‹ La democratieChapitre 11 sur 67 · IA RELIGION · texte numérisé non relu

IA RELIGION

gion n’est pas un fait politique comme l’Église, elle est un fait social de premier ordre. Elle prend l’homme au berceau, le nourrit de son lait, le pénètre de ses principes, le plie à scs pratiques, le marque de son sceau , avant qu’il n’entre dans la cité. Soit qu’elle fasse à elle seule l’œuvre de son éducation , ou qu’elle la partage avec la science ou la philosophie ; soit qu’elle abandonne l’homme majeur à son entrée dans la cité, ou qu’elle le dirige jusqu’à la tombe, elle exerce une influence décisive sur le citoyen et sur la société dont il est membre. Que dans un certain état de civilisation, sur telle société monarchique ou aristocratique, cette influence soit salutaire et même nécessaire, il ne serait pas difficile de le prouver, l'histoire à la main. On prouverait même que telle société démocratique s’est bien trouvée des croyances et des institutions religieuses, alors qu’il n’y avait ou ne pouvait y avoir d’autres moyens d’éducation pour la moralité publique ou privée du peuple. Mais telle n’est point la question. Comme l’objet de ce livre est de définir l’idéal de la démocratie, d’en déduire les conditions qui lui sont propres et les institutions qui lui conviennent essentiellement, il s’agit uniquement ici de savoir si la Religion, avec son origine divine, avec son principe d’autorité, avec sa foi impérieuse, convient ou répugne à l’idéal démocratique.

Toute religion, étant fondée sur une révélation, s’impose à la foi des croyants. Puisqu’elle est la parole même de Dieu , elle ne souffre ni examen, ni rectification, ni transformation. On peut tout au plus l'interpréter, l’expliquer, mais en restant fidèle à la lettre aussi bien qu’à l’esprit du texte sacré : toute exégèse qui prend la liberté de subordonner la lettre à l’esprit, tend à transformer la religion en philosophie. L’autorité est le principe de toute religion, comme la liberté est le principe de toute philosophie. Cette autorité a ses formes divei-ses et ses degrés, selon les diverses religions. Dans l’antiquité grecque et romaine, la Religion est affaire d’Ëtat; elle s’impose donc au citoyen au nom de l’État, en même temps qu’à l’homme au nom de Dieu. Dans la société moderne, la Religion est en dehors de l’État, quels que

soient les liens qui l'y rattaclient; c'est une affaire de conscience qui ne regarde que la famille et l'individu. Dans le protestantisme, l'autorité est bornée au livre de la révélation, dont l'interprétation et le commentaire sont laissés plus ou moins à l'initiative de la raison individuelle. Dans le catholicisme, elle s'étend à l'Église, c'est à dire au corps des prêtres, qui seul a reçu la mission d’expliquer, de commenter, de développer la parole de Dieu pour l'usage des croyants. Le protestantisme et le catholicisme se divisent euxmêmes en sectes et eu écoles qui font une part inégale à la liberté. Il y a bien loin de Yunitarisnw, qui ne conserve guère du christianisme que la morale évangélique , au méthodisme, aussi attaché à la lettre qu'à l'esprit des livres saints. Dans le catholicisme lui-même, il y a loin de l'école rationnelle, qui laisse une large place à la raison et à la philosophie, à l'école traditionnelle qui les extermine du domaine de la théologie. Mais nulle secte, nulle école religieuse, si libérale qu'elle soit en comparaison des autres, ne peut renoncer, sous peine d'abdication, au principe d'autorité.

Ce principe engendre une première conséquence d'une extrême gravité : toute religion venant de Dieu, prétend à l'infaillibilité. Or, toute foi qui se sait infaillible est intolérante. Cette intolérance varie beaucoup dans ses formes et dans ses effets, selon les temps, les lieux, les caractères, les esprits. Au moyen âge, elle brûle les hérétiques et les philosophes; aux xvii" et xyhi' siècles, elles les proscrit ; au xix' elle se contente de les prendre en haine et en pitié. Mais le principe subsiste partout et toujours, chez les natures douces, aussi bien que chez les natures violentes. La foi du croyant ne peut s'expliquer la résistance ou la contradiction de l'incrédule, sur les vérités révélées, que comme un égarement de la passion, un obscurcissement de l'intelligence, ou une folie de l'orgueil. Pour rester sourd à la vérité sortie de la bouche de Dieu même, il faut évidemment manquer du sens du vrai ou du sens du bien; aveugle ou pervers, l'incrédule n'a que le choix entre deux injures. Est-il besoin de faire remarquer qu'il en est tout autrement de la foi du savant ou du philosophe? Si forte, si pro-

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