la famille, est loin d’être toujours calquée sur la diversité des aptitudes nalurelles!,
. V. Bücher, Études, p- 30 sqq. Of. Veblen, Op. cit, 1° chap. M: on Syst. soc., I, p. 118,
Or cette « division du travail contrainte » ! n’est nullement
propre aux sociétés conjugales. Le plus souvent, la situation qui lui est faite dans l’organisation politique décide du genre d’occupations d’un homme. Nombre de vocations individuelles, moins marquées sans doute par la nature que les différences sexuelles, mais dont le libre développement eût été aussi important pour le bien de l’ensemble, ne doiventelles pas être écrasées en germe par de pareils systèmes ? Toujours est-il que, sous les couches d'’influences accumulées par les institutions, il est difficile de mesurer quel rôle revient, dans la répartition des tâches, à la diversité des facultés naturelles, — à ce que Spencer appelle dans sa théorie de la division du travail le « facteur psycho-physique ». Préoccupé pourtant de mettre au jour les bases naturelles de la spécialisation, l’auteur des Institutions professionnelles et industrielles est obligé d’avouer* que les effets de ce facteur sont à tel point contrariés, par les effets des autres, qu'il est le plus souvent impossible de délimiter avec précision la part de la différenciation naturelle dans l’organisation de l’industrie. Ainsi l’histoire pèse lourdement sur la nature. Les barrages « artificiels » de toutes sortes empêchent les fonctions de se répartir suivant la pente des différences natives. Si donc on veut qu’enfin les situations se mesurent aux dispositions, au lieu que l'inverse soit vrai, il importe de ne pas «laisser faire » mais de maîtriser au contraire l'opération des privilèges. Si l’on veut que la division du travail, au lieu d’être contrainte, devienne vraiment libre, il faut que d’égales possibilités soient ouvertes aux puissances inégales. En un mot, puisque partout où il y a des classes, nous constatons que leur inégalité presse, directement ou indirectement, sur la distribution des professions et l’organisation subsé-
. C’est l'expression proposée par M. parenets Div. du trav., liv 1IL, A IL.
quente des conditions, la démocratie vise légitimement à la suppression des classes. En poursuivant cette fin elle n’oublie pas plus les nécessités de la production que les données de la nature ;.elle ne méconnaît ni la diversité inévitable des facultés, ni la diversité indispensable des fonctions; elle proteste contre les inégalités de situation qui précisément rendent très difficile l’exacte adaptation des fonctions aux facultés.
Mais, dira-t-on peut-être, si l'argumentation vaut contre les anciens régimes, qui multiplient les barrières, vaut-elle encore contre celui qui prédomine aujourd’hui dans notre civilisation, et qui les abaisse toutes ? Aujourd’hui les incapacités juridiques ne sont plus que des souvenirs. La loi ne reconnaît plus de classes. Toutes les voies sont ouvertes : chacun peut donner la mesure de ses forces, et chercher fonction à sa taille. D'autre part, une fois que l’homme a choisi sa profession, il n’y est pas enfermé : il possède, nous l’avons vu, d’autres points d’attaches, il peut nouer des relations dans vingt autres cercles que le cercle professionnel. Les «incompatibilités » s’effacent ; et avec elles disparaît tout ce qui limitait les ambitions, tout ce qui étouffait les virtualités. Les effets de la complication sociale viennent en un mot limiter heureusement, ici, les effets de la différenciation, pour le plus grand développement des individualités. Sous un pareil régime, les hommes ne jouissent-ils pas de toute la liberté et de toute l'égalité conciliables avec les exigences de la production et les tendances de la nature ? Demander davantage, c’est vouloir effacer les sociétés des cadres de la vie.
. Ainsi paraissent raisonner les sociologues qui greflent, à la manière de Spencer, l’individualisme sur le naturalisme. YL. Novicow, par exemple, tout en proclamant la nécessité
de la différenciation sociale, déclare déraisonnable toute institution qui rappellerait le régime des castes'. Il tient, à vrai dire, que dans toute société, si démocratique qu’elle soit, | non seulement les fonctions doivent être dûment spécialisées — car la démocratie n’est sans doute pas « le droit pour tout bottier de diriger les navires en pleine mer » — mais encore qu'une élite doit être constituée, sorte de sensorium commune, où se concentrent les pensées maîtresses et où se préparent les volontés directrices de la société tout entière”. Mais il entend bien qu’il ne doit être a priori interdit à personne d’exercer telle fonction, ni de pénétrer, s'il en est capable, au sein de cette élite dirigeante. Pour que la différenciation sociale soit parfaite, il importe que les individus soient aussi bien adaptés que possible à leur fonction, et pour que cette adaptation soit parfaite à son tour, 1l importe que rien n'entrave les vocations naturelles. L'état social le plus conforme aux vœux bien entendus de la nature est donc « celui où tout individu, possédant des aptitudes pour exercer une fonction quelconque, n’est empêché de lexercer par aucun obstacle.»
C’est pourquoi tous les privilèges seront logiquement éliminés : 1] faut donner tout le champ possible aux libertés individuelles. Mais tout effort pour restreindre ces libertés, au nom d’une égalité illusoire, toute intervention de l’État dans l’ordre économique, tout « protectionnisme » ne serait qu’un gaspillage inutile. Les protectionnismes, externes ou internes, étiolent toujours les organismes sociaux. En abaissant les barrières juridiques des classes la démocratie a favorisé le libre jeu des lois naturelles ; mais à vouloir réglementer plus justement l’activité économique, elle heurterait ces lois’ et s’y briserait. Le naturalisme confirme en un mot le libéralisme orthodoxe ;