‹ La democratieChapitre 10 sur 67 · I. — Ea religion · texte numérisé non relu

I. — Ea religion

Les conditions morales d’une société démocratique se résument toutes dans un mot : Véducation. Éducation de l’enfancc et de la jeunesse par l’école ; éducation de l’homme fait par la religion , la science et la philosophie ; éducation de la cité par les grandes représentations de l’art; éducation de toutes les classes de la société, sous toutes les formes, à tous les degrés de l’intelligence, à tous les âges de l’humanité, depuis le berceau jusqu’à la tombe. C’est l’éducation qui fait l’homme et le citoyen, préparant ainsi à la démocratie les éléments de cette société qu’il s’agit de fonder sur la justice et sur l’égalité. L’unité d’éducation (dans une mesure qui sera définie plus tard) peut seule faire l égalité morale d’un peuple, sans laquelle l’égalité politique est un mensonge, et la démocratie une chimère dangereuse.

Mais quelle sera cette éducation, et comment se fera-t-elle? Jusqu'ici elle s’est faite surtout par la religion. La science et la philosophie y ont peu participé, au moins directement. Elles n’ont eu d’action directe sur les âmes que dans l’étroite enceinte des écoles philosophiques. Leur influence, quand elle est devenue plus générale , s’est toujours exercée sous le nom et sous le prestige de l’autorité religieuse , qui en a fait passer dans son dogme certaines doctrines et certaines idées. Ainsi la morale philosophique n’a jamais agi en son propre nom sur l’éducation des individus et des peuples. C’est toujours la morale religieuse qui , pure ou méléc de philosophie, a pré.sidé à cette éducation.

Est-ce une loi éternelle de l’humanité, ou une nécessité transitoire? Problème tout philosophique qui se rattache à la question plus haute de l’origine même et de la nature des religions, et qui

tONItmONS MOKAI.F.S IlE LA DÉMOCRATIE.

n'a point sa place dans un livre de politique (I). La seule question vraiment politique à poser sur la religion est celle-ci : convientelle il l’éducation d’une société démocratique? Il ne faut pas oublier que le caractère propre de ce livre est d’envisager toute question , toute institution au point de vue tout politique de la démocratie, et non au point do vue philosophique de l’absolue vérité. L’examen critique des religions considérées comme doctrines vraies ou fausses appartient it la philosophie. La politique ne peut les apprécier que dans leur rapport avec les institutions qui font l’objet de sou étude. Lors meme qu’une religion serait reconnue par la philosophie l’expression pure de la vérité , que sa métaphysique serait exacte, que sa morale serait parfaite, la politique n’en aurait pas moins à voir si , comme religion , elle est pour la démocratie un auxiliaire, ou un obstacle.

Autre chose est la Religion , autre cliose l’Église. La première est une doctrine; la seconde n’est qu’une institution. 11 peut, à la rigueur, y avoir Religion sans Église; un livre y sullit. Il ne peut y avoir Église sans Religion. Soit qu’elle fasse un corps à part, ou se confonde avec la société des croyants, l’Église, par l'association, la réunion, l’organisation de ses membres, rencontre l'État, et entre nécessairement en rapport avec lui. Que l’État la patroue, la rétribue, la protège, ou la surveille simplement, toujours est-il qu’elle tombe plus ou moins sous sa juridiction. Sans être une institution politique, l'Église est un fait politique, en tant qu’elle entre en rapport avec l’État ; et telle est sa constitution que ce rapport subsiste alors même qu’elle est tout à fait indépendante de l'autorité temporelle. Quant à la Religion proprement dite , elle n’a rien à démêler avec l’État; c’est un de ces actes libres, s’il en fût, comme la science et la philosophie. Son foyer est la conscience individuelle, et sou théâtre la société elle-même. L’État n’a, vis à vis d’elle, aucune espèce de droit ni de devoir; il est sans action sur elle, il ne la connaît point. Mais si la Reli-

(1) Voyez sur cette question la Mélaphysiqne jiusilice, t. I, chap. 3, du même auteur.

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