INTRODUCTION XIII
après leur bonheur avec un entêtement où il y a, surtout, l'orgueil d'une erreur voulue et préférée.
Si Jules Guesde fut le père du socialisme français contemporain, j'oserai dire que Jaurès en fut la servante vigilante et dévouée. Mais il n'a pas pu mettre sur pied ni guérir son malade atteint de tares originaires et, maintenant, selon le mot de Montaigne, l'enfant, devenu grand, bat sa nourrice.
Le parti a été ingrat avec Jules Guesde; il est pire, il est cruel jusqu'à en être néronien avec Jean Jaurès. Du moins, à Tégard du premier, la situation est nette: on Fécarte; mais, le second!... On le garde.
Je ne veux pas dire que l'ensemble du parti (qui, en somme, s'il a les intolérances a aussi les sentimentalités populaires) maltraite volontairement cet illustre serviteur qui s'est offert à lui : on Tacclame, on le fête, on veut l'avoir toujours. Quand la « cause » est dans l'embarras, c'est vers lui qu'elle se tourne. Son ingéniosité dans la négociation, ses ressources dans l'exposition sauvèrent la mise plus d'une fois et arrachèrent des remerciements et des applaudissements. Et puis, on aime tant l'entendre I C'est lui, lui seul, qui sait moduler la complainte, la mélopée douce, la chanson d'espérance capable de bercer Tâme de ces hommes qui souffrent et qui, même s'ils parlent de haine et de destruc-
tion, cherchent encore une discipline et une religion.
Oui, il est la nourrice, la bonne nounou. Mais, rien autre chose. Le parti ne veut pas de chef. II est toujours en méliance. Et les succès qu'on a faits, si souvent, au magnifique orateur, celui-ci les paye par sa patience sans borne et son infinie longanimité.
Il n'y a qu'à voir comment les socialistes du dernier cri arrangent M. Jaurès, comment ils le traitent, de M. Hervé à M. G. Sorel, comment on ricane de lui dans les coins et en public, pour reconnaître combien cette nature si vigoureuse, si dévouée, si pro<ligue d'elle-même, est mal reconnue et appréciée. Tout de même! je ne pense pas que les autres partis eussent été aussi injustes!
M. Jaurès récolte, il est vrai, ce qu'il a semé : il périt de ce qui lui a toujours manqué. Quand M. Clemenceau, dans un discours célèbre, l'a sommé de s'expliquer, l'orateur est resté court pour la première fois de sa vie : il a reporté sa réponse aux calendes II fallait donc que les choses fussent ainsi, pour qu'il fût prouvé qu'on n'agite pas impunément le monde avec des mots si, sous ces mots, il n'y a pas des choses. Le bourgeois Clemenceau a dit son fait à Jaurès, transfuge de la bourgeoisie. Il fallait que l'incohérence somptueuse d'une carrière, déviée, à ses