‹ La démocratie devant la science; études critiques sur l'hérédité, la concurrence et la différenciation. 3. éd. augm. d'une préf. sur la sociologie monarchiste 1923Chapitre 89 sur 161 · Manifeste com., par · texte numérisé non relu

Manifeste com., par

On comprend, si cette description est exacte, que la plupart des droits théoriquement reconnus à tous doivent sou -. vent rester, en fait, à l’état théorique, et que ce soient armes de panoplies, dont beaucoup n'ont le temps ni les moyens de se servir.

On proclame, par exemple, que‘toutes les carrières sont ouvertes à tous sans autre distinction que celle des talents. Mais ne savons-nous pas qu’en fait, l’extrème inégalité économique trace souvent, autour des efforts individuels, les mêmes cercles infranchissables que l’inégalité juridique avouée ? Ainsi s'explique sans doute que sur bien des points, dans nos sociétés, une sorte « d’hérédité des professions » réapparaisse, qui tient vraisemblablement moins à la transmission physique des facultés qu’à la transmission sociale des situations. Il faut entendre sans doute cette « hérédité des professions » au sens large: il n'est pas rare que le fils du grand propriétaire devienne avocat, le fils du pasteur médecin, le fils du forgeron relieur, le fils du boulanger brasseur. Mais il est à remarquer que les professions entre lesquelles de tels passages s’établissent, — si elles supposent d’ailleurs chez le fils des aptitudes assez différentes de celles du père, — représentent d'ordinaire un même rang social et correspondent à une même situation de fortune. Il yaen un mot comme des étages de professions, et 1l devient de plus en plus difficile, lorsque l'inégalité économique augmente, de s'élever sans secours extérieur d’un étage à l’autre”.

Combien le développement de la grande industrie doit augmenter ces difficultés, c’est ce que le socialisme s’efforce de mettre en relief. N’a-t-elle pas pour résultat ordinaire de diminuer l'importance du travail qualifié, et de

1. V. Bücher, Études, p. 305 sqq. Cf. l'enquête citée de la Rev. intern. de sociologie,

multiplier, autour de ses machines, les besognes monotones, qui peuvent être exécutées par des enfants ? Les enfants, dont le travail coûte moins cher, seront donc enrôlés le plus tôt

possible par l'usine. Les voilà encastrés dans son méca-

nisme, avant qu'ils aient eu le temps de recevoir quelque

éducation professionnelle, a fortiori d'acquérir quelque cul-

ture générale, — avant qu’il leur ait été possible, en un

mot, de chercher leur voie et de donner leur mesure. Qu'on

se rappelle les tristes résultats des enquêtes anglaises sur l'instruction des enfants des mineurs ’. C’est une tendance

fatale du machinisme, que de rogner ainsi la part de lapprentissage et celle de l’instruction. Et c’est pourquoi l’on peut

soutenir que les chances, pour le fils de l’ouvrier, de « devenir son maître » et de se hausser à quelque situation indépendante se font de plus en plus rares: de plus en plus les pro-

létaires semblent rivés, de père en fils, à leur condition de

salariés.

Si du-moins cette condition leur permettait, dans le métier même ou en dehors du métier, de faire passer à l’acte leurs puissances intellectuelles et morales, de prendre leur part des aliments de l'esprit, de mener enfin une vie vraiment humaine ? L'important n’est pas que quelques rares favorisés puissent, grâce à des points d'appui inattendus, s'élever, c'est-à-dire s'évader de leur classe; c’est que cette classe, sans cesser de jouer son rôle dans la production, cesse d’en être prisonnière, et que ses membres puissent continuer à « s'élever » en effet, dans la mesure de leurs moyens naturels. Or les modes dominants de la division du travail dans nos sociétés se prêtent-ils à cet idéal ? |

On sait avec quel optimisme l’économie politique orthodoxe, qui voit le monde à travers les idées et pour ainsi dire avec les yeux de la grande industrie naissante, célèbre les

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