V. Consc. et Vol. sac., passim
mais 1l ne saurait faire la moindre concession aux tendances socialistes. — Toutes les argumentations de ce genre se réduisent au même thème : « l'institution des classes séparées est sans aucun doute défavorable à la répartition des tâches la plus naturelle, et par suite la plus féconde. Mais du moment que ces séparations sont tombées, de quoi la démocratie se plaint-elle encore ? I n’y a plus de classes. »
C’est contre cette affirmation répétée que le socialisme s’insurge, au nom des réalités économiques. S'il distingue insufhisamment, nous l’avons vu, entre les formes techniques de la division du travail et les régimes juridiques auxquels elle peut être soumise, il distingue au contraire avec la plus grande netteté entre l'aspect juridico-politique et l’aspect juridico-économique de ces mêmes régimes. La condition des hommes n’est pas définie seulement, nous rappelle-t-il, par les rapports directs qui les relient les uns aux autres, par les lois qui règlent l'attitude de la justice civile ou pénale à leur égard, leur admission aux diverses carrières, leur participation au gouvernement ; elle se définit encore par les rapports qui les relient aux choses, par les modes d’appropriation que les lois consacrent. Que le régime de la propriété permette l’accumulation des biens aux mains des uns, et le dénûment progressif des autres, alors des fossés se creusent fatalement, qu'aucune « déclaration » théorique de légalité des droits ne saurait combler. Égaux en principe, et par li-même « déclassés » officiellement, les hommes ont bientôt fait de se reformer en groupes séparés par leurs intérêts; des classes économiques prennent seulement la place des classes juridiques. Et la lutte continue.
Il est donc vrai que les hommes ne sont plus distribués par la loi, en groupes officiellement étagés, comme l’étaient les différentes couches de la cité antique ou du régime féodal. Mais pour n'être qu’un contre-coup de la distribution des richesses, l’antagonisme des classes n’en est pas moins tra-
gique. Derrière la façade égalitaire, les forces économiques
continuent leur travail fatal d'opposition. Et bien loin qu’elle
ait effacé les luttes de classes, tout l'effort de la société: démocratique n’a abouti, jusqu'ici, qu’à simplifier ces luttes
en les aggravant.
Considérons en effet le résultat vers lequel conspirent
et le régime juridico-économique qui pèse sur notre monde
et les formes techniques qui s’y épanouissent. Ge régime, c’est celui de la propriété privée; cette technique, c’est celle de la grande industrie. De plus en plus la production par les machines tend à se substituer aux autres modes de pro-
duction. Elle rassemble, dans les fabriques, des foules sans
cesse plus nombreuses de travailleurs détachés des petits ateliers ; en ce sens on peut dire que de plus en plus la production prend une forme collective. Mais les moyens de production restent propriété individuelle. C’est aux mains de particuliers que la richesse créée par cette production collective vient affluer. Les capitaux se concentrent donc en même temps que lé machinisme se complique. Contre les grands possesseurs de machines, les petits producteurs indé-
pendants ne peuvent plus soutenir la lutte. Un à un ils sont
obligés, pour vivre, de venir offrir leurs bras à la grande :
usine.
En un mot, pendant que diminue mécaniquement le
nombre des détenteurs de la richesse, le nombre augmente mécaniquement « de ceux qui n’ont pour vivre que leur tra-
vail, et qui ne trouvent du travail qu’autant que leur travail
accroît le capital». Et c’est ainsi qu'il ne reste plus en pré-
sence que deux groupes, mais plus séparés peut-être que ne l'ont jamais été les classes légalement définies : l’immense armée des prolétaires en face du petit état-major des capitalistes.