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DANS LE BROUILLARD

Je ne veux dire qu'un mot, en finissant, de cette autre bouteille à l'encre, la R. P., puisque la question est devenue affaire d'État, et que nous sommes en pleine polémique. Mon aimable confrère, M. Charles Benoist, auteur responsable de la R. P., a pris sa colichemarde et a pourfendu les adversaires de son système d'un seul mot : Rousseaulâtres ! « Rousseaulâtre », c'est le pire de tous les crimes.

Des épithèles ne sont pas des raisons. Aux protagonistes de la R. P., on a opposé une objection capitale : vous afTaiblissez le seul et unique principe d'autorité subsistant dans ce pays, le principe majoritaire; vous tendez à l'anarchie. A cela, M. Charles Benoist, un peu agacé, répond « vous confondez la délibération et la décision, le contrcjle et la direction, la représentation et le gouvernement ». Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Oui ou non, les Chambres et le gouvernement se prononcent-ils à la majorité, qu'il s'agisse de discuter, de contrôler ou d'agir? Oui ou non, le vote à la majorité (en dehors du système de rhérédité) est-il le seul moyen de départager les intérêts et de trancher pacifiquement les confiits sociaux? S'il en est ainsi et si, à un degré quelconque, vous acceptez que les minorités puissent tenir en balance la majorité, vous

affaiblissez le seul principe autoritaire subsistant : cela est clair comme la lumière du jour. Que l'on accepte ou non cette conséquence, on ne peut la nier.

On embrouille tout, on trouble tout, et si quelqu'un veut aller au fond et voir les choses comme elles sontj on a tôt fait de l'écarter d'un geste* Aujourd'hui, le goût est aux raisons absconses ; on se plaît aux ténèbres des discussions scolastiques. Être inintelligible, voilà qui vous pose un homme. Les discoureurs ont beau jeu à développer ces thèmes énigmatiques. Depuis longtemps ils ont fini de parler qu'on les admire encore.

M. Charles Benoist est un homme d'attaque et un homme d'esprit. Il tient à son idée, et c'est tout naturel. Mais il a eu, sur le système qu'il propose, un mot malheureux que je lui rappelle à luimême dans l'espoir un peu vague, je l'avoue, qu'il lui donnera à réfléchir, à lui et à ses amis : « La R. P., a-t-il dit, a pris le dessus; elle cassera tout ». Hélas! pourvu qu'elle ne casse pas la République, et quelque chose avec!

La Crl^e

Il faut rendre justice aux auteurs du projet de loi sur la R. P.. ils ont jeté le pays en pleine crise, — crise électorale, et, peut-être, crise politique. L'un d'entre eux disait récemment : « Nous voulons faire passer un courant d'air frais dans l'atmosphère irrespirable où nous vivons. Tout plutôt que ce qui est actuellement. »

Ils ont réussi : nous sommes en plein courant d'air. Gare, seulement, aux bronchites!

Avec une soudaineté extraordinaire, la majorité radicale s'est trouvée dans le désarroi. Évidemment, elle a été surprise. Sans s'avouer battue, elle se replie, ou, du moins, elle prend ses dispositions pour une retraite en bon ordre. Des transfuges quittent le camp : mauvais signe! Quand les troupes en sont là, la déroute les guette. Il n'y a de tactique pour vaincre que l'otlensive.

Nos braves « arrondissementiers » ne l'ont pas volé : ils ont tout fait pour exaspérer le monde. Gomme les soldats de la légion thébaine, ils se sont liés par des chaînes de fer et ils ont foncé tête baissée sur l'ennemi, — leurs concitoyens. ((Qui n'est pas avec nous, est contre nous!» Ainsi, ils ont rendu la France inhabitable à la moitié des Français. Ils ont mis le pays en coupe réglée, sans égard aux situations acquises, aux minorités respectables, aux droits avérés. Nul ménagement! Les fondateurs de la République, ses défenseurs les plus dévoués et les plus désintéressés ont été inscrits sur les listes de proscription ou traités en suspects.

Les familles ne savent plus que faire de leurs enfants, puisque partout il faut montrer patte blanche. Les carrières publiques sont fermées d'avance à ceux qui ne sont pas des « fils à papa » . L'armée, la magistrature, la diplomatie, les emplois administratifs, sont le lot de quelquesuns. Si l'on ne prononce pas certaines formules, on est frappé d'interdit. Il paraît qu'il faut « bien voter» pour toucher quelques francs et centimes à la répartition des sommes accordées par les Chambres en cas de désastre régional. Les tremblements de terre et les cyclones servent à remplir les urnes électorales... Tout de même!

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Parmi les fautes commises par les parlementaires, la plus grave, peut-être, fut le vote des 15.000, sans contre-partie pour le contribuable. On avaitcomprisqu'en échange, le nombredesdéputés serait diminué. Pas du tout. L'augmentation, dûment empochée, on a fait semblant de ne pas comprendre: sainte louche et sainte Nitouche!

La coupe était pleine. L'impopularité du régime, fauteur de tels abus, s'est accrue à l'infini. Les partis d'attaque ont saisi l'occasion. Ils ont porté leur effort au point précis où l'équité sociale était lésée. La majorité abuse, sus à la majorité!

Celle-ci a pris les choses de haut, d'abord, et s'est défendue en ricanant... Elle a cessé de rire et elle commence à réfléchir. Peut-être est-il déjà trop tard. Elle eût pu s'en tirer avec honneur, il y a quelques mois, au lendemain du discours de Périgueux. M. Briand — dont personne ne songe à nier le flair — avait senti le péril. Bon enfant, il avait tendu la main ot prôné Vapaisement.

Parole d'une portée très haute et, en tout cas, d'une habileté suprême. Un homme, d'origine non suspecte, jouait à la condescendance, au moment où sa perspicacité voyait l'orage grandir sur l'horizon. Mais il ne fut pas compris; la majorité ne le suivit pas. Elle grinça des dents et eut tôt fait do ramener le berger au bercail.

Les tacticiens da parti adverse, un instant ébranlés, rallièrent aussitôt leurs troupes et un mois ne s'était pas écoulé qu'ils engageaient la bataille.

Sans le président du Conseil, la majorité, qui le traitait de si haut la veille, était perdue. Il se jeta en avant et arracha à la gueule du loup Tos à demi broyé. Depuis lors, on le respecte davantage : mieux eût valu l'écouter plus tôt. Si on ne se rallie pas à sa houlette, le sort du troupeau est réglé, il passera à la boucherie.

Sur la question électorale, les oppositions réunies sont plus fortes que la majorité, voilà le fait !

Mais sont-elles assez fortes à leur tour et assez disciplinées pour mener à bien leur campagne devant le pays? La plate-forme de la R. P. est-elle solide, durable et de tout repos? Voilà ce qui reste, tout au moins, douteux. La R. P. est un puissant bélier pour démolir; est-ce un pilier pour reconstruire? Quand on aura mis en poussière la majorité actuelle, en aura-t-on une autre toute neuve pour la remplacer? Je ne suis pas très chaud pour le système actuel. Encore voudrais-je savoir où Ton nous mène : j'aime encore iriieux un gouvernement médiocre que pas de gouvernement du tout.

Et c'est à l'anarchie que nous allons tout droit.

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si les projets actuels s'inscrivent, un jour ou l'autre, dans la loi. — dans la loi constitutionnelle, — car il s'agit, en fin de compte, de modifier la Constitution dans sa lettre et dans son esprit.

Pour se défendre contre le reproche d'alliances hybrides, les « unis » de la R. P. en sont déjà à distinguer entre la « propagande » et « l'action », c'esl-à-dire qu'ils consentent à paraître devant le public sur les mêmes planches pour défendre le même système électoral, mais qu'ils jurent de se séparer, après, pour en revenir aux volées de bois vert. Faut-il les croire et s'en font-ils accroire à eux-mêmes ! On ne fait pas au « pacte de Bordeaux » sa part, et, si les extrêmes se rapprochent une fois, ils seront bien embarrassés, pour lâcher le commun cadavre. Et, alors, voit-on ce que sera la Chambre, avec une majorité ainsi composée? La droite et les socialistes, passe, puisqu'ils ne cherchent que le chambardement. Mais les modérés! Que vont-ils faire dans cetle galère?

N'entrevoient-ils donc pas le sort qui leur est réservé? Pris entre les listes extrêmes, ils seront réduits à la portion congrue et ne passeront qu'en vertu de tolérances et de manigances qui ne laisseront guère d'ouverture qu'aux^ plus médiocres et aux moins surs. Mieux vaudrait

encore le régime actuel, qui permet, du moins à quelques-uns, de sortir de la mêlée le corps couvert de blessures, mais la tête haute !

La R. P. sera le régime, par excellence, des micmacs et des compromissions. Rien de plus facile aux chefs de partis que de jeter, par le jeu des noms ratyés ou ajoutés sur les listes, un os à ronger aux adversaires gagnés ou compromis sous main. La campagne électorale ne sera qu'un vaste marchandage. Gomme il n'y aura plus de deuxième tour, tous les ballottages se feront avant.

Songez, qu'avec ce système (et je prends les chiffres donnés par ses partisans) un candidat qui aura 20.000 voix pourra, dans telle circonscription, être déclaré élu de préférence à celui qui en aura obtenu 30.000; que, dans telle autre circonscription, celui qui aura eu 26.000 voix prendra rang sur celui qui en aura eu 55.000, et concluez. Les têtes des listes inférieures feront tout pour être prises en considération par les gros meneurs du scrutin. Moyennant l'aumône de quelques voix, habilement distribuées aux listes maigres, les listes grasses abattront d'avance toute résistance et, ainsi, l'étiage moral du vote sera ramené au plus bas. La table sera servie; mais les forts mangeurs avaleront tout et ne laisseront les miettes qu'aux opposants dociles.

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Si, grâce au méconLentement qui règne actuellement, vous faites accepter cela au pays, s'il absorbe cette pilule, les yeux fermés, soyez sûr qu'il la trouvera amère, une fois qu'il l'aura goûtée.

Quant à faire admettre à des Français que 25.000 doivent l'emporter sur 55.000, je dis seulement que je voudrais le voir pour y croire.

Et quoi, alors? Resterons-nous dans le pétrin, c'est-à-dire les gros budgets, les grasses prébendes, le fonctionnarisme croissant avec le népotisme, le déséquilibre national, avec l'épuisement final?

En vérité, c'est un casse-tête. Compter sur l'assagissement soudain de ceux qui se croient encore les maîtres, c'est un peu béjaune. Les terroriser par une menace, si on n'est pas décidé à aller jusqu'au bout, enfantillage. Les amener à se sacrifier eux-mêmes sur l'autel de la patrie. Ah ! çà !...

Reste le système qui fut traditionnellement la ressource du pays dans les périodes de crise, le rétablissement du scrutin de liste.

Le scrutin de liste a rallié déjà une majorité parfaitement consciente. Il échappe à la plupart des reproches faits au scrutin d'arrondissement. Corrigé par l'interdiction des candidatures n\ultiples, plus exactement proportionné au chiiTre des électeurs, combiné avec certaines modilica-

lions possibles dans la distribution des départements et des arrondissements, et surtout avec une décentralisation notable par l'extension des pouvoirs des conseils généraux, le scrutin de liste nous acheminerait, sans doute, vers une vie politique meilleure. C'était, du moins, jadis l'espoir des fondateurs et des initiateurs...

Avant de réclamer une réforme, probablement dangereuse et, en tout cas, aléatoire, ne pourraiton pas s'en tenir au rétablissement pur et simple du scrutin de liste? Le régime parlementaire a perdu de son prestige : pour le rafraîchir un peu, ne suffirait-il pas, selon le conseil qu'Aristote donnait pour les systèmes débilités, de le ramener à sa première institution?

11 ne faut pas exagérer l'importance des réformes politiques; mais, à en essayer une, mieux vaut éviter celles qui mèneraient le pays à de nouvelles désillusions et qui, parmi t'ant de causes de trouble, risqueraient de le précipiter plus hâtivement vers la désorganisation et l'anarchie.

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