DANS LE BROUILLARD
le résultat : rien ne sera changé. Encore une législature perdue ; encore des discours vains et des violences verbales, jusqu'au jour où le pays, las d'être tourmenté, renverra les plaideurs dos à dos. Ah ! que j'aimerais mieux une bonne accoutumance de vie pacifique et tolérante, le respect des croyances et des convictions de chacun. Est-ce donc si difficile? Comment font-ils en Amérique?
Mêmes obscurités dangereuses dans un autre conflit qui touche sinon à Tàme de la France, du moins à ses intérêts les plus chers et à ses habitudes les plus solidement invétérées, celui qui se produit actuellement devant le Sénat, au cours de la discussion de la loi des retraites ouvrières, entre le principe de l'obligation et l'épargne libre.
Qui touche à l'épargne touche à la faculté française par excellence, à l'indépendance de chaque Français, à la puissance de la France. Je comprends les soucis de nos pères conscrits. M. Audiffred a posé le problème devant eux : la Caisse nationale des retraites compte 1.700.000 adhérents; les sociétés privées en ont 900.000. Allez-vous décourager ces bonnes volontés ; allezvous dire à ceux qui font sur eux-mêmes cet cfîort louable: « Laissez; l'État fera des économies pour vous? »
D'abord, vous leur ferez la plus grande peine. Car l'épargnant français, ne vous y trompez pas, entasse surtout pour son plaisir. Il s'enorgueillit de sa privation, il est fier de son sacrifice. S'il se donne à soi-même le motif légitime du pain pour ses vieux jours, souvent ce n'est qu'un prétexte : la preuve en est que plus il vieillit, plus il a grossi son magot, et plus il veut le grossir encore. Je compare le Français à l'écureiiil, qui met des noix et des faînes dans les trous des vieux arbres et qui ne les consomme que bien rarement, puisqu'on les retrouve intactes. Un tour, et il pense à autre chose ; un tour, et il remplit un autre trou.
Il n'y a pas dix ans que les gens graves reprochaient, ajournée faite, aux Français de n'avoir pas l'esprit d'association : Association^ association, c'était la tarte à la crème, la panacée sociale. A peine l'association commence-t-elle à s'organiser, qu'on ne songe qu'à la ruiner au profit de ce vieux croquemitaine tant bafoué, l'État. Ce sera donc l'État qui détiendra dorénavant le bas de laine pour le remplir, — et surtout pour le vider. Quant à ce malheureux épargneur convaincu qu'est le citoyen français, on lui laissera sa cagnotte vide pour pleurer dedans. Il n'est pas exigeant : car, quand elle est pleine, il la livre de si bonne grâce !