INTRODUCTION XV
débuts, par un faux calcul ou une appréciation erronée, sortît son plein et entier effet.
Jaurès est, maintenant, ballotté entre les radicaux qu'il a repoussés et les syndicalistes qui le repoussent. Pour ceux-ci, il n'est plus qu'un tambour, une peau gonflée de vent, sonore quand on le frappe, capable, encore de scander'un rythme et de sonner la charge si les vrais chefs donnent le signal, mais qui périra, au premier choc, flasque et vide, comme la vie retentissante et vaine qu'il aura menée!
Il faudrait, pour saisir le type de certains autres socialistes notoires, donner une image de ceux d'entre eux qui se sont évadés du parti pour rentrer dans le train ordinaire des avatars parlementaires, devenant ou redevenant radicaux-socialistes, radicaux, opportunistes. Ce sont, les « ilotes dégrisés », les excommuniés, Millerand, Viviani, Briand et ceux qui les ont suivis, et les suivront demain. Il est difficile de parler de ces hommes, puisqu'ils sont au pouvoir. Ont-ils bien fait, ont-ils mal tait? L'Histoire les jugera. On peut conclure, toutefois, de leur évolution, que ces esprits avisés, ces hommes dont personne ne conteste le talent et la dignité, ont compris qu'ils étaient contraints de rompre avec leurs origines pour réaliser leurs idées, (jn'eux-mômes ou leurs adversaires épiloguent là-dessus : le fait est tel; du moins, il est pris comme tel.
Or. un groupe ne se sent-il pas singulièrement diminué quand sa force s'échappe ainsi par en haut et qu'il se vide, si j'ose dire, par la tête. De pareilles défections lui sont une perpétuelle cause d'épuisement. Il ne sait ni conserver ces hommes, ni les suivre. Quand, une fois au pouvoir, ils acceptent les nécessités du gouvernement et se retournent contre les troupes où ils ont fait leurs premières armes, ils les désavouent deux fois : par l'autorité de leur situation nouvelle et par la sévérité de leur abandon.
Les socialistes ne savent garder personne; ils ne savent même pas rester fidèles à leurs alliances les plus profitables. Comment ils ont réduit M. Clemenceau et, en somme, le parti radical, à rompre avec eux; comment ils ont maltraité les radicaux-socialistes, si pleins de bonne volonté, et n'ont jamais su ni osé se séparer, malgré les conseils de l'évidence, de M. Hervé qui les traite Dieu sait comme! c'est l'histoire d'hier et elle ne mérite d'être rappelée que pour déterminer le cercle étroit dans lequel évolue le socialisme.
En fait, il n'existe pour ainsi dire plus, en tant que parti parlementaire. Il comptait, à la dernière Chambre, une soixantaine de membres et, si les syndicalistes sont logiques, il ne retrouvera même pas ce quotient aux prochaines élections. Il en est réduit (par une manœuvre
INTRODUCTION -Wll
analogue à celle qu'il a tant reprochée à Waldeck- Rousseau, quand ce président du Conseil réunit Galliffet et Millerand dans son ministère), il en est réduit à s'associer aux partis réactionnaires dans la campagne pour la « Représentation proportionnelle ».
Une fois encore, les extrêmes s'unissent, leurs orateurs parlent sur les mômes estrades, leurs journaux font écho aux mêmes polémiques ; ils cherchent, dans les détours d'une réforme obscure, le passage étroit qui leur permettra de se glisser jusqu'à la muraille et de livrer l'assaut.' Ils en seront, probablement, les uns et les autres, pour leurs frais et il restera, aux socialistes parlementaires, la courte honte de ces alliances, où se découvre, une fois de plus, la médiocre clairvoyance des états-majors qui les ont entraînés, jadis, à la suite de Napoléon III et de Boulanger.
D'ailleurs, s'il s'agit d'affirmer la déchéance du socialisme parlementaire, il suffit de laisser parler les socialistes eux-mêmes. Ils ne cessent de multiplier contre lui les protestations les plus énergiques. C'est un couplet entre mille, celui de M. Lagardelle dans ses Pages libres : « Le socialisme d'État tend à étendre le domaine des institutions existantes, à développer le champ d'action des rouages mêmes de la société pr('sente, et non à lui substituer des organismes nouveaux, de formation purement ouvrière...
XVIli LA DEMOCRATIF ET LE TRAVAIL
Autant le socialisme révolutionnaire est une doctrine de combat et d'énergie, n'attendant rien que des efforts conscients du prolétariat lui-même, autant le socialisme d'État est un principe de lassitude et de faiblesse, espérant réaliser par Tintervention extérieure du pouvoir, ce que l'action personnelle ne peut atteindre. Le premier doit se dégager dans les pays à large et pleine vie industrielle; le second est le produit des nations en décadence économif/up, de peuples anémiés et vieillis... Le mot d'ordre de tous les socialistes soucieux de maintenir intangible la ver'tu révolutionnaire des institutions (lutonomes du prolétariat contre les débordements â(U socialisme d'Etat, c'est encore la vieille parole de l'Internationale : « L'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs evx-mêmes. »
Le Syndicalisme. — La Grève générale est un {( Mythe ».
Quand le socialisme parlementaire se réalisa, en tant que parti politique, par l'accession de M. Millerand au pouvoir, il se détruisit en tant que groupe social. Les militants se détachèrent, l'un après l'autre. La Confédération Générale du Travail fut fondée.