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INTRODUCTION XLI

travailleur aura bien compris ce que le travail lui apporte et lui rend, par cette gymnastique constante de ses bras, de ses nerfs, de son cerveau, il considérera la vie avec la fierté calme et tranquille de cet empereur romain qui disait, quand il avait accompli une bonne action : « Je n'ai pas perdu ma journée! »

De tout cela, le travailleur serait facilement convaincu : il a ce sentiment latent en lui-même, puisque, précisément, il travaille. Mais, il faudra vaincre la résistance impie du paresseux.

S'il n'y avait plus de paresseux, s'il n'y avait plus de classes paresseuses, la question sociale, serait résolue. Ce n'est pas contre les riches que? le cri de la justice s'élève, c'est contre les oisifs.J Saint Paul, je crois, a dit tout simplement : Qui ne veut pas travailler ne doit pas manger, i Jouir sans travail des fruits du travail, afficher l'inertie comme un titre, dilapider les dons de la nature et de la société en un papillotage improbe ou en des raffinements byzantins, \ s'ennuyer à mourir pour ne rien faire, résoudre i Tacquêt des siècles en un bâillement, quelle déchéance! Les aïeux, du moins, apportaient au roi, c'est-à-dire à la société, l'ost, l'aide et le plaid. Ils servaient à l'armée, à la cour et dans les conseils. Ils justifiaient le privilège en recherchant la mort : leurs successeurs n'acceptent pas plus le risque que Telfort. Vivant aux pieds

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d'Omphale sans avoir accompli les travaux d'Hercule, ils n'éprouvent d'autre sentiment social que la terreur de voir monter jusqu'à eux l'assaut de la Révolution aux mains noires. Leurs journées sont vides et leurs soirées tristes : vani vanam !

Si les pauvres connaissaient la servitude des paresses opulentes, ils ne voudraient pas troquer leurs chansons et leur somme contre le sac aux cent écus. Les milliardaires succombent sous le fardeau d'une fortune à garder, d'une cour de flatteurs à entretenir, des précautions à prendre pour défendre leur royaume de métal. L'un de ces malheureux a heureux » me disait : « Je suis le concierge de ma fortune; je veille à la porte pour empêcher d'entrer ; on me retrouvera mort dans mon vaste cofîre-fort, dont la porte de fer se sera refermée sur moi. » Sa jeunesse avait connu la joie du travail; il est mort de cette nostalgie, emprisonné, non dans son coffre-fort, mais dans son inaction.

La Démocratie ne sera réalisée que, quand, dans une nuit du 4 août, elle aura obtenu l'abolition du privilège des paresseux : car voilà le scandale.

Ne croyez pas que le peuple dispute, à l'homme laborieux, le fruit de son travail. Il sait que chaque peine mérite sa récompense. Il ne jalouse pas le vieillard qui, après de longues années de

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lutte, trouve le repos, le bien-être, la jouissance d'une retraite honorée au bout d'une existence utile.

L'erreur du socialisme fut de borner son système à une expropriation généralisée. C'est comme s'il confisquait la joie d'agir et de vivre. L'intelligence et la volonté développent le capital à la surface de la terre pour que de nouvelles intelligences et de nouvelles volontés s'y accrochent et montent plus haut. S'il n'y avait pas de capitalisation individuelle, tout serait sans cesse à recommencer. Quelle illusion de croire qu'un homme va se mettre à "produire avec zèle, avec] suite, avec succès, pour un être indivis, anonyme et sans visage, la communauté. Quelh folie de refouler les initiatives, à l'heure où les^ besoins toujours plus exigeants du bien-être et| du mieux-être demandent qu'elles soient suscitées et développées !

Il en est, de l'hérédité comme de la propriété, funeste seulement si elle anesthésie les activités et stérilise les capitaux. C'est une autre erreur infiniment naïve du socialisme que de vouloir faire, de riitat, l'héritier universel. Accaparer les forlunes au profit des fonctionnaires, c'est unedes plus plaisantes survivances de cette vieille disposition étatiste et bureaucratique que l'Alleinagne, où vécut Karl Marx, avait hérité indireclement de Louis XIV et de Napoléon.

La grande Allemagne de Gulenberg et de Luther n'avait pas connu les bureaux et ne songeait pas à les charger de son bonheur. Elle se révolta contre raccaparement de l'Église et des couvents.

Le Moyen Age avait accepté que l'Église fût la bénéficiaire de legs innombrables , dans la confiance que, seule, elle pourrait aménager, au profit des pauvres, des enfants, des souffrants, l'immense afflux de richesses qui se portait vers elle. On sait ce qu'il en est advenu. L'exhérédation des particuliers au profit de l'État serait justement la même faute que fut l'exhérédation des particuliers au profit de l'Église; pire peutêtre, puisqu'elle se confie au despotisme sans cœur des partis, tandis que l'Eglise était contrôlée, du moins, par sa puissante organisation démocratique et se sentait responsable devant Dieu.

La fortune acquise, les héritages, au lieu de faire retour à la masse avec tous les risques (ou plutôt les certitudes) de dilapidation qu'entraîne l'irresponsabilité gouvernementale^, devraient, au contraire, se répandre, par une multiplication infinie des partages entre tous ceux qui, de près et de loin, ont pu contribuer à les produire : la famille d'abord, car elle est la collaboratrice des origines, l'associée constante par l'affection et le réconfort, la femme, les enfants,

1. Ceci était écrit avant que le scandale de la liquidation des biens des Conerréçrations eût éclaté.

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les parents, puis les proches, les cousins, les employés, les commis, tous ceux qui vécurent de la' même vie et mirent la main aux mêmes œuvres.

Une petite somme qui tombe sur une famille en voie de formation, c'est une source d'action et d'entreprise qui naît au profit de la société, La répartition largement conçue des héritages créerait, à la surface du sol, un ruissellement d'entreprises particulières qui n'attendent souvent, pour se produire, que la goutte d'eau déterminant le premier courant.

Ainsi le travail, satisfait de se continuer et de se survivre en tant que capital, obtiendrait, par le jeu des forces économiques, la place réelle qui lui appartient, — à la fois conservateur et initiateur. Il serait considéré, dès lors, comme le rouage principal et permanent de la société, l'arbre de couche qui reçoit la force et la distribue. Il deviendrait le véritable pivot de la Démocratie. Elle-même ne serait plus qu'une vaste entreprise où toutes les ressources physiques, intellectuelles et morales seraient soumises au règlement du labeur par une adhésion d'où le consentement unanime ferait bientôt disparaître toute contrainte.

La République, par une aperception frappante de l'évolution qui se produit, a créé un ministère du Travail. Rien n'est plus significatif. S'il remplit sa destinée, il deviendra, dans la société de

Tavenir, le département magistral, le régulateur de toute la machine.

Ne demandez pas à l'État de sortir de son rôle : il est le surveillant et l'arbitre; il départage et il protège, c'est tout, et cela suffit. Le ministère du Travail aménagera, rapprochera, combinera les efforts dispersés dans les différentes catégories de travailleurs et de producteurs. Ce ne sont pas seulement les ouvriers de la main, selon la tendance actuelle, — ce sont tous les « ouvriers » qui relèvent de lui. Rien de ce qui concerne la production nationale ne lui est étranger. Il est délégué à Tinitiative, à l'invention, aux créations de toutes sortes, de toute nature, aux œuvres de l'esprit non moins qu'à celles du corps.

On croirait, vraiment, que le travail intellectuel est une tare, à la façon dont on le traite. Dans un siècle qui doit tout à l'esprit, on a comme une fausse honte de l'esprit; l'idée et l'idéal sont en fuite devant le plus grossier et le plus court matérialisme. Balzac dit : « Les champs de bataille intellectuels sont plus fatigants à labourer que les champs où l'on meurt et que les champs où Ton sème le grain, sachezle bien î La France boit des cervelles d'hommes comme elle coupait autrefois de nobles tètes. » Ces têtes éminentes, jadis, gênaient le roi Tarquin ; mais le peuple doit savoir qu'elles s'ingé-

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nient pour lui : il se frappe lui-même, s'il les frappe.

Que le gouvernement de la Démocratie soit le gouvernement du Travail ! Qu'il honore le travail, qu'il s'entoure des travailleurs, qu'il les consulte et qu'il agisse de cœur et de pensée avec eux. Les empereurs de Chine traçaient, chaque année, le premier sillon, rendant hommage aux occupations agricoles de leurs sujets. Que M. Viviani ou M. Ruau ouvrent aussi le champ des initiatives fécondes et tracent, à leur tour, le premier sillon !

Un grand Conseil, composé des gloires du travail français, présidé par un Pasteur, par un docteur Roux, par un Curie, par un H. Poincaré, par un Blériot, siégerait sans inconvénient près du ministre, lui signalerait les innovations, les découvertes, les entreprises dignes d'encouragement ou d'honneur. Ce conseil, placé très haut au-dessus des contingences politiques, serait l'arbitre désigné des conflits de la production, de la consommation, des échanges; peut-être un jour, s'appuyant sur une meilleure organisation professionnelle, édicterait-il ce fameux « Code du travail » qui aurait besoin, pour être accepté sans conteste, d'une telle autorité.

Quel parti ne pourrait-on pas tirer de ces hautes collaborations? Par elles la nation serait dirigée dans l'emploi plus pratique et plus

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judicieux de ses ressources en hommes et en choses. Que de forces gaspillées par la routine des écoles et des métiers! Le discernement des aptitudes, la répartition des mérites dans les diverses professions, l'orientation rapide de la jeunesse vers les carrières utiles, en un mot, une direction réfléchie donnée aux compétences, aux inclinations, aux vocations secrètes, c'est, peutêtre, le meilleur préventif de la lutte des classes ^ Bien des natures souffrent de ne pas agir dans leur sens. Les inconvénients de la division du travail ne peuvent être corrigés que par cette sage adaptation. Quand les choses vont bien, le labeur en commun est un grand pacificateur. La chanson s'élève au-dessus du métier qui bruit. Qu'on remonte le cours des âges. A chaque époque, la logique des choses a confié la haute direction des affaires humaines aux hommes représentatifs de chacun des systèmes qui se sont succédé : dans une société théocratique, les prêtres sont les ministres; dans une société militaire, les soldats ; dans une société bourgeoise, les robins. A qui incombe la charge de la conduite publique dans une démocratie laborieuse ?— Aux travailleurs.

1. Pour ce qui concerne la direction à donner à la jeunesse française, voir mon volume Le Choix d'une Carrière, et les articles "^arus dans le Manuel de l'Enseignement primaire, 1907.

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