‹ La democratieChapitre 2 sur 67 · L.\ OfcxOCRATil · texte numérisé non relu

L.\ OfcxOCRATil

2Î l'liKFACE.

(jnons que l’abus de la centralisalion, dans tel pays el à tel moment donné, n’ait quelque peu exagéré la déliance de nos amis. Il est des temps où la faveur publique est à l'Étal , où le$ meilleurs amis de la liberté ne se sentent point assez gouvernés. Après des excès de pouvoir, il arrive, par une réaction iialiirelle, que les plus fervents amis de l’ordre en viennent à trouver qu’on les gouverne beaucoup trop. C’est alors que l’État tombe en suspicion, et que sa cause devient impopulaire. ISous comprenons que la politique pratique tienne compte de ces mouvements de l’opinion en sens contraire, ainsi que du tempérament plus ou moins libéral des sociétés qu’elle dirige. Mais, en nous plaçant au point de \ue des principes, nous nous demandons ce que la justice el la vraie liberté ont à gagner à l’amoindrissement de l’Étal. Selon nous, il s’agit d’en régler, non d’en réduire l’action. Le domaine de l’Etat ne peut être à la merci des courants d’opinion qui tendent tantôt ù en restreindre, tantôt à en reculer les limites. L’Etat, comme l’individu, comme la commune, a sa sphère d'action déterminée, dans toute société bien organisée, el particulièrement dans la démocratie. Le vrai problème est d’en lixer les limites. El pour en trouver la solution, nous croyons qu’il y a autre chose à faire qu’à regarder l’Angleterre ou l’Amérique. La première est une vieille aristocratie où les traditions féodales n’ont pas encore permis l’organisation normale de l'Étal; la seconde est une démocratie encore trop jeune et trop novice pour celle organisation. Admirables exemples de liberté politique, ces deux sociétés ne peuvent être proposées pour l’idéal de la société moderne.

Mais où trouver la vraie ligne de démarcation qui sépare le domaine de l’État de celui de l’initiative individuelle ou communale? C’est la question que nous avons essayé de résoudre par la distinction précise de l’inlérèt privé el de l’inlérêl public. Les publicistes, généralement d’accord sur le princi|)C, varient beaucoup sur l’application. Certaines attributions, telles que les fonctions de la justice, de la police générale, de l’administration fmancière, de la tléfense nationale, de la

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politique extérieure, sont acquises à l’Élal sans contestations sérieuses. D’autres, comme l’instruction publique, les travaux d’utilité générale, la construction des monuments publics, l’entretien et la direction des théâtres, sont renvoyées par la plu- ^part des publicistes libéraux à l’initiative des individus, des compagnies, ou des communes. En maintenant ces dernières attributions à l’État, nous ne croyons pas exagérer la centralisation. Si nous avons en horreur tout régime auquel puisse s’appliquer le mot de I.ouis XIV ; L’État c’est moi, nous n’avons aucune défiance d’un État vraiment démocratique, où aucun intérêt personnel et dynastique ne vient se mêler à l’intérél social dont cette institution est l’organe propre. On nous dira qu’à défaut d’un homme ou d’une famille, il faudra toujours que l’Étal se personnifie dans un parti, sous le régime démocratique. Nous en convenons, en faisant observer toutefois que les partis qui se disputent le gouvernement et l’administration, dans une démocratie, sont toujours sous le coup d’un vole populaire qui les punit d’un abus de pouvoir, comme il les récompense d’une bonne et libérale gestion. D’ailleurs, les abus de pouvoir de la ]iart de l’État ne sont à craindre qu’aulanl qu’il se confond avec le gouvernement. Or, la distinction de ces deux in.stitutions, cl leur séparation dans une certaine mesure, si elle est possible, nous parait une garantie suffisante de la liberté des citoyens, ainsi que de l’indépendance des fonctionnaires. Il ne s’agit donc que de trouver le moyen d’opérer cette séparation, sans troubler l’harmonie des pouvoirs exécutif et administratif. Le lecteur jugera si nous avons réussi à le faire.

Donc, nous tenons pour la centralisation bien entendue, non seulement comme principe d’ordre, mais surtout comme principe de justice. La liberté individuelle est une sainte chose et d’un prix absolu, mais seulement quand elle a pour règle la justice. Autrement la liberté des uns sera la servitude des autres. Or, qui répondra de la justice, dans toute société où l’Étal n’aura pas partout l’œil ouvert et la main prèle? Les pouvoirs locaux aurontils l’œil assez impartial et la main assez forte? La loi sufiit, dira-t-on. Mais d'abord la loi n’agit pas toute seule; il lui faut une

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force publique pour se faire respecter. Et puis la loi , même parfaitement respectée , laisse en dehors de son action bien des iFuvres d’intérêt public et national, pour lesquelles l'initiative individuelle ou communale n'aurait ni la puissance ni l’cquitc nécessaire. Tout ce que les amis de la liberté peuvent raisonna-^ blement demander, c’est que l’Etat fasse son nnivrc, sans se mêler du reste. Le champ ouvert à l’initiative des citoyens est bien assez vaste pour suflirc à leur activité.

Quant à craindre que la centralisation de devienne une machine d’oppression entre les mains des pouvoirs despotiques, nous pourrions demander quelle est l’institution que ces pouvoirs ne fassent senir à leur despotisme. La décentralisation administrative est une excellente institution pour la démocratie; mais il ne faut pas en exagérer la portée, comme garantie des libertés publiques. C’est le caractère seul qui répond sûrement de la liberté des peuples, comme de la dignité des individus. Les garanties politiques et administratives, telles que la division des pouvoirs, la substitution de l’élection à l’hérédité pour les magistratures suprêmes, la suppression des armées permanentes, l’extension du jury, la décentralisation communale et provinciale, etc., etc., sont loin d’être des institutions indilfércntes à la conservation de la liberté. Mais il eu est d’une société libre comme d’une place de guerre : il ne sulfit pas d’en fermer toutes les issues à l’agression de l'ennemi ; le despotisme trouve toujours moyen d’y pénétrer, du moment qu’elle n’est pas gardée par les vertus libérales de ses citoyens. Au contraire, avec une société qui |)ossède cette garde invincible, il n’y a pas de machine d’oppression sérieusement à craindre. En tout cas, ce n’est pas l’État qui pourra être cette machine, dans une véritable démocratie. Très puissant pour le bien, l’État démocratique ne peut sortir de son rôle sans rencontrer d’insurmontables obstacles dans sa propre organisation , ainsi que dans la constitution de la Société qu’il administre.

Ce livre n’attaque aucun pouvoir, puisqu’il ne touche à aucune réalité. Il laisse au temps le soin de faire justice du mal et de

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l’erreur; il renvoie à l’histoire et à la morale le jugement sur les choses et les hommes du présent. Quant aux sentiments person* nels de l’auteur, ce serait lui faire injure de croire que la préoccupation de l’idéal et de l'avenir puisse le rendre indiflérent à la politique de son temps et de son pays. Absolu sur les principes, il comprend, il accepte, dans une certaine mesure, toutes les nécessités pratiques qui en modifient ou en restreignent l’application. Parmi les amis de la démocratie, il est de ceux qui, au sein des plus tristes épreuves, n’ont rien perdu de leur foi à la doctrine, ni de leur confiance en l’avenir. Mais à ceux-là mêmes l’expérience a enseigné la modération, en leur révélant par les faits les moins équivoques la distance qui sépare la réalité de la vérité. Sans en venir jamais à croire que le mieux est l’ennemi du bien, ils se résignent à attendre le règne ahsolù de la justice, sous tous les régimes transitoires qui respectent la morale, conservent la liberté, et favorisent ou permettent les progrès de la démocratie. Tout en persistant à croire que la liberté, telle que l’entend l’école libérale proprement dite, n’est pas Injustice, ils n’oublient pas que cette grande école a fait la Révolution qui doit aboutir au triomphe de leur cause. Bien convaincus que toute guerre à la liberté est une guerre à la vraie démocratie , ils ont appris à ne plus confondre des alliés naturels et nécessaires avec leurs éternels ennemis. Les vrais démocrates et les vrais libéraux sont toujours amis; et rien n’est plus légitime que leur alliance, puisqu’un fond leur principe est le même, et qu’il n’y a entre eux d’autre question que l’opportunité. I.es libéraux prévoyants acceptent la démocratie pour l’avenir; les démocrates sensés acceptent, comme transition, tout régime libéral qui est de nature à y préparer. Il faut lire l'excellent livre de M. Jules Simon sur la liberté pour voir jusqu’à quel point les deux écoles se touchent (1). Combien il serait à désirer que toutes les publications de l’école démo-

(1) La tihertê, 2 vol. in-S», 185Ü, par M. Jules Simon ; ouvrage aussi leinarqoable pur la netteté des vues pratiques que par l’élévation des theuries et le charme du stjle.

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cralifjue fussent faites dans le même esprit! Entre les libéraux et les démocrates, la liberté n’est pas un mot d’ordre inventé par la tactique des partis; c’est le vrai drapeau de tous les fils de la Révolution.

Il est d’autres amis que nous regretterions également de blesser; ce sont les croyantx restés fidèles à la cause de la liberté et de la démocatie. Nous l’avons dit dans le cours de l’ouvrage, et nulle exception, si admirable qu’elle puisse être, ne nous fera revenir sur une vérité fondée sur la logique et confirmée par l’histoire. Toutes les servitudes se tiennent, aussi bien que toutes les libertés. Il est impossible que la cité soit libre là où la conscience est esclave. Le catholicisme et le despotisme sont frères (I). 11 y a mieux entre eux qu’une alliance officielle cimentée par la politique ; il y a affinité de nature. L’Église catholique a toujours eu l'instinct de cette parenté, et sa politique n’a jamais abandonné ou attaqué que les despotismes assez malavisés pour ne pas comprendre la nécessité de s’unir à elle devant l’ennemi commun, c’est ù dire l’esprit de liberté. L’Église catholique a raison. Tous les despotes sont ses amis et ses auxiliaires naturels, quels que soient d’ailleurs leur origine, leur moralité personnelle, leur mode de gouvernement. Elle peut bien avoir ses préférences secrètes pour les anciens pouvoirs qui lui ont donné des gages

(1) C’est à grand tort qu’on verrait là une injure au catholicisme. Que les catholiques liberaux, ou les catholiques démocrates ne trouvent pas de leur goût cette affirmation malheureusement trop fondée sur l’histoire, je le comprends, et cela leur fait honneur. Mais qu’importe aux catholiques qui ne se soucient ni de liberté ni de démocratie? Qu’importe surtout à l’Église catholique, qui n’a jamais tenu, que je sache, à gagner les bonnes grâces du libéralisme? Bossuet et Pascal (pour ne citer que les plus grands) ne tenaient guère à concilier la foi avec la raison, l’autorité avec la liberté. Us ne voyaient de celle-ci que les abus, La nature humaine étant réputée radicalement mauvaise. De Maistre n’a jamais compris d’autre alliance du catholicisme et de l’ÉgUse qu’avec le pouvoir absolu, autrement dit le despotisme. Il faut lire la célèbre encyclyque du pape Grégoire XVI fulminant l’anatherac contre la presse contemporaine, pour se faire une idée des déOanccs de l’autorité catholique, même encore au xix' siècle, à l’égard de la première des libertés modernes.

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nombreux et décisifs de fidélité. Mais, en attendant, elle s'accommode parfaitement de tout gouvernement qui peut imposer silence à la voix de la raison publique ou privée; car elle sait que sa liberté li elle, la liberté du bien, comme dit l’un de ses évêques, ne court aucun risque sous un pareil régime.

il n’en est pas moins vrai que la liberté, et même la démocratie, comptent des adeptes sincères, soit dans la Religion, soit dans l'Église catholique. Comme il ; a des libéraux qui vont tout droit à la démocratie par instinct de cœur, sinon par conclusion logique, de même il se rencontre des croyants, sérieux amis de la liberté de conscience, qui se montrent plus indignés que les philosophes des abus et des violences de l’autorité catholique dans le passé, et qui, de la meilleure foi du monde, essayent de réconcilier le catholicisme, soit avec la liberté, soit avec la démocratie. Comment ne pas respecter ces esprits généreux que nulle autorité n’a pu asservir, ces âmes fortes que nulle discipline n’a pu briser? Comment ne pas aimer ces natures douces et sympathiques, chez lesquelles l’esprit d’intolérance et d’exclusion n’a jamais pu germer? Enfin, qui peut nier les aspirations démocratiques du beau livre dont ils s’inspirent? Pour moi, je n’ai jamais lu le Sernwn sur la montagne sans avoir peine h me défendre de l'illusion des démocrates qui voient dans le Christianisme la religion de la démocratie. Je ne partage point cette opinion, parce que je pense que la science et la philosophie doivent suflire un jour à l’Humanité. .Mais si j’avais la conviction que la démocratie eût essentiellement besoin d’une religion, je ne verrais pas quelle autre pourrait lui mieux convenir que la loi du Christ, écrite dans l’Évangile, enseignée par un Fénelon ou un Channing, pratiquée par un Las Casas ou un Vincent de Paule.

J’en fais l’aveu d’autant plus volontiers que je ne suis pas plus un fils de Voltaire qu’un fils des croisés. Quelle que soit l’intolérance ou la violence de nos adversaires, je veux rester fidèle à mon temps. L’esprit du xix" siècle est de comprendre et de juger les choses du passé ; son œuvre est d’expliquer ce que le xviiC siècle avait mission de nier, et ce que la Révolution achève de détruire.

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en dépit des réactions et des restaurations éphémères. Il peut être bon, pour en finir plus vite, de faire sentir encore la griffe de Voltaire aux insolents ennemis de la raison et de la liberté. Mais j’ai beau trouver les représailles de nos amis justes et nécessaires; le sentiment invincible de la vérité me rend rebelle aux exigences de la tactique. Je ne puis reprendre ni les lieux communs du bon sens superficiel, ni les sarcasmes de l’esprit voltairien contre des doctrines dont la profondeur métaphysique et la beauté morale ne sont aujourd’hui un secret que pour la foi aveugle ou l’incrédulité vulgaire. Avant que la philosophie de mes maîtres (1) ne me donnât la clef des hautes vérités que le Cdiristianisme cache sous scs symboles, je le prenais à la lettre. Tant que je suis resté croyant, je n’y ai vu qu’un mystère, respectable pour la foi du chrétien. Quand j’ai cessé de croire, je n’y ai vu qu’une superstition, indigne de la raison moderne. Je n'ai senti la beauté et la vérité du Christianisme que le jour où j’ai écarté la lettre pour en saisir l’esprit; et c’est la philosophie qui m’a valu celte révélation. Ce jour là, ce que j’avais cru naïvement tout d’abord, je l’ai compris, fidèle en cela à la méthode de .Malebranchc, qui veut qu’on débute par la foi et qu’on finisse par V intelligence (â). La pliilosophie m’a montré dans la métaphysique chrétienne des vérités que la critique du dernier siècle ne m’avait pas meme laissé soupçonner. L’histoire m’a fait voir dans l’établissement du Christianisme la plus grande révolution sociale qui ait été accomplie dans le monde. Voilà ce que les déclamations ou les injures des ennemis de la raison ne me feront jamais oublier (3).

Quant à la démocratie, si elle n’attend son avenir que de la raison et de la science, elle n’en fait pas moins son profit de tous les bons et généreux instincts, quelle qu’en soit la source. Elle

(1) Mes maîtres sont Kreutzer, Schelling, Hegel, M. Cousin et tous les chefs de cette grande école liistorique qui a fondé la philosophie des religions.

(2) Le père Malebranchc n’en est pas moins resté orthodoxe; mais il n’a manqué à sa méthode que de venir deux siècles plus tard pour convertir le dogme en doctrine philosophique.

(3) Qu’il me soit permis de renvoyer à mon Hitloire de Cécole iT Alexandrie.

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accepte pour auxiliaires toutes les doctrines qui élèvent et purifient les âmes; elle compte tant d’ennemis parmi les mauvaises passions de la nature humaine, et tant d'obstacles parmi les intérêts de la société actuelle, qu’elle est trop heureuse de trouver le concours de toutes les forces morales de cette société pour l’œuvre laborieuse qui porte son nom. La vertu est trop rare, surtout la difficile vertu de l’abnégation personnelle et du sacrifice, en ce temps d’égoïsme universel , pour que la démocratie lui demande compte de son origine. Sympathique à tout ce qui est bon , juste et vrai, elle aussi peut dire avec le sage de Térence, mais dans un sens plus profond :

Nihil humani a me nlienum puto.

Si donc quelques-unes de mes paroles devaient blesser les âmes évangéliques auxquelles une certaine confraternité libérale et démocratique inspirerait le désir de lire ce livre, je m’affligerais d’avoir pu leur donner le change sur la nature de mes sentiments. Je leur suis et je leur resterai uni de cœur, sinon d’esprit, tout en regrettant que les traditions du passé nous séparent encore. Les démocrates catholiques ont fait la triste et récente expérience de l’incompatibilité radicale du catholicisme et de la démocratie. L’épreuve continue ; tout fait espérer qu’elle sera assez décisive pour dissiper ce qui leur reste d’illusions h cet égard. Alors, tous les enfants de la démocratie auront la même foi, le même symbole, les mêmes sympathies et les mêmes espérances.

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