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LETTRE A MES ÉDITEURS

J’ai fait de notables changements à mon livre, dans celte seconde édition. J’ai comblé des lacunes, supprimé des développements inutiles, ajouté des notes. J’ai refait ou remanié les chapitres sur l’Individu, sur la Commune, sur l’État. Je n’ai pas cru devoir faire davantage pour répondre aux e.xigences de certains lecteurs qui eussent désiré un traité complet sur la matière. Ce livre est une esquisse plutôt qu’une étude. Pour traiter chacune des nombreuses questions qui y figurent avec l’étendue et la profondeur quelles comportent , il eût fallu plusieurs volumes. C’est là certainement une œuvre à faire, aussi belle que difficile, mais que je laisse aux publicistes et aux économistes de profession. Je n’ai voulu que poser les principes qui me semblent dominer toute la philosophie des écoles, et toute la politique des partis démocratiques, en France et en Europe.

Quant aux phrases et aux pages incriminées qui m’ont valu l’honneur de souffrir un peu pour la cau.se de la vérité et de la justice, je dois à mes lecteurs, je me dois à moi-même de n’en retrancher ni une ligne ni un mot. J’y conserve donc le délit tout entier, en épargnant à la sagacité du lecteur la tâche de l’y découvrir. En lisant ces passages soulignés, le public étranger jugera jusqu’à quel point la liberté du livre est plus respectée en France que la liberté du journal, malgré les déclarations formelles du Moniteur {\). Ce livre a été traité comme un pamphlet contre l’ordre

(1) • Pour les livres, c’est la loi de 1811 qui gouverne la matière; aucune condition n’a été imposée à la publication, et l’on peut aflinncr que la liberté du livre n’a jamais été plus complète, ni plus inconletlée que rntiintcnant. • Pour être édifié sur la vérité de ecs paroles, il suflit de se rappeler toutes les publications du ri-gne de Louis Philippe et même de la Itcstauration.

LKniSK A MES fillITElItS. Vit

social et la propriété. Je serais curieux d’apprendre ce ([u’on pensent les honnêtes gens de tous les pays.

J’aurais voulu pouvoir mettre sous les yeux de l’Europe libérale la mémorable plaidoirie du grand avocat qui a défendu mon livre en philosophe, et ma personne en ami. En interdisant toute espèce de publicité, la loi française nous a enlevé tout moyen de lu reproduire. Elle restera un souvenir, mais un souvenir ineffaçable, dans la mémoire de ceux qui l’ont entendue. En France aujoud’hui. le public ne connaît des livres incriminés que l’arrêt qui les condamne. La condition légale des écrivains y est la pire de toutes. La défense des fripons et des malfaiteurs est mise sous les yeux du public, qui peut ainsi juger l’arrêt de la justice. Les écrivains n’ont aucun moyen d’appel ii l’opinion. On détruit leurs livres, on ensevelit leur défense dans les murs d’une enceinte de police correctionnelle. La loi nous prend tout, argent, liberté, honneur, si par ce dernier mot on veut dire l’estime d’une certaine opinion publique qui n’entend que la voix des juges , Elle ne nous laisse que ce qu’elle ne peut nous enlever, la conscience d’avoir rempli notre mission.

Je ne finirai point cette lettre, messieurs, sans vous remercier de votre sympathique concours, pour la propagation d’idées dont la librairie française avait eu jusqu’ici l’initiative en Europe. J’envie votre liberté, mais je ne puis en féliciter votre pays sans faire un pénible retour sur le mien. La France, hélas! semble avoir oublié que la liberté est la meilleure gloire et la plus grande force des nations modernes. Puisse-t-elle ne pas s’en souvenir trop tard ! Si forte qu’elle se montre sur les champs de bataille, la

LETTRE A MES ftDITElRS.

Traiicc ne peut vaincre déflnitivement, si le droit est contre elle. Le premier empire l’a prouvé, malgré l’incomparable génie de son chef. Que Dieu la garde donc des conquêtes faites sur la justice. Qu’elle respecte surtout les nations libres, ses véritables sœurs. La passion de la fausse gloire la mènerait cette fois encore à sa ruine, sans qu’elle pût dire, comme jadis sous notre vieille monarchie : Tout est perdu, fors l'honneur.

.\gréez, messieurs, l’assurance de mes sentiments les plus disliiigués.

K. Vacherot.

Paris, le 1" août 1860.

PREFACE

C’esl l’abus du mot démocratie qui m’a donné l’idée de ce livre. Le nom est dans toutes les bouches, tour à tour maudit et célébré pour les terreurs, les déceptions et les espérances qu’il fait naître. Toutes le.s écoles politiques, celles qui redoutent la démocratie, comme celles qui l’appellent de leurs vœux, s’accordent à reconnaître qu’elle est la grande promesse de la Révolution qui a clos le siècle dernier. Les uns trouvent que toutes les sociétés européennes où les privilèges de la noblesse et les institutions de la féodalité ont disparu, sont déjà en pleine démocratie. C’est le sens de la célèbre phrase de .M. de Serre et du beau commentaire de M. Royer-Collard. Le premier s’effrayait, le second s’applaudissait de voir la démocratie couler à pleins bords. Tous deux étaient loin de comprendre le mot dans toute sa portée. D’autres, plus exigeants, font de l’égalité politique le principe même de la démocratie. Mais cclà leur suffit. Ils voient dans le suffrage universel le dernier mot de la démocratie , quelles que soient les conditions morales, sociales, économiques du peuple qui en jouit, et sans considérer que l’ignorance, la superstition, l’immoralité, la misère peuvent rendre vain ou dangereux l’exercice du droit populaire. D’autres enfin, peu soucieux de liberté et de dignité, vont jusqu'à prostituer le nom de démocratie à un régime politique qui confond toutes les classes de la société sous le niveau du despotisme ,

l'RftKACR.

et fait du suffrage universel un jouet dérisoire, un instrument d’oppression (1).

J’ai voulu relever la démocratie de toutes ces définitions fausses, légères ou misérables, en montrant quel en est le véritable principe, quelles en sont les véritables conditions, morales, sociales, économiques, administratives, politiques; en un mot, ce que c’est qu’une Société, un État, un Gouvernement démocratique. Le fond des idées de ce livre est peu nouveau, j’en fais l’aveu sans peine. Sur de pareilles matières, les prétentions à l’originalité et à l’invention ne sont pas seulement ridicules; elles seraient suspectes à bon droit au public, si elles étaient justifiées. C’est en politique surtout qu’il n’est pas bon de penser seul, et de se complaire dans l’orgueil des méditations personnelles. Les idées n’y ont d’autorité et de vertu qu’aulant qu’elles ont acquis un certain degré de généralité, au moins dans le monde des esprits plus ou moins familiers avec ce genre de questions. Je

(1) C’est cette espèce de gouveriiement dont M. de Tocqueville, de si regrettable mcuioire, doiiiic l’admirable déliiiitiou que voici ; • Cette forme particulière de la tyrannie qu’on nomme le despotisme démocratique, dont le moyen âge n’avait pas eu l’idée, leur est déjà familière. Plus de hiérarcbic dans la société, plus de classes marquées, plus de rangs fixes; un peuple composé d’individus presque semblables et entièrement égaux, cette masse confuse reconnue pour le seul souverain légitime, mais soigneusement privée de toutes les facultés qui jmurraient lui permettre de surveiller ellc-racmc son gouvernement. Au dessus d’elle un mandataire unique, chargé de tout faire eu son nom, sans la consullcr. Pour contrôler celui-ci, une raison publique sans organes ; pour l’arrêter, des révolutions, et non des lois. En droit, un agent subordonné; en fait, un maître. ■ L'ancien réyimeet la récolnlion, p. 271.

Cette démocratie est du goût de M. Troplong. 11 ne craint pas d’aifirmer {Mente contemporaine, 4' année, p. 209) que l’empire des Césars, à Rome, est la conclusion légitime du mouvement démocratique dont les tribuns du peuple ont été les organes, et les Gracques les héros malheureux. ,

Je ne regrette point avec M, de Tocqueville, l’organi.sation aristocratique et provinciale de l’ancienne société, qui a pû être en effet un obstacle au despotisme monarchique. Je crois que la liberté moderne veut d'autres garanties. Mais, en vérité, la démocratie de M. Troplong ferait regretter le passé à tous eeui qui ont quelque souci de la dignité humaine.

l'RÉFACE.

serais en grande défiance de celles que j’expose ici, si elles m’étaient entièrement propres. .Mais comme ces idées sont plus ou moins celles de toutes les écoles politiques qui se rallient sous le drapeau de la démocratie, comme je ne fais guère autre chose que résumer le grand travail qui s’est produit autour de ce drapeau depuis trente ans, je prends confiance dans mon œuvre, et j’ai quelque espoir que ma voix ne restera pas sans écho.

F.a seule chose un peu nouvelle dans ce livre, c’est la méthode. On sait comment procède le géomètre. 11 pose d’abord ses axiomes et ses définitions; puis déduit de celles-ci, à l’aide de ceux-là, toutes les propositions dont l’enchaînement forme la science entière. Scs définitions ont pour objet des figures idéales dont le géomètre démontre les diverses propriétés, sans se soucier si la réalité répond exactement à la vérité géométrique établie par les définitions et les théorèmes , et surtout sans jamais s’aviser de vérifier par l’expérience des démonstrations fondées sur des principes abstraits et à priori. De même, dans l'ordre des vérités que je poursuis, c’est à l’idt^e, au principe que je m’attache exclusivement. Étant donnée laxléfinition de la démocratie, j’en déduis toutes les conséquences mour la Société, l’État et le Gouvernement. Que ces conséquences soient plus ou moins applicables, selon les temps, les lieux et les peuples,* ceci est un problème de politique pratique qui n’entre point dans le programme de ce livre. Il ne s’agit ici que d’idéal, de théorie, de vérité pure. Je laisse la réalité pour ce qu’elle vaut, et je la renvoie au jugement des hommes d'État. Les impet^ctions et les misères des démocraties réelles, soit anciennes, soit nrodernes, n’inûrmcat pas plus les définitions et les déductions de IA théorie démocratique que les irrégularités et les défectuosités des figures concrètes n’infirment les définitions et les démonstrations de la géométrie pure. I.a philosophie ne saurait trop le répéter en face des grossiers préjugés de l’imagination : en politique, comme en morale, comme en littérature, la réalité n’est point la vérité. Elle n’en est qu’une imparfaite ébauche; parfois même elle en est l’insolente négation. Quelle qu’elle soit, il n’y a rien à en conclure contre

-Oigi t i f ed by Coogle

PRÉFACE

l’éternelle et immuable vérité. L'histoire ne peut jamais être un argument contre la logique et la raison. L'idéal sera toujours le refuge inviolable des esprits et des âmes d'élite qui ont le sens du beau, du juste, du vrai, de toutes les choses inleltigibles (I), pour parler la langue de Platon.

On croira peut-être réfuter cette manière d’entendre la démocratie, en la qualifiant d'utopie. J’accepte le mot, en demandant la permission de l'expliquer. Utopie peut signifier deux choses bien diiïérentes : un roman de fimaginatioii, ou un idéal de la logique et de la raison. Dans le premier cas, l'utopie n'a aucune espèce de valeur ni de portée, puisqu’elle ii’esl pas plus l’expression de la vérité que de la réalité. Elle peut charmer l’esprit, si elle a les mérites d'une œuvre littéraire; mais clic ne compte pas dans l’ordre des conceptions politiques. Dans le second cas, l’utopie, étant l’expression de la vérité, est toujours une œuvre politique sérieuse, soit que cette vérité reste à la hauteur inaccessible de l'idéal et de l'absolu, soit qu'elle n'attende que certains progrès inévitables de la civilisation pour être pleinement réalisée. Ce genre d’utopie est le seul mérite auquel mon livre prétende. Je n'ai ni le goût ni la liberté d'aborder la politique actuelle. J’ai voulu .seulement montrer à la société moderne fidéal qui peut lui servir d'étoile dans la voie de la démocratie, où la Révolution l'a délinitivement engagée. Cet idéal est proposé pour la vérité et la justice absolues eu politique. C’est sur ce terrain que j'accepte et que j’appelle la discussion. Ce livre ne veut cire jugé qu’au nom de la logique et de la raison. S’il a pour lui la vérité, peu importe que la réalité proteste contre ses principes et ses conclusions. Toute la question est là, et j’aurai toujours le droit d’y ramener la critique. C’est assez dire qu’un pareil travail sur la démocratie n’a rien de commun avec les ouvrages publiés sur le même sujet. L’admirable élude de M. de Tocqueville sur la démocratie eu Amérique est un livre d’bistoirc. L’éloquente dissertation de M. Guizot sur la démocratie en France est uu livre de politique

(1) Ta vôqra.

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contemporaine. Ici, l’Iiistoire cl la poltique actuelle font place à la définition des principes, et à la déduction des conséquences de la démocratie, abstraction faite des temps, des lieux et des peuples ; rien de moins, rien de plus. L’auteur regretterait vivement qu’on y cliercliàl ce qu’il n’a point voulu y mettre.

Quant à décider si l’idéal démocratique tracé dans ce livre peut être réalisé dans un avenir prochain , c’est un problème tout historique, aussi complexe qu’intéressant, qui ne pourrait être positivement résolu que par un examen approfondi des sociétés modernes les mieux préparées à cet état politique. Toutefois, un simple coup d’œil jeté sur l’Europe suilirait, ce semble, pour faire concevoir de légitimes espérances aux amis de la démocratie. Il serait assurément téméraire d’affirmer que les provinces encore un peu barbares de la Ru.ssie et de l’Autriche seront en pleine démocratie au début du siècle suivant. Avant d’en venir à la démocratie pure, il faut que ces nations, qui ne sont encore que des sociétés naturelles, soient devenues de vraies soâùiés politiques. L’Italie et la Péninsule ibérique en sont moins éloignées. Kl pourtant que de préjugés, de superstitions, de mauvaises passions, de fatales habitudes, d’obstacles de toute espèce à vaincre! Que de progrès h faire dans les voies de la civilisation, matérielle et morale, pour arriver à une organisation démocratique! Les États Scandinaves y aspirent insliiiclivemenl, et en sont dignes à beaucoup d’égards; c’est leur destinée infaillible, quand ils auront accompli les progrès matériels indispensables à l’élabli-ssemenl de la démocratie moderne. Les sociétés qui marchent à la tète de l’Europe, comme la France, l’Augleterre, la Belgique, la Hollande et l’Allemagne, gravitent visiblement vers cet étal de choses. Les traditions monarchiques, aristocratiques, Ihéocratiqucs qui en retiennent l’essor, perdent de plus en plus, quoi qu'on fasse, de leur force et de leur prestige. En France, l’œuvre révolutionnaire, commencée par la philosophie, précipitée par la Révolution, se continue, malgré les apparences, avec une puissance irrésistible, et descend de plus en plus dans les profondeurs de la société, de manière à faire la place nette à la démocratie pure, à un moment

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donne qui ne peut guère dépasser le xix' siècle. En Angleterre et en Allemagne, ce travail est moins avancé. L’œuvre démocratique y rencontre des traditions plus tenaces et des obstacles plus puissants. Mais si le progrès y est plus lent, il est plus sûr. Moins prompte aux rêrolutionx, la race anglo-germanique se prête mieux aux évolutions naturelles qui font atteindre le but , sans rompre brus(juement avec la tradition. D’ailleurs, grâce â l'action universelle de la civilisation moderne, le progrès se généralise et s’harmonise dans tout le système des nations civilisées, de façon à les faire arriver toutes au but à peu près en même temps. Les amis de la liberté et de la démocratie peuvent donc se consoler du présent par la |)erspective de l’avenir. Le règne de la justice est plus proche que les apparences ne le font croire aux politiques â courte vue. Il est possible que le xix' siècle tout entier se consume en essais, en tâtonnements, en révolutions, en restaurations, en toutes sortes d’institutions provisoires, avant d’aboutir â un véritable établissement politique. Autant qu’il est permis d’en juger jusqu’ici par son histoire, son œuvre est de transition et de préparation plutôt que d’organisation définitive. Mais l’étal actuel de la civilisation moderne, et la loi du progrès accéléré qui la régit ne permellenl guère de douter que le siècle suivant ne voie, à son début, les Étals-Lnis de la Démocratie européenne.

Comment s’opérera cette grande métamorphose? Nul ne le sait. Dans le développement progressif de la civilisation humaine, les moyens sont aussi obscurs que le but est visible. C’est que le but est nécessaire, tandis que les moyens sont plus on moins contingents. La loi du progrès s’arrange de tout, des mérites et des fautes, des vertus et des vices, des bons et des mauvais gouvernements. Le bien suprême sort de l’excès du mal; le sublime enthousiasme jaillit tout à coup, comme l’éclair, de la plus dégradante abjection. Tel despotisme, qui semblait avoir courbé toutes les têtes, provoque un certain jour un magnifique élan de liberté. Sans les misères accumulées de l’ancien régime, la Révolution 'de 80 u’aurail eu ni sa force irrésistible ni son héroïque vertu. Les réactions n’arrêtent un moment le progrès des sociétés que

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pour le précipiter ensuite vers le but. Entre toutes les routes qui conduisent au port, il serait dilTicile de dire à priori laquelle abrège le temps et les peines de niunianité. Les sociétés modernes vont il la démocratie par toutes les voies, par les révolutions, par les restaurations, par la liberté, par le despotisme, par l’anarchie. Chaque peuple y procède h sa manière, et selon son génie propre; çelui-ci par la révolution violente, celui-lii par l’évolution pacifique. Tel y porte un bon sens qui prévient les excès, et une solidité de caractère qui ne permet pas les défaillances. Tel autre s’y jette avec une furie héroïque que n’arrète aucun obstacle, mais aussi avec une légèreté qui le fait reculer bien au delà du point de départ. A tout prendre, il serait difficile de découvrir l’élu de la Providence parmi les grands peuples qu’elle a doués de facultés aussi admirables que diverses pour l’œuvre commune de la civilisation. Et parmi les histoires nationales de ces peuples, il ne serait pas plus facile de dire laquelle fait la nicillenre page de l’Histoire universelle.

Est-ce à dire qu’il n’y ait qu’à se croiser les bras devant l’irrésistible fatalité du progrès, dans une superbe indifférence du bien et du mal , et dans une absolue confiance à l’avénement de la démocratie, au jour marqué par le doigt de la Providence? Loin de là. La politique n’est pas la philosophie de l’histoire. Si l’une contemple surtout l’action des causes générales qui dominent la volonté humaine, l'autre ne compte que sur l’homme pour l’exécution de .ses plans. A chacun son œuvre. Par son travail latent, profond et général , la force des choses provoque les révolutions et entasse les ruines. Par son perfectionnement moral et son action personnelle, l’homme seul crée, fonde et organise les sociétés qui en sortent. Sans cette dernière condition, les révolutions les plus légitimes, les plus nécessaires sont infécondes. Puissantes pour la destruction, elles ne peuvent rien pour l’organisation. Eu ce sens, il est bien vrai de dire que le mal ne peut engendrer le bien, que le despotisme n’enfante jamais la liberté. Il n’y a que les peuples déjà libres auxquels il soit donné de faire des révolutions libérales. Pourquoi la Révolution française, d’ail-

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leurs si féconde, a-l-elle trompé les espérances de ses plus nobles amis? C’est qu’elle est sortie du despotisme. Toute révolution se ressent inévitablement de son origine ; brutale, violente, sanglante, si le régime intérieur a comprimé tout essor, éteint toute lumière ebez le peuple qui la fait; douce, pacifique, constitutionnelle, si le régime antérieur a favorisé ou permis du moins l’éducation libérale de ce même peuple.

Voilà pourquoi ceux qui espèrent en la démocratie ne sauraient être indifférents aux régimes politiques qui en doivent précéder l’avénement. Le despotisme peut bâter cet avènement plus que tel gouvernement libéral ; mais à la liberté seule il appartient de le préparer et d’en assurer la durée. Par les habitudes qu’il laisse chez le peuple brusquement émancipé, le despotisme est la pire école pour la démocratie. On l’a bien vu en France après 89. Si la volonté de l’homme était toujours maîtresse des événements, il faudrait désirer que le progrès démocratique, comme tout autre, se fit par évolution plutôt que par révolution. Mais c’est le cas de dire ici : L’/iommc propose et Dieu dispose. L’action décisive des causes générales, jointe à l’action imprévue des causes accidentelles, ne laisse pas le plus souvent à la volonté et à la sagesse de l’homme le choix des moyens pour les grandes transformations sociales qui doivent s’opérer. .Mors la politique pratique, sommée par les événements de saisir l’occasion par les cheveux, en est réduite aux hasards, aux aventures, aux expédients révolutionnaires, toujours plus ou moins en contradiction avec les principes de liberté et de justice dont le triomphe est le but même de la révolution.

Quoi qu’il eu soit, la démocratie n’est pas seulement l’idéal des sociétés modernes; elle en est l’avenir plus ou moins prochain. Simple vérité aujourd’hui, elle sera tôt ou tard la réalité. C’est une de ces utopies qui n’attendent que l’heure et l’occasion pour prendre place dans la politique pratique. Telle est du moins la foi profonde de tous les démocrates sérieux, en face des, changements politiques, sociaux, économiques qui se succèdent en Europe, depuis la Révolution de 89. Nous savons que certaines

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PIttKACK.

gens cil rient, et que d’autres s’en irritent : les premiers, parce que le succès les aveugle au point de ne rien voir au delà; les seconds, parce que le sceptre de la démocratie future vient mal à propos troubler leur sécurité actuelle. Mais ni ces railleries, ni ces colères ne détourneront un instant nos regards des splendides perspectives de l’avenir. A vrai dire, nous craignons que les rieurs n'aient pas toujours sujet de rire. 0"3nt aux conservateurs accroupis sous l’égide de la force, nous leur conseillons de se familiariser avec les idées qui feront leur salut plus tard, s’ils s’y associent h temps, qui feront leur ruine, si par leur résistance obstinée ils en provoquaient l’explosion violente.

Quelle que soit notre passion de l’idéal , nous sommes de ceux qui n’ont jamais eu un moment d’illusion sur l’étal actuel de la société européenne, et de la société française en particulier. Nous comprenons tout ce qu’il faut de temi»s et de peines pour y préparer l’avénement de la démocratie. Nous savons que la politique pratique doit regarder à ses pieds, et laisser à lu pbilusopliie la contemplation de l’idéal. Mais, parce que le progrès est diflicile, faut-il se résigner aux misères et aux souffrances du slalu quo? Bien des gens qui prennent l’esprit de routine pour le sens pratique, croient nous fermer la bonebe d’un mol : « Votre démocratie est une chose belle et juste, mais impossible. » Si les flatteurs de la vanité nationale ont pu dire i\a impossible n’est pas français, nous soutenons, nous, que c’est un mol à rayer du dictionnaire delà politique. Tout ce qui est juste est possible tôt ou tard; ce n’est plus qu’une question de temps et d’occasion. Sans doute, quoique la nature humaine ne soit point radicalement mauvaise, le mal lui est plus facile que le bien; l’expérience ne nous l’enseigne que trop. Qu’en veut-on conclure? On nous parle des diflicultés de la démocratie. Mais où est l'œuvre facile, quand il s’agit de vertu, de liberté, de vérité, de science, de justice? Ce qui est simple et commode, c’est la servitude, c’est l’ignorance, c’est la superstition. Tout le monde s’en arrange, les classes qui en pâlissent, comme celles qui eu profitent. S’agil-il d’abaisser, d’abrutir l’homme, rien de plus facile. S’agit-il de l’élevcr, de le

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civiliser, rien de plus laborieux. Le despolisme, pour prendre un exemple dans l’ordre politique, est le plus élémentaire des gouvernements; il n’a pas plus besoin de génie que de vertu : la force y suffit, sous la forme du premier gendarme venu (i). Une œuvre vraiment diflicilc, autant que glorieuse, c’est le gouvernement libre; car là tout devient difficulté pour ceux qui gouvernent, le bien comme le mal, les mérites comme les fautes, parce que tout y subit l’épreuve du contrôle et de la critique. '

îvotre démocratie, nous en convenons volontiers, veut bien des choses nouvelles et d’une pratique difficile. Dans l’ordre moral, elle ne veut d’autre foi que la conscience, d’autre autorité que la raison. Dans l’ordre politique, elle ne veut d’autre Souverain que la loi, d’autre loi que la volonté générale. Dans l’ordre social, elle ne conserve que les condilious qui se concilient avec l’indépendance du citoyen, et supprime ou transforme toutes les autres. Dans l’ordre économique, elle remplace, partout où cela est possible, le salariat et le patronage par l’association libre. En un mot, elle veut la liberté sous toutes les formes, pour toutes les conditions de la société.

Rien de tout cela n'est aisé. Il est bien plus simple de s’endormir sur l’oreiller de la foi que de poursuivre la vérité à la sueur de son front. Il est bien plus simple de se laisser gouverner que de se gouverner soi-même, peuples ou individus. Il est bien plus

(1) Il J » longtemps qui; I.abnijcrc a dit : ■ 11 ne faut ni art ni science 2 >our exercer la lynumic. •

Et Montesquieu ; • Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mats, malgré l’amour des bouuncs pour la liberté, malgré leur haine contre la violcuec, la plujvart y sont soumis. Cela est aisé à comprondre. Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir, donner, i>our ainsi dire, un lest à l’une, pour la mettre en état de résisler à une autre; c’est un chef-d’œuvre de législation, que le hasard fait rarement , et (|uc rarement on laisse faire à la iirudcucc. Un gouvernement despotique, au contraire, saute anx yeux ; il est uniforme partout; comme il ne faut que des [lassions (lour l’établir, tout le monde est bon pour cela. ■ H^prit Je» Aoi*, t. 1,1. Y, ch. XIV.

i’Ukkace.

simple lie vivre dans une domesticité qui delivre le serviteur de tout souci de l'aveuir que dans une liberté qui l’oblige sans cesse à prévoir. Il est bien plus simple de travailler pour un salaire toujours assuré que de courir les risques de l’association. Ici les praticiens vulgaires triomphent sans peine. Il est vrai qu’ils pouvaient triompher tout aussi bien, quand la philosophie et le Christianisme (1) s’efforçaient d’arracher l’Humanité à l’esclavage, quand la philosophie et la Révolution faisaient tomber les chaînes des dernières victimes de la féodalité. Alors aussi rilumauité entrait dans l'inconnu, c’est à dire dans Vimpossible, selon le langage des conservateurs de tous les temps. Que ne pouvait-on pas dire contre une liberté si féconde en dillicultés et en désordres pour des hommes habitués à la vie de l’esclave et du serf? N’entendons -nous pas encore aujourd’hui vanter par les colons américains les douceurs de l’esclavage? Tout grand progrès de l’Humanité a toujours été un enfantement laborieux. Donc, entre les conservateurs et nous, il ne s'agit point de pratique plus ou moins facile; il s’agit de justice et de vérité. Le régime de la raison, de la science, de la loi, de l’association, de la liberté en tout et partout, vaut-il mieux pour la moralité, la dignité, le vrai bonheur de l’homme, que le régime de l’autorité, de la consigne, du patriciat, de la servitude? Si cela est, et c’est le cri de toute conscience humaine, la cause de la démocratie est gagnée, au moins en principe. Nous n'en demandons pas davantage aux conservateurs honnêtes et intelligents.

Si les déclamations et les injures des ennemis de la liberté nous touchent peu, il en est tout autrement des objections et des critiques de ses amis. Dans l’école démocratique libérale à laquelle nous tenons à honneur d'appartenir, des voix s’élèveront peut-être pour protester en faveur du droit individuel compromis, en appa-

(1) Il faut «listinguer ici la Ueligioii de l’Église. Si cclic-ci a parfaitement accepté l’institution de l’esclavage, celle-là a puissamment contribue par son influence morale à la ruiner dans l’esprit des sociétés clirétieimes.

ÎO PRfcFAf.K.

rence, par notre lliéoric du droit social et de l’État qui en est l’organe. Rien ne serait plus propre à éveiller nos doutes sur la justice de nos principes que les scrupules des consciences libérales, s’ils étaient fondés. Notre démocratie repousse absolument toute espèce de despotisme, quelle qu’en soit l’origine, le caprice d’un prince ou la volonté d’un peuple tout entier. Klle tient avant tout pour les droits de l'homme, pour ces droits inviolables, imprescriptibles, antérieurs et supérieurs aux lois positives, qui peuvent bien les reconnaître et les formuler, mais ne les créent point. Elle considère la déclaration de ces droits comme le palladium de toute vraie démocratie, et ne saurait trop applaudir à la haute inspiration des assemblées qui l’ont mise en tête de leurs Constitutions. Le droit individuel est le principe de toute politique libérale. La Société n’a d’autre but que d’en assurer le développement; l’État ne peut pas avoir d’autre mission que d’en protéger et d’en favoriser l’exercice. Nous sommes de ceux qui proclament bien haut que la volonté d’un Peuple ne peut contre ce droit rien de plus que la volonté d'un individu. Ainsi, le vote le plus régulier, le plus libre, fût-il unanime, ne peut priver un seul citoyen d’un de scs droits, si bien nommes droits naturels, parce qu’il les tient de sa nature d’homme, et nullement d’une institution sociale quelconque. S’il est vrai que les grands révolutionnaires qui, en 9ô, ont fait un si terrible abus de la souveraineté populaire, aient obéi en cela à un principe plutôt (|u’à une nécessité, nous répudions énergiquement celte dangereuse tradition, et nous nous séparons sans retour de cette fraction de l’école démocratique qui, tout en Hélrissanl les excès cl les crimes de la Révolution, accepte la théorie de l’omnipotence de l’autorité populaire.

Mais, ces réserves faites, nous sera-t-il permis de répéter (pie le droit individuel, si positif qu’il soit, ne peut être absolu, qu’il est nécessairement limité par le droit social, et réglé par l’État qui représente ce droit? Nous avons pris pour exemple le droit de propriété qui fait partie de ces droits de l’honnne stipulés en tête de toutes les Constitutions modernes, et nous avons fait voir

PRÉFACE

que, malgré le respect parfois superstitieux d'un droit individuel qui touche si profondément à la famille, jamais le droit social d’expropriation légale n’avait été contesté. Mous avons montré, de même, comment le droit de parler, le droit d’agir, le droit de réunion, le droit d’association, toute espèce de droit individuel a pour limite le droit d’autrui, et pour règle la justice sociale qui intervient par l’organe de l’État. L’institution du mariage nous a uflert un exemple plus décisif encore de cette subordination du droit individuel au droit social. C’est en ce sens que nous allir* mous le droit social, et que nous raflirmons comme droit absolu, en face de tous les droits individuels qui doivent y ebereber leur mesure et leur règle définitive. Le droit social est absolu, comme la justice dont il est l’expression et l’autorité de l’État est absolue, en tant qu’elle est l’organe de cette justice.

Autre objection. D’excellents démocrates pourront trouver que nous faisons la part trop large ii l’État, dans l’organisation de la démocratie future. Nous comprenons ce sentiment de défiance envers fÉtat personnifié dans un homme, une famille, ou une caste. Mais quand il est uniquement l’organe de la justice sociale, ce qui est le fuit de la démocratie, et que d’ailleurs il se renferme dans les attributions et les u-uvres qui lui sont propres, de quoi peut se plaindre la liberté individuelle? On dit que c’est réduire d’autant finitiativc des individus et des communes. Autant vaudrait sc plaindre des limites dans lesquelles la loi renferme la liberté des citoyens. Cette objection va tout droit à la suppression de l’État. Telle est, du reste, la conclusion formelle d’une certaine école ultsalibérale qui ne veut de l’autorité publique sous aucune forme, ni dans aucune mesure. Nos amis ne vont pas si loin. Ils veulent bien de l’intervention de l’État pour la justice, la défense nationale et la perception de l’impôt; mais c’est tout.

Pour nous, nous trouvons que ce n’est point assez (I). Nous crai-

(1) Nous sommes liciireux de nous rencontrer ici avec un publiciste distingué, M. Dui>ont-AVliite, à qui l’on doit un excellent livre sur Vindicidu et VÉlat, plein de faits intéressants et de vues justes.

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