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CHAPITRE PREMIER

Coup d'œil sur la société politique contemporaine. — Caractère abstrait des conceptions sociales. — Impuissance des parlements et des ministères. — Développement de la bureaucratie. — Nécessité d'étudier les institutions du passé.

Il existe une démocratie égalitaire à l'excès, hostile aux distinctions les plus légitimes et qui, dans sa passion du nivellement, réussit mieux à abaisser les clairvoyants et les forts qu'à relever les ignorants et les faibles.

Il existe également une aristocratie autoritaire à l'excès, hostile à tout ce qui n'est pas elle et qui, dans son orgueil et son exclusivisme, menace les libertés publiques les plus nécessaires.

Comme un pendule géant, lancé dans l'étendue, la société moderne oscille entre ces deux extrêmes sans trouver l'équilibre et le repos.

Emportée par des espérances constamment déçues et constamment ravivées, elle va ainsi, de la révolution destructive de tout ordre et de tout lien, à la réaction destructive de tout élan populaire et de toute initiative généreuse. Mais elle ne fonde rien de solide, et chaque désillusion la laisse plus hésitante et plus inquiète. Nous ne pouvons continuer à rouler

éternellement le rocher de Sisyphe, et nous devons trouver un remède à l'affaiblissement graduel du corps social.

Regardons autour de nous : l'édifice se lézarde et va s'écrouler dans la poussière. Partout, sous des masques divers, avec des passions et des intérêts opposés, les individus luttent entre eux, semblables à des grains de sable qui flottent dans la tempête. •

Ils sont tous égaux, mais tous également impuissants; ils sont tous libres, mais tous également incapables de se servir de la liberté. Il n'y a plus ni cohésion, ni solidarité, ni force de résistance. Chaque rafale les soulève comme une nuée d'atomes et ils retombent sans laisser de traces.

On a dit à l'homme : « Va et ne redoute rien. — Tu as la liberté, l'égalité, la fraternité, qui oserait te barrer le chemin? »

Et les hommes, certains que le monde leur appartient, se sont lancés à la conquête du bonheur. Tous ayant les mêmes droits ont voulu arriver au même but, jouir des mêmes situations, vivre de la même vie. Il en est résulté du haut en bas de l'échelle, à tous les degrés, dans tous les domaines, la bataille acharnée des intérêts, la grande poussée des ambitions et des convoitises, l'âpre mêlée des égoïsmes et des appétits.

Depuis le salon mondain, foire aux vanités, où les femmes rivalisent de luxe, jusqu'au taudis où végète l'ouvrière; depuis les hautes sphères de la politique où l'on se dispute les portefeuilles ministériels, jusqu'aux, régions infimes où

Ton se dispute des places de surnuméraires, jusqu'aux bas fonds où l'on s'arrache une croûte de pain, en un mot, pour le superflu ou pour le nécessaire, partout , c'est la lutte à outrance ; la fièvre s'est emparée des esprits ; on s'agite, on pérore ; on critique ; on spécule ; on fonde des sociétés, on brasse des affaires ; les fortunes s'échafaudent et s'écroulent en un clin d'œil ; on veut des places, des distinctions, des décorations. Chacun se croit propre à toutes les fonctions; les hommes politiques n'attendent pas qu'on les recherche , ils sollicitent spontanément les suffrages de leurs concitoyens ; toutes les professions sont encombrées, toutes les avenues obstruées. Et les passions du prolétariat en contact avec l'extrême opulence, les souffrances de la petite industrie écrasée par la grande, la gène de la petite bourgeoisie préoccupée du lendemain autant que la classe ouvrière, tout cela n'est pas fait pour diminuer le malaise.

Dans cette cohue ardente et troublée, avide de changement, il s'agit non pas d'être, mais de paraître ; on veut attirer à tout prix l'attention et vaincre l'indiffërence d'un public blasé. Or, sous le vernis uniforme qui recouvre les nuances de notre monde, il est souvent difficile de distinguer le charlatan vulgaire du travailleur consciencieux. Les flots de la foule sont un peu comme ceux de l'Océan : ils reflètent avec la même intensité l'azur du ciel ou les nuées d'orage. Le hasard ou l'intrigue décide parfois du succès, et alors; que d'envie à l'égard du vainqueur, que dé dédain pour le vaincu, que de sourds mécontentements, de révoltes latentes, d'amer-

tume et de colères au fond de celte niasse toujours en fermentation !

M. de Montalembert a fait un livre pour glorifier la vie digne et calme des moines, des premiers siècles, si heureux dans la paix agreste de leurs sites enchanteurs. Mais combien plus admirable est l'existence du combattant moderne qui, livré à lui-même, parvient à rester honnête au milieu de la lutte quotidienne.

L'on compte sur l'instruction pour dénouer les difficultés^ de l'avenir.

Assurément le courant qui entraîne les gouvernements vers la diffusion de l'instruction est l'honneur de notre siècle ; je crois cependant que l'instruction, loin de calmer le mal, ne pourra que l'aggraver encore. L'ignorant se résigne à une situation donnée et courbe la tête sous le poids du destin ; l'homme instruit se redresse ; il veut un rôle ; on lui a appris qu'il a des droits imprescriptibles ; qu'il est l'égal des plus puissants. Or, tandis que son rêve le transporte sur les hautes cimes, la réalité le rive au sol, aigri, désespéré, indigné des contrastes permanents" entre la théorie et le fait.

Il se demande pourquoi, la propriété étant un droit naturel, indispensable au développement de la personnalité, ri y a si peu de propriétaires? Pourquoi, l'égalité étant l'assise fondamentale de la civilisation, il est dépassé par tant de rivaux qui ne le valent pas? Pourquoi, la liberté individuelle étant aussi nécessaire au citoyen que l'air respirable, il est si peu

libre de vivre selon ses désirs? Pourquoi, enfin, il végète en déclassé dans un monde où il croyait trôner en roi?

C'est surtout dans les villes que l'antithèse entre la métaphysique du droit et la pratique de la vie apparaît d'une façon frappante.

Les grandes villes ont été et resteront toujours, non seulement les initiatrices du progrès, mais aussi des foyers d'opposition et de radicalisme. Et quand on songe aux colères, aux déceptions, aux injustices, aux abus, aux misères sans nombre dont est faite . la rumeur qui gronde dans ces fournaises, on comprend que les cœurs généreux se révoltent et demandent des réformes.

Seulement, il faut bien le dire, jamais peut-être leurs efforts n'ont été plus stériles. Comparez le mouvement qui remplit les centres de la civilisation contemporaine aux résultats obtenus : il y a un levain d'agitation ; un bouillonnement perpétuel d'idées ; une prodigieuse éclosion de livres, de journaux, de brochures, de discours, de projets de rénovation mêlés à de creuses déclamations et à de violentes diatribes. Il y a un déploiement considérable de ressources variées, une mise en œuvre active de talent, de cœur, de patriotisme, de raison ; et tout cela aboutit en définitive à peu de chose.

D'où vient cette disproportion entre les moyens et les faits?

Il y a une première cause : c'est le penchant des esprits pour les conceptions abstraites.

Croire au progrès comme à une création soudaine, supposer

qu'il sortira des rêves et des spéculations philosophiques comme, suivant la légende antique, Tile de Delos sortit des flots pour servir de berceau à Apollon, c'est une tendance décevante. L'histoire nous le montre, les hommes sont toujours aux prises avec les mêmes problèmes ; au fond de toutes les crises, l'on retrouve des combinaisons variables d'éléments éternels. Le progrès ne peut se concevoir détaché du passé; il doit, au contraire, s'appuyer sur lui et profiter de ses leçons, car il n'est qu'une combinaison nouvelle de ces éléments permanents de l'humanité. Les réformateurs qui l'oublient font une. œuvre éphémère et superficielle.

Notre société recèle en elle une seconde cause de faiblesse. Je veux parler de l'excès d'individualisme qui la caractérise.

Les hommes tourbillonnent au hasard, éparpillés dans la Commune et dans l'État comme une fine poussière dans l'espace.

Ce système est factice. Il ne suffit pas qu'il y ait une certaine quantité d'hommes sur une certaine étendue du sol, pour qu'un État soit fondé. Il peut y avoir là une société rudimentaire, mais un ordre social, jamais!

Des cellules égales entre elles et simplement juxtaposées produisent l'être inférieur nommé polype d'eau douce. Pour constituer l'homme, il faut quelque chose de plus, c'est-à-dire le groupement des cellules ; il faut ensuite, entre les différents groupes, une hiérarchie cellulaire avec prédominance des celhiles cérébrales.

Eh bien, il en est de même de l'État. Ainsi que les cel-

Iules du corps humain, les hommes doivent se grouper en organismes. Ce n'est pas, en effet, la juxtaposition des individus, c'est la coordination des organismes qui donne au corps social le sentiment intime de la vie, à défaut duquel les plus belles institutions deviennent radicalement impuissantes.

Or, actuellement, dans notre société, au lieu d'un faisceau résistant de collectivités, il n'y a qu'une agglomération d'individus. Et l'individu est isolé, suspendu dans le vide, sans lien avec ses semblables, sans attaches avec un centre quelconque, sans action sur le dehors. Il a le pouvoir illimité de tout maudire, de tout condamner, il est incapable de rien créer. Le côté pittoresque, les couleurs, l'originalité, le relief, l'éclat disparaissent de notre société, et le côté mécanique l'emporte.

Le régime parlementaire est le miroir fidèle de cette société désagrégée; ici, le mal est tangible. Prenez la France ou la Belgique, l'Italie ou les États-Unis, partout ]e régime parlementaire nous offre le spectacle d'une mêlée confuse de politiciens dont le niveau moyen décline.

Le gouvernement parlementaire est, au xix* siècle, la clef de voûte de l'édifice social. C'est sur lui que tout repose. C'est dans les assemblées délibérantes que se concentre et se résume la vie nationale sous ses faces multiples. Jamais la civilisation n'a été aussi complexe, et le régime parlementaire a la prétention de répondre à tous les besoins qui s'y manifestent. Il n'est pas un intérêt important ou minime dont il

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n'ait à s'occuper : politique, administration, science, art, religion, industrie, agriculture, finance, législation, armée, tout vient aboutir au Parlement. Il discutera tour à tour les agissements d'un garde champêtre ou une grande réforme sociale; il doit tout contrôler, pourvoir à tout, tout connaître, légiférer sur tout.

Réunissez ce qu'il y a dans un pays de sagesse, de raison, d'honneur, de savoir, de modération, de fermeté et de patriotisme, et vous arriverez à peine à la moyenne des qua lités nécessaires à un Parlement moderne.

Pour être à la hauteur de leur mission, les députés devraient être à la fois philosophes, légistes, artistes, savants, administrateurs, soldats, agriculteurs, économistes; ils ne sont, en général, rien de tout cela. L'assemblée qui tient entre ses mains les destinées d'un pays est un club recruté au gré des circonstances les plus fortuites. Et, comme l'a dit Baghehot, « gouverner au moyen d'un club, est un véritable prodige (^)»,

Ce n'est rien encore ! Le club est constitué, il faut y trouver une majorité. On la possède, il faut la maintenir; pas un instant de répit ou de sécurité; cette majorité n'a aucune consistance, elle est faite d'influences locales ou personnelles; il y a à compter avec chacune d'elles. Ces influences reposent sur une majorité minime et changeante, et, dans son collège électoral, le député doit la ménager comme, au Parlement, le gouvernement ménage le député lui-même.

C'est ainsi que les pouvoirs, ayant de si colossales questions

(') Baghehot, La Constitution anglaise. Traduction Gaulhiac, p. 207.

à résoudre, se heurtent à chaque pas à des difBcultés mesquines et, au lieu de planer sur les sommets, se perdent dans les infiniment petits. Il n'y a plus pour eux de hautes visées ni de vastes ambitions, ils se débattent au milieu de complications énervantes. Ils en sont réduits à un calcul de voix. Entre les impatiences des ardents et les craintes des modérés, le ministère piétine sur place ; il essaye de se maintenir en équilibre par des promesses, des compromis, des habiletés, qui sont la monnaie courante de la politique journalière, mais, malgré toute sa prudence, il tombe au moindre incident.

A aucune époque de l'histoire, les gouvernements n'ont été moins stables qu'aujourd'hui. Les ministres qui ont laissé un nom et fait quelque bien exerçaient souvent l'autorité pendant une grande partie de leur vie. Ils acquéraient l'expérience des hommes et des choses, leur talent se développait, leur influence croissait avec les services rendus et ils laissaient en mourant l'impérissable souvenir de leur passage aux affaires.

Actuellement, le monde est peuplé d'anciens ministres qui,, de leur vivant déjà, sont totalement oubliés et n'ont attaché leur nom à aucune grande mesure. En France, dans l'espace de douze ans, du 4 septembre 1870 au 15 décembre 1882, il y a eu 23 ministres de l'intérieur (*). En Italie, les ministres* se succèdent aussi avec une rapidité vertigineuse. Où

(*) Emile de Lavelp:ye, Revue des Deux Mondes^ 15 décembre 1882^ p. 831.

sont les œuvres de tous ces hauts dignitaires? Quels sont leurs titres? Pour la plupart, néant! Les meilleurs ont passé quelques années ou quelques mois de leur existence à la merci de bureaux routiniers et de solliciteurs avides. Toujours sur la brèche, toujours exposés à devoir répondre aux interpellations de leurs adversaires, à devoir déjouer les intrigues de leurs compétiteurs, réduits à faire bon visage et bon accueil à tous ; tourmentés par la vue d'abus qu'ils ne pouvaient détruire, harcelés par des idées qu'ils ne pouvaient réaliser, ils n'ont pas eu un instant le calme nécessaire aux larges conceptions, et la machine parlementaire les a usés, sans profit pour personne.

Ce qui est vrai des ministères est vrai de rassemblée ellemême. L'assemblée aussi manque d'assiette, elle ne se relie pas à la nation; elle sort d'une élection où le hasard, l'entraînement, la corruption sont des facteurs essentiels; elle émane de circonscriptions électorales dont les délimitations sont purement artificielles.

Le député, choisi par des électeurs rassemblés pêle-mêle, sait qu'il n'en représente exactement aucun. Son triomphe est simplement le poids inconscient du chiffre de la majorité écrasant le chiffre de la minorité. Les partis brassent les élections comme une affaire ; ils enrégimentent les électeurs comme des conscrits récalcitrants ; ils leur promettent des places, des décorations, des routes, des chemins de fer, des dégrèvements d'impôts; ils les font chercher en voiture, ils leur payent à dîner, et tout cela sans être sûr du vote de

leurs créatures. Le corps électoral, livré à lui-même, irait à la dérive, et le dogme de la souveraineté populaire, au nom duquel les représentants exercent leur mandat, n'est qu'un décor pompeux dont on recouvre le plus intolérable des despotismes. Le député sait tout cela^ Où donc puiserait-il la fermeté nécessaire à un mandataire digne de ce nom?

La souveraineté populaire, ce credo de la démocratie moderne, nous voyons partout comment elle est déléguée. On divise le pays d'après la population, en agglomérations d'un certain nombre d'habitants. En Belgique 40,000 habitants, en France 100,000, en Amérique 180,000 ont droit à un député qui est censé résumer en lui les aspirations et les intérêts populaires, et, pour faire élire ce député, onrassemble les électeurs de cette fraction de la population dans des compartiments administratifs.

Tantôt les électeurs sont nombreux, avec le suffrage universel; tantôt ils sont rares, avec le suffrage restreint; mais le procédé reste le même : on ne tient aucun compte des besoins et des groupements sociaux; on réunit les catégories les plus dissemblables : citadins, paysans, ouvriers, dans des subdivisions factices. Des milliers d'hommes offrant des variétés infinies dans l'éducation, dans la pensée, dans les qualités morales, dans la situation, sont confondus. Quant au candidat, il n'est pas l'élu de son groupe territorial d'habitants ; il n'est pas même l'élu de son collège administratif d'électeurs, il est l'élu de la majorité de ce collège. Il ne représente donc ni la nation, ni des classes sociales, ni les intérêts spé-

ciaux de ^on arrondissement ; il représente uniquement la moitié plus un des votants qui ont pris part au scrutin. Pour les autres, une loi aurait pu supprimer leur droit de vote. En effet, ceux qui ont voté avec la minorité, ou qui se soat abstenus, ne comptent pour rien et n'ont qu'à se consoler en pensant qu'avec leurs adversaires, c'est encore le principe de la souveraineté populaire qui triomphe.

Maintenant, cette moitié plus un, ce parti politique qui a obtenu le plus de voix est-il au moins bien réprésenté? Non, car il n'est pas une unité abstraite, il se compose de nuances variées, d'opinions plus ou moins accentuées ; il possède à son tour une majorité et une minorité. Et encore une fois, ici comme tantôt, la majorité seule a un rôle efficace : elle doit ou s'abstenir, ou trahir en passant à l'autre parti, ou se suicider en se courbant dans son propre camp sous \e joug de la majorité. Il se fait ainsi, dans les luttes politiques du haut en bas de l'échelle sociale, un véritable travail d'élimination. Les convictions, les volontés, les consciences, les intérêts dispa,raissent, sacrifiés à un but suprême : la victoire, non pas des plus capables, mais des plus influents. M. de Laveleye a écrit que « c'est un vice reconnu de la démocratie de ne pas faire arriver au pouvoir les hommes les plus dignes de l'exercer ». La politique devient de plus en plus une bataille entre des coteries et, dans cette mêlée, les intérêts primordiaux comptent pour peu de chose.

Exiger du député élu dans de telles conditions qu'il soit le gardien vigilant des grands intérêts populaires, c'est exiger

l'impossible. Il est même en droit de ne pas connaître ses mandants; un député de Marseille peut habiter Paris, un député de Furnes, vivre à Bruxelles; l'élu n'est tenu qu'à une obligation : la fidélité au parti qui le nomme.

Une assemblée délibérante n'est donc plus l'émanation de la souveraineté populaire, la reproduction fidèle des besoins sociaux ; elle est la représentation abstraite de certains courants politiques et elle en a toute l'instabilité.

Voilà quelques-unes des raisons générales pour lesquelles le régime parlementaire se meut péniblement au milieu d'obstacles et de tiraillements toujours renaissants. Voilà pourquoi il donne des preuves non équivoques de stérilité. On peut citer à cet égard un fait décisif : les assemblées représentatives ont eu, à l'origine, pour effet de restreindre et de contrôler les dépenses publiques ; les assemblées modernes ont pour conséquence de les accroître dans des proportions formidables. Les dettes de la plupart des pays civilisés se chiffrent par milliards, et beaucoup de gouvernements ne savent pas en payer l'intérêt. La dette de la Belgique dépasse 1 milliard; celle des États-Unis, 10 milliards; celle de la France, 22 milliards.

Si nous passons au domaine législatif, les résultats ne sont pas plus brillants. Les bureaux des Chambres des différents pays sont encombrés de projets de loi qui n'arrivent jamais au jour de la discussion, tandis que la moindre interpellation, est l'objet de débats sans fin.

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Que de paroles perdues, si l'on songe au nombre incalculable de discours inutiles auxquels ont donné lieu, depuis trois quarts de siècle, les lois élaborées par les parlements européens !

La vérité, c'est qu'un parlement est fait pour approuver ou rejeter les principes essentiels d'une loi. Mais son mode de recrutement ne le rend point apte à collaborer efficacement à la rédaction d'une loi. Les grands jurisconsultes disparaissent d'ailleurs de nos assemblées, et le despotisme romain avec la collection de Justinien, la monarchie française avec les grandes ordonnances, l'empire napoléonien avec les codes, ont su faire éclore une législation d'une clarté et d'une précision auxquelles nous n'atteignons plus.

En résumé, de même que les ministères, les parlements sont débordés par l'étendue de leur mission ; et comme, dans ce relâchement universel, les problèmes n'en subsistent pas moins, comme il faut bien que le centre de gravité du gouvernement se trouve quelque part, on assiste à ce phénomène déplorable mais logique : le développement de la centralisation administrative.

Oui, à mesure que le champ d'activité des corps représentatifs se rétrécit, celui des bureaux administratifs s'étend. A mesure que l'autorité s'affaiblit entre les mains des ministres et des députés, l'cfbscur et irresponsable employé des départements ministériels sent grandir sa puissance. En réalité, le maître, c'est lui!

M. de Humboldt, qui, dans un pays de pouvoir fort, étu-

diait la bureaucratie de près, l'appelait un « vampire dévorant », et Baghehot dit avec raison que « le plus triste fétiche que l'on puisse adorer, c'est un employé subalterne ».

Sous le règne de la démocratie, et jusque sous le contrôle du suffrage universel, ce fétiche s'est redressé.

La véritable direction du pays se trouve dans les bureaux des ministères. La vitalité, abandonnant les organes essentiels, reflue vers les organes accessoires, et l'esprit de suite, la fermeté, la décision, qui manquent à la société, aux assemblées et aux gouvernements, se réfugient dans l'administration.

Au milieu des tendances politiques qui varient, des ministères et des majorités qui se succèdent, quelle n'est pas l'influence du modeste employé qui reste et qui, dans ce chaos perpétuel, représente la tradition, l'expérience, la stabilité?

L'administration est une nécessité de premier ordre ; c'est à elle que l'ancienne France monarchique doit ses plus grandes réformes; dans notre régime encore, elle recrute des fonciionnaires de haut mérite et rend de véritables services; mais elle ne pourrait plus sans danger exercer un rôle trop absorbant.

Qu'elle imprime aux rouages sociaux l'unité, rien de mieux. Toutefois, l'impulsion doit venir d'en bas. C'est dans les groupes locaux que les intérêts publics trouvent leurs défenseurs les plus compétents. Quand, au contraire, c'est du fond d'un bureau ministériel que le fonctionnaire exerce son. influence et fait sentir sa volonté jusqu'aux extrémités du pays, son action devient dangereuse; il n'en peut plus appré-

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cier lui-même les résultats, de même qu'il lui est impossible d'entendre les vœux et les plaintes des administrés.

Un pouvoir institué pour réaliser le bien devient ainsi, malgré les meilleures intentions, radicalement impuissant contre le mal. Et le jour oîi le fonctionnarisme reste seul debout sur les ruines d'un organisme écroulé, il s'étale comme une plaie mortelle; car le pouvoir se déplace, la responsabilité s'éparpille et s'efface, et la paperasserie surgit avec tous ses abus.

L'idéal et le devoir du bon fonctionnaire, c'est d'améliorer, et il est sincèrement convaincu qu'il améliore en créant de nouveaux bureaux et de nouveaux services ; il est bien persuadé qu'il assure d'autant mieux le bonheur des masses qu'il noircit plus de papier dans le but de les rendre heureuses. Pour lui, à chaque accroissement des besoins sociaux correspond un accroissement de l'outillage administratif. De là cette accumulation progressive de rapports, de dossiers, de circulaires; ces montagnes de casiers, de fardes, d'archives; cette multiplication des petites fonctions et des petits traitements; cette minutie et cette complication dans les rouages.

Au lieu d'établir quelques postes importants engageant sérieusement la responsabilité des titulaires et leur apportant, avec une besogne féconde, des appointements convenables, on oublie que la médiocrité attire surtout les déclassés et l'on distribue, moyennant des traitements dérisoires, une foule de places insignifiantes et inutiles.

Les bureaucrates sont donc à la veille de nous conquérir ;

ils nous enserrent de toutes parts et substituent à l'ancienne classe sociale privilégiée le privilège occulte de la fonction. A côté des trois pouvoirs, le législatif, le judiciaire, l'exécutif, se faisant contrepoids, suivant la théorie de Montesquieu» il existe désormais un quatrième pouvoir, l'administratif. Il ne rencontre pas d'obstacles, il n'agit pas comme les autres sous la garantie de la publicité ; il a la prétention de tout réglementer, il consacre la victoire du formalisme, il porte un dernier coup à l'originalité des mœurs et fait plier la vie sociale entière sous le poids de l'uniformité administrative. Quand nous cherchons à discerner les réalités qui nous entourent, nous distinguons avant tout les campagnes, les villes moyennes et les grandes villes. Il n'est pas possible de confondre ces trois catégories : la vie, les besoins, les intérêts, les rouages, les idées, les aspirations, tout diffère; le paysan a d'autres droits à défendre, d'autres plaintes à formuler, d'autres obstacles à surmonter, une autre loi de développement, une autre conception de l'existence que le petit bourgeois de province, ou l'ouvrier des districts miniers, ou le financier, ou encore le savant des grandes villes. Administrativement et légalement pourtant, tout cela est confondu. Les villes et les campagnes sont soumises identiquement au même régime, et il arrivera certainement un jour où l'on ne comprendra plus que deux organismes aussi essentiellement opposés, qu'un village agricole et une capitale aient pu être soumis à la même discipline et coulés dans le même moule administratif.

De quelque côté que l'on jette les regards, il y a donc dans la société des causes de déclin. Ni les corps politiques, ni les corps administratifs ne repondent à leur but. L'abîme se creuse entre gouvernants et gouvernés ; la masse est en dehors des affaires et n'ouvre la bouche que pour critiquer le pouvoir ; le pouvoir sent le terrain se àérdber sous lui et ne peut praidre son essor. Pendant ce temps, un centralisme démesuré opère le drainage des sources vives de la nation sans rien lui restituer en échange. Rarement l'individu a eu plus de peine à exercer les droits que la loi lui prodigue; rarement l'État a plané dans un domaine plus vague et a eu plus de peine à remplir les devoirs qui lui incombent. Rarement le sentiment du droit a été plus superficiel et le lien de la solidarité plus faible.

L'avenir n'est donc pas sans péril, l'heure est peut-être venue de nous recueillir et de nous demander pourquoi notre régime n'a pas répondu à toutes les espérances.

Les hommes de la Révolution française avaient, dans leur généreux enthousiasme, rompu avec la tradition et dispersé aux quatre vents du ciel les moissons des siècles écoulés. Comme s'il n'y avait jamais rien eii avant eux, ils ont voulu reconstruire de fond en comble; mais, en se détachant ainsi du passé, ils se détachaient en même temps de l'expérience et laissaient leur descendance aux prises avec des difficultés qu'eux-mêmes ne soupçonnaient pas.

Cependant, la tourmente décharnée par le souffle de 4789 est apaisée, la science politique se reconstitue; nous pouvons

ET LE RÉGIME REPRÉSENfATIF. 27

porter un jugement impartial sur l'État moderne. Profitons, en conséquence, des leçons de l'histoire, recherchons les origines de nos institutions, suivons les lois de leur développement ; examinons si notre société leur est restée fidèle et n'est pas susceptible de certaines améliorations. Notre travail est consacré à l'étude de ces questions.

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