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DE LA SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE

société française est bien une démocratie. Malheureusement le sentiment démocratique, faute de culture intellectuelle et morale, n’a pas, chez l’immense majorité des individus qui la composent, le caractère d’une notion politique; c’est un instinct qui se révèle par l’envie plutôt qu’uu principe de justice. Le respect du droit, et plus encore le sentiment du devoir en sont absents. Peuple de héros et de valets, a dit Chatcauhriant dans un accès de misanthropie nationale (I). Le fait est que la servilité n’est pas moins commune en France que l’héroïsme, et qu’il n’est pas rare d’y trouver, chez le même homme, le héros et le valet à la fois. Ce qu’ony rencontre le moins, ce sont les simples vertus du citoyen. A qui la faute? A la nature sans doute, mais plus encore à l’éducation.

Il est une vérité, dure h l’amour-propre national, mais nécessaire à dire : c’est que la France, qui tient une si grande place dans l’histoire moderne par ses armées, ses idées, sa langue, sa littérature, sa philosophie, sa Révolution, est restée, pour l’éducation et l'instruction des masses, en arrière de l’Angleterre, de l’Allemagne, des États-Unis, et en général de tous les pays protestants. La France du xix' siècle, même après la transformation que la philosophie et la Révolution lui ont fait subir, est encore une nation beaucoup plus catholique et plus militaire que les amis de la liberté et de la démocratie ne le croient. Or, l’éducation catholique ne fait pas des hommes libres; l’esprit militaire ne fait pas des citoyens. Taudis que la bourgeoisie parlementaire, lettrée, industrielle, commerçante, s’initiait plus ou moins, par une éducation libérale, aux véritables principes des sociétés modernes* le peuple, ouvriers et paysans, continuait à ne connaître la loi morale que sous l’habit du prêtre, et la loi politique que sous l’uniforme du gendarme. Le symbole de l’un et la consigne

(1) Le même écrivain caractérise le siècle actuel par une plirasc qui s’applique parfaitement à notre pays. • Libre de tous les préjugés, esclave de toutes les passions, dominant toutes les lois, rampant sous tous les maitres, le siècle est demeuré indépendant, par l’esprit, dépendant par le caractère. Cela explique bien des choses. • Comervateur , 8 octobre 1818.

DÉFINITION

de l’autre, voilà les seules autorités pour ce peuple resté étranger à la morale de la couscieuce et à la sainte loi de la justice. L'ignorance profonde des masses en tout ce qui touche aux droits et aux devoirs de l’homme et du citoyen, leur affligeante incapacité de tout gouvernement personnel, leur attitude passive sous la double tutelle de l’Église et de l’Étal, sont de graves obstacles à l’avénement de la démocratie en France. Sous ce rapport, ce n’est pas être trop sévère pour notre pays que d’avouer son infériorité vis à vis de l’Angleterre et de l’Allemagne, où, à côté de préjugés monarchiques et d’institutions aristocratiques que nous n’avons plus, on rencontre chez les classes les moins lettrées une éducation élémentaire, une indépendance de sentiments, une autonomie de mouvements qui manquent à nos populations. Le génie des deux races et l’esprit des deux religions ont creusé entre les sociétés germaniques et néo-latines une ligne profonde de démarcation. Quand on y regarde de près, on s’aperçoit que le fond de ces sociétés n’a pas été aussi modifié que l’ont cru les publicistes par les institutions plus ou moins récentes qui les ont ramenées à un même type politique. C’est alors qu’on trouve de sérieuses raisons de douter si la France, avec sa passion de l’égalité, est réellement mieux préparée pour une véritable démocratie que l’Angleterre et l’Allemagne, avec leur respect féodal des institutions monarchiques et aristocratiques. Toute démocratie digne de ce nom est l’égalité dans la liberté. Or, l’ignorance et la barbarie, même chez les races les mieux douées, ne peuvent engendrer que l’égalité dans la senitude.

L’Espagne est un pays beaucoup moins civilisé que la France, mais où la fierté personnelle des individus, à quelque classe qu’ils appartiennent, semble les prédisposer naturellement à l’égalité démocratique. C’est à tel point que certains rêveurs de démocratie ont élevé sur ce simple fait toute une théorie de suffrage universel et de république en Espagne. Les amis du progrès auraient tort de s’y fier. Avec ses allures de gravité et de dignité personnelle, le peuple espagnol n’en est pas moins encore pour longues années l’esclave des préjugés et de la superstition. Grali-

DE (.A SOCIÉTÉ DÉMOCItATIQL'R.

fiez-le (lu suiïragc universel; il vous rendra et Rey neto el le gouvernement des prêtres, à moins que vous ne trouviez moyen d’inspirer et de diriger son vote; ce qui peut convenir à une dictature révolutionnaire, mais nullement à une démocratie régulière. Cet orgueil, qui tient au sang et à l’histoire, a certes sa noblesse et parfois sa grandeur. Il pourra même devenir un jour un des ressorts les plus énergiques de la démocratie espagnole. Mais aujourd’hui c’est un sentiment humain, et non civique. Or, on ne fait pas une république avec des hommes , si fiers que la nature les ait faits, mais avec des citoyens formés par l’éducation. La démocratie n’est point une chose naturelle, le produit spontané du génie d’un peuple ou d’une race; c’est, comme toute société politique, et plus que toute .société politique, l’œuvre lente et laborieuse de la civilisation.

De même, quand on parle d’une démocratie polonaise, russe, ou slave en général, on confond le sentiment naturel de fraternité, qni semble en effet le caractère distinctif de cette race sympathique, avec le sentiment du droit et la notion raisonnée de l’égalité, lesquels seuls sont propres à la démocratie. Tant qu’un peuple n’a point atteint ce degré de civilisation qui en fait une société vraiment politique, il ne faut pas se hâter de lui donner ce grand nom, si difficile â porter et à soutenir. Il est raisonnable de croire, avec certains historiens intelligents de la race slave (1) que la démocratie est dans le génie de cette race, el qu’elle sera l’avenir des sociétés qui la composent, comme elle en a paru l’origine. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne méritera son nom qu’après avoir reçu le baptême de la civilisation. Il faut se délier de ces démocraties naturelles qui ne se gardent de l’invasion des institutions aristocratiques que par une dictature perpétuelle. OEuvre tardive, fruit mûr, s’il en fût , de l’humanité, la vraie démocratie ne va pas sans la philosophie, sans la science, sans l’industrie, sans l’art, sans une éducation générale qui éveille dans toutes les intelligences le sens du vrai, dans toutes les consciences

(1) Voyez le livre ingénieux et profond de M. liOuLs Mieroslawki.

le sens (Injuste, dans toutes les imaginations le sens du beau. L’antiquité seule a connu cette démocratie; mais elle l’a payée d’un prix qui a pu faire regretter la barbarie elle-même. Elle l’a fondée sur l'esclavage de la majeure partie de l’humanité. La démocratie moderne est humaine et juste avant tout; elle ne laisse personne à la porte de la cité ; elle embrasse dans une égale sollicitude les droits de la justice , et les droits de la civilisation ; elle n’entend pas que le règne de l’égalité coûte aucun sacrifice à la liberté , à la science et à l’art : toutes choses nobles ou saintes qui se développeront, grâce à leur harmonieux concours, dans des proportions que nulle société, aristocratique, monarchique ou démocratique, n’a connues jusqu’à présent.

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