‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 90 sur 161 · V. Engels, Die Lage et Marx, Capital · texte numérisé non relu

V. Engels, Die Lage et Marx, Capital

bienfaits des grands ateliers, où les ouvriers se concentrent et où les travaux se décomposent. Cette organisation abaisse au minimum les frais, et porte au maximum. le rendement des forces humaines. Les pertes de temps inséparables du transport des objets et du changement des occupations sont diminuées, pendant que sont raccourcies les périodes d’apprentissage.. L'adaptation non seulement des organes mais des instruments aux tâches diversifiées devient chaque jour plus intime. C’est grâce à ces économies de toutes sortes que la grande industrie, inondant le marché de produits chaque jour plus nombreux et moins coûteux, entretient « l’opulence générale ». Mais, on s’en aperçoit aisément, cette-apologie tient compte surtout des choses jetées sur le marché, de leur quantité et de leur prix. Que si l'attention remonte des choses aux hommes, des produits aux producteurs, et si l’on considère quelles répercussions cet admirable mécanisme, fait supporter à, ceux-ci dans leur chair et dans leur âme, on sentira cet optimisme vaciller.

Déjà Adam Smith dénoncçait, avec une vigueur qui n’a pas été dépassée, l’avilissement probable de la vie de esprit par la division du travail dans la manufacture: « Un homme dont toute la vie se passe à répéter un petit nombre d’opérations simples dont les effets sont peut-être aussi toujours les mêmes, ou très approchants, n’a pas lieu de développer son intelligence ou d’exercer son imagination à chercher des expédients pour des difficultés qui ne se rencontrent jamais. Il perd donc naturellement l'habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient en général aussi stupide ou aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le. devenir. Quant aux grands intérêts et aux grandes affaires du pays, il est totalement hors d'état d’en Juger... Or cet état est celui dans lequel l’ouvrier pauvre, c'est-à-dire la masse même du peuple, doit nécessairement tomber dans toute société civilisée et avancée en industrie,

à moins que le gouvernement ne prenne des précautions qui nréviennent le mal. » |

C’est ce thème que les socialistes devaient reprendre, pour le développer inlassablement. Suivant eux, en effet, depuis Adam Smith, et par le progrès même de la grande industrie, le mal n'aurait fait qu’empirer. Sur nombre de points la machinofacture n’a-t-elle pas chassé la manufacture ? C’est dire que dans nombre de cas l’ouvrier n’a même plus besoin d’habileté professionnelle. Il se servait de son outil ; maintenant il sert la machine. Tout l'esprit s’est incorporé en elle, et il ne reste plus à l’homme que les besognes monotones, fastidieuses, qui, comme elles exigent de moins en moins d'apprentissage, permettent de moins en moins d’initiative.

Le travail n’a plus ici à aucun degré le caractère de l’art; l’ouvrier n’y met plus rien de lui-même ; il n’est plus qu’une sorte d’appendice du mécanisme général qui commande ses actes. Dans ces conditions, à quoi la vie de l'esprit se prendrait-elle ? « La fastidieuse uniformité d’un labeur sans fin occasionnée par un travail mécanique toujours le même ressemble, écrivait Engels, au supplice de Sisyphe; comme le rocher, le poids du travail retombe toujours et sans pitié sur le travailleur épuisé. » « En même temps que le travail mécanique, continue Marx, surexcite au plus haut point le système nerveux, il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l'esprit. La facilité même du travail devient une torture, en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail, mais dépouille tout travail de son intérêt. » \

Ainsi se vérifient les imprécations des poètes. « Toutce qui devait être un, s’écriait Schiller, a: été violemment séparé. Éternellement enchaîné à une fraction du tout, l’homme ne se développe aussi que comme une fraction: au lieu d’em-

preindre l’humanité dans sa nature, il ne devient qu’une

simple empreinte de ce qu’il fait. » Et Urquhardt : « Subdiviser un homme, c’est l’exécuter s'il a mérité une sentence de mort : c'est l’assassiner s’il ne la mérite pas. La subdivision du travail est l’assassinat d’un peuple. » :

Les formes techniques dela division du travail qui dominent aujourd’hui tendraient donc à faire une réalité, pour une masse croissante de travailleurs, de la fable de Ménénius Agrippa, qui réduit un homme à n'être plus qu’une partie de lui-même. Vainement cherche-t-on ici « l'individu intégral » capable de développer harmonieusement toutes ses virtualités ; individu lui-même est morcelé ; il est d'autant plus parfait qu'il est plus borné et plus incomplet. Ce n’est plus qu’un organe, un instrument, un accessoire de la machine ‘.

Dira-t-on que cette situation ne pèse sur l’ouvrier qu’à l’intérieur de l'usine, mais qu’au dehors il est libre de développer toutes ses puissances, en participant à toutes les formes qu'il lui plaira de la vie sociale ? Il se peut que la machine le condamne pour un temps à un service fastidieux ; mais ne diminue-t-elle pas aussi le temps pendant lequel il est « de service » ? L’asservissement est donc partiel et momentané: au vrai la liberté y gagne.

Telles étaient bien en effet les perspectives entr'ouvertes par l'apparition des « esclaves de fer et d’acier ». Ne devaientils pas rendre inutiles les esclaves de chair et d’os? Du moins la machine, en décuplant la production, accroîtrait les loisirs du producteur. C’est ainsi que des pasteurs invitaient les ouvriers de fabriques à rendre grâce à la Providence, « parce qu’au moyen des machines elle leur procure des loisirs pour méditer sur leurs intérêts éternels? ».

On n’oubliait qu’un point: la pression du régime juridicoéconomique sur les formes techniques, les effets exercés par

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