LA COMMUNE
Toute société, grande ou petite, comporte la distinction du droit individuel et du droit social, de la liberté et de l’autorité. L’organe du droit social et de l’autorité se nomme l'État. Dans les sociétés anciennes, l’État et la cité étaient une seule et même chose. Toutes les républiques ou sociétés libres y étaient peu étendues; et cette circonstance géographique y était considérée comme une condition essentielle de la liberté politique. Comme
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ia cité s’y gouvernait et s’y administrait elle-même, sans représentation, au moins dans les all'aires capitales, il fallait que le peuple pût être réuni tout entier au moindre signal, sans perte ni gêne pour ses affaires privées. Le grand nombre et l’éloignement eussent été des obstacles invincibles au gouvernement direct du peuple. Toutes les grandes sociétés de l’antiquité ont été soumises au despotisme. L’Orient en est un exemple, si l’on peut considérer comme des sociétés politiques ces multitudes d’hommes sans droits et sans conscience du droit. Et quand les républiques anciennes ont crû en nombre et en étendue , elles ont toutes fini par passer sous ce régime. Eu réalité, les cités libres de l’antiquité n’étaient que de grandes communes, üans les sociétés modernes, qui ont de tout autres proportions, l’État et ia cité sont choses distinctes. Le problème politique se complique d’un nouvel élément : la commune proprement dite, la commune envisagée dans ses rapports avec l'État, est une unité politique que l’antiquité ne connaissait point.
La commune n’est pas, comme le canton, le comté, l’arrondissement, le département, la province, une simple unité adminis- Iratice; c’est une unité naturelle s’il en fût; c’est la société dans son commerce le plus direct, le plus fréquent, le plus intime. Les membres de la commune habitent et vivent ensemble; ils sont en perpétuel contact d’intérêts; ils sont en continuel échange de sentiments; ils recourent les uns aux autres, à toute occasion' pour les choses les plus usuelles. En un mot, la communauté n’est pas pour eux une nécessité rare et solennelle, mais un besoin incessant comme l’air qu’ils respirent. Les sentiments de la vie communale ont quelque chose de la douceur et de la solidité des affections domestiques, sans en avoir la tendresse et la vivacité. La patrie fait battre les cœurs plus fortemeul dans les crises suprêmes où son honneur et son salut sont en jeu. Mais ces grandes émotions passent ; et l’amour de la cité ou de l'humble commune reste, avec l’attachement aux lieux qu’on habite, aux choses que l’on voit, avec ces profondes amitiés d’enfance, de jeunesse, de toute la vie, dont l’absence fait si bien sentir l’irré-
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sislible besoin. Assurément la ronimunc n’est pas aussi nécessaire à la destinée bumaine que la famille; mais, quand elle manque, elle laisse à l’immense majorité des hommes un vide que la grande Cité de la patrie ne peut combler. Le sentiment patriotique fait le citoyen. Le sentiment communal fait l’bomme, avec le sentiment de la famille. L’homme s’inspire et s’exalte du premier; il vit du second. Kt ce n’est pas l'homme seulement qui en vit; c’est le citoyen. La commune est ou du moins doit être l'école où le citoyen fait son éducation. C’est un petit État où les questions de gouvernement et d’administration, où les luttes de partis se produisent dans de moindres proportions. Cela explique deux phénomènes politiques en sens inverse. Chez les nations où la vie municipale est forte, le citoyen se retrouve, après comme pendant les émotions d’une grande crise nationale ou politique, avec les habitudes politiques qui le caractérisent. Exemple, l’Angleterre, la Suisse et les Etats-Unis. Chez les peuples où la vie municipale est nulle, le citoyen fait complètement défaut dans le cours ordinaire des choses, surtout à la suite des crises qui l’ont surexcité momentanément. La France en est la preuve.
L’importance sociale et politique de la commune n’a pu échapper aux vrais amis de la liberté et de la démocratie. Leur premier soin doit être de la constituer et de l’organiser. Sans être une cité complète, la commune doit suflire aux premiers besoins physiques et moraux de la société. Industrie, police, éducation, justice, il faut qu’elle réunisse les éléments de toutes les choses de première nécessité. Or, l’insuffisance numérique et territoriale de la plupart des communes de la société moderne ne comporte pas ces ressources. En France notamment, les communes, en majeure partie, sont des hameaux trop petits pour suffire même à ces premiers besoins. .Aux Élats-L'nis, où l’importance de la commune est mieux comprise, cl la vie municipale plus développée que partout ailleurs, il n’y a guère de commune dont la population soit au dessous de mille âmes; et la plupart dépassent ce nombre de beaucoup. C’est, en effet, la proportion convenable pour la constitution et l’organisation complète d’une commune.
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Au dessous de ce nombre, les ressources communales semblent insuffisantes. Des publicistes de la démocratie en sont si bien convaincus qu’ils proposent d'agrandir la commune jusqu'aux proportions du canton, et de faire de celui-ci la commune véritable.
Ce serait aller trop loin. La condition essentielle de la vie communale est la cohabitation. L’unité cantonale suffit parfaitement pour certains actes assez rares de la vie publique, tels que l’administration de la justice, l’enseignement professionnel, la célébration des fêtes nationales, les exercices militaires, etc., etc. Mais tout ce qui est essentiel à la vie communale, comme l’école primaire, la police locale, l’administration des deniers communs, etc., etc., etc., doit pouvoir se faire dans la Commune même, sans aucun déplacement. La translation de la Commune au cbef-lieu de canton ne blesserait pas seulement les préjugés et les sentiments des habitants; elle rendrait impossible la vie communale dans ses premières et scs plus intimes nécessités. A moins de laisser subsister l’état de choses actuel sous le nom de sous-commune, en réservant le nom de Commune pour l’unité cantonale; ce qui serait simplement changer les mots.
La vraie réforme à faire n’est pas d’absorber la Commune dans le canton. Tout au plus pourrait-on fondre en une seule Commune les hameaux séparés par une courte distance. Ce qui s’est fait de tout temps pour l’église, pour l’école, pourrait se faire pour la maison commune et l’administration municipale, sans que les intérêts des administrés eussent à en souffrir.
Du reste, les plus belles théories de constitution et d’organisation communale resteront inapplicables dans notre vieille Europe, tant que la population sera tout à la fois concentrée dans les grandes villes, et éparpillée dans les campagnes. Une répartition plus uniforme, où la Commune trouve des éléments assez nombreux pour se suffire, est une condition nécessaire de toute orçanisation communale et de toute décentralisation.
Nos grandes villes et nos hameaux se prêtent également mal, pour des raisons diverses, au développement de la vie communale.
la DkxOCRATIE.