‹ La démocratie et le travailChapitre 12 sur 46 · Griffuelhes. Action syndicaliste, p · texte numérisé non relu

Griffuelhes. Action syndicaliste, p

C'est ici que G. Sorel a eu un irait de génie. 11 a substitué, au mol révolution, bon pour les vieilles barbes de 1848, une formule nouvelle ou, du moins, il a donné, à cette formule, une ampleur, une splendeur sans précédents; il l'a élevée à l'état de « rnythe ». Par elle, le monde — le monde entier bien entendu — doit être entraîné et soulevé vers les régions sereines où sa puissance d'action se réalisera dans une perfection morale héroïque et par laquelle la société sera nettoyée de toutes ses lares, de toutes ses impuretés. Celte formule c'esl « la Grève Générale »*.

Un écrivain du Mouvement sorialisie, parlant d'après G. Sorel, résume la doctrine en celle phrase catégorique : « C'est dans l'idée de la (( grève générale » qu'est contenue, peut-être, toute l'essence révoluliormaire du socialisme. »

L'expression « grève générale » semble claire. Il y a, pourtant, dans son emploi spécial, par les socialistes modernes, une ambiguïté soigneusement entretenue. Par elle-même, elle indique une a action directe », mais uniquement négative, la protestation des bras ballants ou des

I . G. Sorel : « Il l\iul que les socialistes soient persuadés que l'œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redoutable, sublime... Quand l'idée de la grève générale n'aurait pour résultat que de rendre plus héroïque la notion socialiste, elle devrait dé}h, par cela seul, être regardée comme ayant une valeur inappréciable ». G. Soret.. p. HO.

INTRODUCTION XXllI

bras croisés ; mais le sens mystique est autre ; ici encore, il faut laisser parler les initiés :

« La grève générale est le refus des producteurs de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs ; elle est l'explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale ; elle est l'aboutissant logique de l'action constante du prolétariat en mal d'émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues contre le patronat... «

Jusque-là, la définition est à peu près conforme au sens habituel; mais voici la fin : « La révolution^ entrevue par tous et que le ynonde ouvrier appelle « grève générale » sera, elle aussi, ce que le travailleur l'aura conçue et saura la créer... La grève générale, dans son expression dernière, n'est pas, pour les milieux ouvriers, le simple arrêt des bras : elle est la prise de possession des richesses sociales mises en valeur jjar les corporations^ en l'espèce les syndicats, au profit de tous... » Donc « grève générale » veut dire « révolution » et aussi, en fin de compte, « expropriation » '.

La forme actuelle du syndicalisme, du syndicalisme révolutionnaire, endoctriné par M. G. Sorel, c'est l'utilisation des syndicats pour déter-

I. \. (iHiFFUELHES. UAciion Syndicaliste j j). 32. Cl", tout !«• r\\tx\t\\vf inifint^iil' ^îf <"i. Sohll : l.a Grève {ivoléldriciuw,

miner l'action directe du prolétariat, entraîné par des grèves particulières à la manœuvre finale de la grève générale.

Mais, nous l'avons dit déjà, M. G. Sorel, luimême, considère la grève générale' comme un « mythe ». Son développement, à ce sujet, ne manque ni d'élégance, ni de noblesse ; j'y trouve quelque chose d'attique et de platonicien : on comprend que de tels morceaux aient frappé l'esprit curieux et investigateur de P. Bourget : « Les hommes qui participent aux grands mouvements sociaux se représentent leur action prochaine sous forme d'images de batailles assurant le triomphe de leur cause. Je proposais de nommer mythes ces constructions dont la connaissance oll're tant d'importance pour l'historien : la grève générale des syndicalistes et la révolution catastrophique de Karl Marx, sont des mythes... Je comprends que ce mythe de là grève générale froisse beaucoup de gens sages à cause de son caractère d'infinité... Mais vous savez, aussi bien que moi, que ce qu'il y a de meilleur tians la conscience moderne est le tourment de l'inlini ; c'est pourquoi vous ne me condamnerez point pour avoir attaché un si grand prix à ce mythe qui donne au socialisme une valeur morale si haute et une si grande loyauté » *.

1. G. Sorel. Lettre à Daniel Halévy, en introduction aux Réflexions sur la violence, p. 30.

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