CHAPITRE V
l'association ouvrière
Le patronat ainsi entendu serait-il le terme de l'évolution qui tend à transformer graduellement l'organisation du travail? D'excellents esprits le pensent, et ne croient pas qu'il faille viser plus haut, dans l'intérêt même de l'ouvrier. A leurs yeux, passer du régime du patronat au régime de l'association proprement dite n'est qu'une utopie dangereuse pour l'ouvrier qu'elle séduirait, aussi bien que pour la société qui en ressentirait les désastreux effets. Tout manque à l'ouvrier pour réaliser un pareil rêve, les ressources matérielles, les vertus de prévoyance, les capacités de direction. Où ces sociétés ouvrières qui tenteraient de se former trouveraient-elles le crédit nécessaire à leurs entreprises? Gomment organiseraient-elles leur administration? L'élection est-elle la garantie d'un bon choix? Et l'ouvrier ne se laisse ra-i-il imposer un choix? Et comment suppor-
teraient-elles les mauvaises chances auxquelles il faut s'attendre dans toute entreprise industrielle? Un patron le peut d'ordinaire, soit qu'il ait, comme on dit, les reins forts pour la lutte, soit qu'il soit assuré du crédit par ses relations personnelles. Et puis un patron, dans une situation difficile, garde naturellement le secret. Il espère qu'en tenant bon il finira par sauver la fortune de la maison. Les ouvriers, qu'il n'a pas mis dans la confidence de ses difficultés, continuent leur travail sans émoi, et l'on traverse ainsi les mauvais jours. Une société ouvrière travaille dans de tout autres conditions, chaque associé étant toujours au courant des affaires de la maison, passant par des alternatives de confiance et de découragement, d'espoir et de crainte, qui influent nécessairement sur le moral des ouvriers et sur le travail quotidien. Enfin, l'expérience n'a-t-elle pas condamné sans appel l'organisation du travail par l'association libre, et pour la faire réussir, n'y faudrait-il pas la main de l'État? C'est ce dont les socialistes libéraux ne veulent pas entendre parler, avec grande raison? Après la Révolution de 48, des sociétés de divers métiers se formèrent, les unes tout à fait libres, les autres patronnées et même soutenues par des subventions de l'État. Presque toutes sont mortes, après une courte existence. S'il en est quelques-unes, créées dans de modestes proportions, qui ont survécu, cela tient à ce qu'elles se trouvaient dans des conditions exceptionnelles. Les sociétés de crédit ont réussi, aussi bien que les sociétés de consommation, du
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moins à l'étranger. Les sociétés de production ont encore à faire partout leur preuve de vitalité par Texpérience.
Toutes ces critiques sont justes, dans Tétat intellectuel et moral, politique et économique, de nos classes ouvrières. Faut-il croire que la participation aux bénéfices soit le dernier mot de la question sociale? Notre aristocratie ouvrière a une ambition plus haute encore : c'est que tout ouvrier devienne associé, comme tout homme est devenu citoyen dans la cité; c'est que le régime du patronat fasse place au régime de l'association. Société libre bien entendu, où l'État n'ait rien à voir. J'ai rêvé cet idéal pour notre démocratie. Je ne voudrais point en désespérer à cette heure où je la vois encore si loin de ces hautes destinées. Mais elle semble de plus en plus entrer dans les voies d'un socialisme d'État qui ne nous promet que le césarisme. C'est donc à son éducation morale qu'il faut songer, avant d'espérer que l'évolution sociale arrive à cette grande et définitive solution. Malgré tout ce que j'ai vu et ce que je vois, je suis de ceux qui espèrent toujours dans le miracle de la morale. Ni la politique ni l'économie politique ne sont de force à l'opérer. Mais le jour où la classe ouvrière tout entière aura le sentiment de ses devoirs, comme elle n'a que trop le sentiment de ses droits, le problème ne serait peut-être pas aussi difficile à résoudre que l'estiment nos économistes. Qui pourrait s'en plaindre et en prendre ombrage? Le régime de l'association ne remplacera pas d'un coup de baguette le
régime du patronat. La liberté n'est point une magicienne qui opère de tels effets de scène. On ne peut attendre ces miracles que de l'initiative de l'État. Seulement, en y mettant son despotisme, il en fera le pire de tous les régimes. La liberté agira lentement et sûrement, faisant son œuvre chaque jour, au fur et à mesure que se fera l'éducation des masses. On prétend y travailler avec le gros budget de l'instruction publique. Oui, le secret de l'avenir est dans l'école. Seulement, il y faudrait un autre esprit que celui qu'on se plaît à y répandre. Pour ne parler que de la question qui nous occupe, que peut-on attendre des leçons de maîtres qui, à l'exemple de M. Clemenceau, enseignent à nos enfants l'admiration en bloc des choses et des hommes de 93. Une éducation révolutionnaire ne fera que des révolutions. Ce n'est pas là que je vois l'avenir que j'ai rêvé pour notre démocratie. Je ne veux entendre parler que du socialisme de la liberté, si toutefois on peut appeler de ce nom barbare l'œuvre trois fois sainte qui assurera la paix sociale.
Dans toutes ces solutions plus ou moins complètes de la question sociale que je viens d'énumérer, il ne faut voir, selon moi, que les divers degrés à monter, avant de parvenir au sommet de l'évolution sociale qui en sera le couronnement. Cette méthode n'a rien de commun avec les procédés violents qui ont pour but d'atteindre brusquement à la solution définitive : à savoir l'abolition absolue et universelle du patronat par la suppression du capital mis hors la loi. C'est la
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thèse de tous les socialistes proprement dits, à quelque nation qu'ils appartiennent. Une telle solution n'est possible que par Tintervention de l'État au mépris de tout droit et de toute liberté. Tout en gardant ma foi dans l'avenir des classes ouvrières, c'est par de tout autres moyens que j'en comprends la réalisation. J'ai toujours sous les yeux l'idéal de l'ouvrier, s'élevant, par une série de situations intermédiaires qui toutes en font encore un salarié et un prolétaire, à la condition de sociétaire et de propriétaire, en s'aidant du capital comme d'un instrument nécessaire du travail, loin de le supprimer. Je commence par dire que cet idéal n'est possible qu'avec une société donnée, y compris toutes les classes qui la composent, c'està-dire régénérée par une éducation qui ait fait descendre jusqu'au plus profond des masses populaires les vérités morales sans lesquelles aucune espèce de société ne peut prospérer. Je veux parler du droit et du devoir. Avec cela, je crois bien des choses possibles, dont l'économie politique s'efforce de nous démontrer l'impossibilité. Les difficultés qu'elles déclarent insurmontables, en fait d'association ouvrière, se résument en deux points : la direction et le crédit. Comment l'usine, la fabrique, la manufacture pourront-elles marcher sans un capital? Que fera un directeur élu, par conséquent sans autorité et sans initiative? Gomment se maintiendra l'ordre si nécessaire dans une pareille association? Ne voudrat-on pas faire sortir de l'élection la hiérarchie dies fonctions? Et alors quelle confusion, quelle anarchie!
Sîfi LA déuouiiath: I
pas tous les enfants dus fi On a beau être jacobin ou r:i' avec la mère qui veut que si-^ chréliennement élevés, tiu uiuii cipline qui fait respecter les ii La politique n'est pas tout i morale aussi est un de !o donc jamais été plus pi'oi réformequ'imposeratôtoi
La seconde raison, c'e est plus en mesure mai passer de l'enseignement séparation de l'Universit point la disparition du gr je dirai plus loin sur quoi Mais, en supposant cette Bociété actuelle aurait me pense, étant mieux prépa séparation. Si l'opinion ralliée à cette thèse libéi elle verra à quel point I qu'on lui donne l'essor. N trera qu'elle peut se suf qu'elle sera de toutes les moyens nécessaires.
Pendant de longs sièclt été regardée comme indis l'industrie, La corporatioi l'ancien régime, une orgi vait se passer. On a vu, t
Nos économistes oublient une chose : c'est que tout devient, en pareil cas, facile ou difficile, selon la qualité morale des associés. Toutes les difficultés d'organisation et de direction tiennent à l'esprit, au cœur, au caractère des membres de la société. Il est sûr que l'intérêt des sociétaires, plus ou moins compris, ne suffit pas à y maintenir l'ordre et la discipline. Il y faut le sentiment du droit et surtout du devoir. On me permettra d'espérer qu'en attendant les expériences sur une grande échelle, on pourra rencontrer des natures d'ouvriers qui fourniront à nos économistes des exemples de ce que peuvent les bonnes habitudes morales pour le succès de telles entreprises. Pourquoi ces ouvriers bien inspirés ne sauraient-ils pas choisir leur directeur? Pourquoi refuseraient-ils l'obéissance à une autorité qu'ils sauraient capable et dévouée? Les exemples ne manquent pas de ces choix heureux faits par les ouvriers, en dehors des passions ou des calculs politiques. On a toujours vu que l'esprit de l'ouvrier entend mieux ses affaires que les affaires de l'État. Voilà la première condition réalisée par la morale : la bonne direction de l'établissement.
Quant à la condition économique, le crédit, c'est la grosse pierre d'achoppement. Comment des hommes d'affaires se décideront-ils à prêter sans garanties sûres le capital nécessaire à la création et au fonctionnement de l'usine? Les familles ouvrières, même en leur supposant quelques économies, ne trouveront pas au fond des bas de laine la somme d'écus néces-
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saire pour acheter un local convenable et tous les instruments indispensables du travail. Qui donc la fournira? Les sociétés de crédit, si les travailleurs leur offrent des garanties suffisantes pour le succès de leur entreprise? Mais voilà la difficulté; de telles garanties ne sont pas des gages. En dépit des apparences, et avec toutes les probabilités possibles de succès, il y a toujours le chapitre de Timprévu contre lequel tout créancier veut être garanti tout d'abord. C'est ici que le rôle des sociétés de patronage populaire pourra commencer. Ce sont elles qui faciliteront les arrangements entre les associations ouvrières et les sociétés de crédit, en les "aidant au besoin de leur bourse. Je conviens que les débuts du régime de l'association seront difficiles et laborieux. Mais je compte pour le succès définitif sur les premières expériences heureuses. Pourquoi ne pas espérer qu'elles encourageront de plus en plus de nouvelles entreprises en ce genre? Pourquoi l'économie politique aurait-elle le dernier mot dans ses prédictions sur l'avenir des sociétés de production? Avec les progrès intellectuels et moraux de nos classes ouvrières, je crois qu'il ne faut pas se hâter de déclarer impossible ce qui n'a pas encore été tenté. En tout cas, c'est l'expérience qui décidera si le rêve de quelques philosophes peut devenir une réalité. Réussir, dans ces conditions, au point d'arriver, par l'amortissement du capital, à se rendre propriétaires de l'usine, de la fabrique, de la manufacture, quelle solution de la grande question sociale I Quelle victoire du travail
et de l'économie! Quel triomphe de la morale! Je sais bien que la liberté n'improvisera point un tel ordre de choses. Non ; le patronat sera longtemps encore le régime économique des classes ouvrières. Mais qu'importe ? Le problème sera résolu, en fait comme en principe. Il ne restera plus qu'à en généraliser la solution. Ce sera l'œuvre du temps.
Il en est une autre, plus lente peut-être, mais plus sûre, et moins sujette aux vicissitudes des révolutions : c'est celle qui, par la force des choses, fera passer la terre aux mains qui la cultivent. Il ne s'agit pas, bien entendu, de toucher au droit de propriété. La propriété rurale appartient encore, pour une partie importante, à une bourgeoisie des villes et des campagnes qui la fait valoir par des fermiers, des métayers ou des ouvriers de ferme, travaillant pour des maîtres, moyennant une redevance en argent, un partage des fruits ou un salaire. Ce serait aller beaucoup trop loin de dire que c'est la Révolution qui a fait du paysan un propriétaire. Non, il l'était déjà. Mais elle lui a fait une plus lai^e place dans la classe des propriétaires ruraux. Il ne faut pas oublier que la bourgeoisie a encore plus profité que l'ouvrier de la terre de l'héritage des biens nationaux. Mais, depuis la Révolution, la propriété rurale a de plus en plus passé aux mains qui la cultivent, en vertu de la loi de succession, et aussi par l'action de causes diverses. Ce mouvement, que l'on n'arrêtera point, parce qu'il est dans la force des choses, est un progrès, quoi qu'en disent certains
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économistes qui croient voir la propriété ainsi tomber en poussière, de parcelle en parcelle. Je ne crois ni à l'utilité ni à la possibilité des grandes associations rurales, en France, à l'instar des grandes associations industrielles. Je ne les comprends que dans une certaine mesure, lorsqu'il s'agit des instruments d'exploitation, comme on en voit l'usage se répandre de plus en plus. Quant à la propriété elle-même, je doute que rien puisse en arrêter la diffusion, et je crois qu'un jour viendra où à peu près toute la propriété rurale sera entre les mains qui la cultivent.
Certains économistes déplorent cet état de choses, et rêvent la reconstruction de la grande propriété par l'association. C'est méconnaître, à mon sens, le tempérament des classes rurales. Tout, chez l'ouvrier de la terre, répugne invinciblement à cette transformation sociale, si naturelle chez l'ouvrier de l'usine. C'est l'amour de la vie de famille, la passion du travail solitaire, le goût de l'économie, et de l'épargne, poussé jusqu'à l'avarice et la dureté. Le paysan ne connaît guère d'autre lieu de réunion que l'église. Ce n'est ni la meilleure ni la plus grande partie de la société rurale qui fréquente le cabaret, où se dérangent les ménages et s'instruisent les partageux. En fait d'association entre les ouvriers de la terre, je n'en vois pas d'autre que la formation des -familles en sociétés plus ou moins patriarcales, que pourrait favoriser un réforme de notre code civil tendant à laisser au père de famille une plus large liberté de tester. Je ne vois point qu'il soit dans le caractère et
les habitudes du paysan de pratiquer d'autre association que celle de la famille. Celle-là peut se multiplier et s'étendre au grand profit de Tagriculture, et par la conservation des bonnes mœurs rurales.
Quoi qu'on en dise, la terre de France est bonne, et assez généreuse pour récompenser le labeur de ses enfants. Ah ! quand elle sera tout entière à eux, cette terre bien -aimée qu'ils auront conquise à la sueur de leurs fronts, on verra ce qu'ils savent en faire. Tout ce qu'ils attendent des gouvernements que leur envoient les révolutions de Paris, c'est de leur assurer la paix, de ne pas les écraser d'impôts, de les protéger au besoin contre la concurrence étrangère faite à leurs produits. A ces conditions, ils travailleront avec courage, comptant que la terre finira par leur rester, dans l'intérêt même des propriétaires qui en retirent un revenu de moins en moins proportionnel à sa valeur. Les maîtres de la terre reporteront leurs capitaux avec avantage sur l'industrie, le commerce, la banque, sur toutes les entreprises que la liberté d'initiative ne manquera pas de susciter dans un pays une fois libre des entraves que la centralisation met à l'activité individuelle et sociale. Voilà ce que rumine ce grand peuple qui trace son sillon, en courbant la tête comme le doux et patient animal qu'il conduit. Il sent qu'il marche à la grande conquête des temps modernes. Il voit qu'il la fait jour par jour et que rien ne résistera à sa passion. On fait injure au paysan, en lui parlant de partage. Il n'a jamais fait qu'un rêve, c'est de posséder la terre en la payant. Voilà une
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démocratie qui doit faire réfléchir celle des villes, si bruyante dans ses revendications, et si prompte dans ses révolutions. Elle a déjà sauvé plus d'une fois notre pauvre France de l'anarchie. Elle aura peutêtre encore à la sauver. Il n'y a pas, dans le monde entier, une partie plus saine de la nation. Quand elle aura atteint le niveau intellectuel et moral qui lui permettra de jouer le rôle qu'on lui assigne, nous n'aurons plus à craindre les Césars d'aventure.
Quoi qu'il en soit des solutions plus ou moins complètes de la question sociale que nous réserve l'avenir, Içs bons esprits sont d'accord sur deux choses : le but qui est la paix sociale, et la liberté qui en est le moyen. Oui, la paix sociale par la réconciliation des classes. Le christianisme s'entend là-dessus avec la philosophie et la politique qui pensent aux nécessités du présent, au lieu de récriminer sur le passé. L'auguste chef de l'Église catholique vient d'en définir les conditions dans sa dernière encyclique, en rappelant leurs devoirs aux riches et aux pauvres. Il y fait admirablement la part de l'État et la part de la société dans l'œuvre de pacification. « Patrons et ouvriers sont faits pour vivre dans une union amicale, même fraternelle, comme membres les uns et les autres d'une seule famille. » Voilà de grandes et belles paroles tombées d'une bouche que tout un monde écoute avec un saint respect. Mais rien ne vaut ce cri du cœur jeté dans la sanglante mêlée de Fourmies par un pauvre curé de campagne : a Riches, aimez Dieu et aimez vos frères. Cela ne veut pas dire seulement
payez-les. Les payer, c'est la simple justice, et vous leur devez l'amour. Vous êtes les intendants des pauvres, et, parce qu'il y aura toujours des pauvres sur la terre, Dieu vous a fait les ministres de sa Providence. Et vous, ouvriers, laissez-moi vous dire que c'est par la charité du Christ, et par elle seule que se réaliseront vos légitimes espérances. L'idéal, pour l'Humanité, n'est pas d'être parquée en deux camps, toujours armés l'un contre l'autre; il est dans l'union fraternelle. Souvenez-vous toujours que nous sommes tous les enfants du Père qui est aux cieux. » La plus belle morale humaine saurait-elle mieux dire?
Sans songer à ressusciter les corporations de l'ancien régime, certaines sociétés catholiques ont réalisé le vœu du brave curé, en fondant ce qu'on appelle les syndicats mixtes, à Lille, à Roubaix, à Tourcoing, à Fourmies même où il a porté la parole de paix. Grâce à la loi du 21 mars 4884, qui a consacré le droit d'association professionnelle, les syndicats peuvent être propriétaires, et constituer dans leur sein toute caisse de secours et d'assurance. Ils ont pour objet, disent les statuts, de procurer aux membres de la société les moyens d'accroître leur savoir professionnel, d'améliorer leur situation matérielle par des institutions économiques, de développer chez eux le goût de l'épargne par des institutions qui la leur rendent facile, de leur venir en aide dans les diverses nécessités de la vie par des œuvres de prévoyance, de leur ménager des conseils utiles et un appui moral dans leurs affaires litigieuses, de les
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aider à placer leurs enfants selon leur capacité, de s'occuper plus particulièrement encore du placement et de la surveillance des orphelins, de renseigner ceux de ses membres qui seraient momentanément sans travail sur les emplois vacants chez les patrons syndiqués. Voilà, dans sa forme pratique, le syndicat mixte, c'est-à-dire entre ouvriers et patrons, tel qu'on l'a compris dans le nord de la France, où la population est, en très grande majorité, catholique, non pas de nom seulement, mais de fait. Dans les conditions morales où se trouvent ces sociétés, elles pourront prospérer et se multiplier, sans aucun doute. Dans certaines parties de la France, le succès est plus douteux, ou tout au moins plus difficile. On ne saurait trop le redire : la question sociale est avant tout une question morale. Partout où se fera bien l'éducation populaire, les combinaisons économiques réussiront. Partout où elle se fera mal, ou ne se fera pas, elles échoueront misérablement. Soit qu'il s'agisse des rapports du patron et de l'ouvrier, soit qu'il s'agisse des rapports des ouvriers associés entre eux, c'est l'éducation qui décide de tout, qui supprime ou aggrave toutes les difficultés, qui fait aller toutes choses à la paix ou à la guerre. Tout devient facile à la science, avec le concours de la morale. Sans ce concours, tout devient difficile, sinon impossible. Jusqu'ici toutes les expériences faites pour résoudre le grand problème de l'organisation du travail, soit par le patronat, soit par le syndicat, soit par l'association proprement dite, soit par une coopération quelconque, n'ont réussi, en
France comme partout, que sur des ouvriers préparés à ces transformations par des idées, des sentiments, des habitudes qu'ils ont dû à leur éducation morale et religieuse. La vraie solution du problème social est donc là. Je suis loin de croire que la science pure n'ait rien à y faire. Il y a des solutions économiques meilleures que les autres. Il en est qui réalisent plus complètement l'idéal poursuivi par la théorie. Assurément, si le grand peuple des salariés, qui vit aujourd'hui tout entier sous le régime du patronat, arrive un jour à devenir un peuple d'associés, ce sera la solution la plus parfaite de la question sociale, la plus conforme à la dignité humaine. Je ne dirai pas la plus républicaine, parce que le régime républicain est plus propre à donner à une société quelconque le sentiment de ses droits que le sentiment de ses devoirs. La politique ne vaut pas la morale, pour tout ce qui concerne les relations des hommes entre eux* C'est donc dans la morale qu'est le véritable secret de toutes les solutions économiques et politiques. Sur ce point, la religion et la philospphie sont d'accord. Devant les réclamations de l'opinion publique, notre gouvernement républicain prépare une loi sur la liberté d'association. Que sera-t-elle? On ne le sait pas au juste. En apparence, elle sera peut-être une loi de liberté. Seulement, il est à craindre qu'elle ne réponde qu'imparfaitement à son titre, nous en savons déjà quelque chose qui n'est pas rassurant. Avec un gouvernement de parti, comme le nôtre, les lois les plus libérales peuvent cacher des pièges sous
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des clauses restrictives, vaguement rédigées, et qui sont autant de chausse-trappes pour la liberté dans l'exécution . La liberté d'association sous toutes ses formes, industrie, commerce, agriculture, enseignement, culte, assistance et charité, est d'autant plus nécessaire que le flot de la démocratie ouvrière monte sans cesse, avec les exigences et les prétentions du quatrième état. La loi sur les grèves, votée sous l'empire, qui n'est pas une loi de liberté, si l'ouvrier n'est pas libre de travailler quand même, a déjà eu de graves conséquences pour l'organisation du travail. La loi sur les syndicats des ouvriers et des patrons, votée sous la République, a déjà fait de ceux-ci les serviteurs de ceux-là, dans les questions à débattre. L'unique moyen de défense sociale, c'est l'entière liberté d'association pour tous, sous la protection du droit commun. Le gouvernement, de quelque nom qu'il s'appelle, république ou monarchie, n'a que ce moyen de résister aux assauts de la démocratie ouvrière, la seule classe qui jouisse aujourd'hui de la liberté par la loi de 84 sur les syndicats. J'ajoute, pour en revenir à la question qui fait l'objet de ce dernier chapitre, que la liberté d'association, garantie par une loi franche et loyale, est la grande solution du problème social, la seule qui permette à la société d'employer à l'œuvre de salut tout ce qu elle possède de richesse, d'intelligence et de vertu. Gardons-nous de demander autre chose à l'État. Ce serait sa ruine et la nôtre.
Nous pouvons, nous autres Français, envier le sort
des grandes nations de l'Europe, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Russie, de Tltalie elle-même dont les gouvernements et les partis politiques ont fait la fortune. La France n'a pas eu ce bonheur depuis sa Révolution. Sauf de rares exceptions, nos gouvernements ont manqué de sagesse; et tous nos partis politiques ont trop obéi à leurs passions. Notre France n'en est pas moins restée un bon pays et un bon peuple. Quand donc y fera-t-on l'expérience d'un régime qui laisse à notre société française la libre expansion de ses puissantes facultés et de ses merveilleuses aptitudes? Qu'en fait- elle maintenant, emprisonnée comme elle Test dans les liens d'une centralisation qui la paralyse. Que son gouvernement, quelque nom qu'il porte, lui rende l'usage de ses organes et lui ouvre enfin la carrière. On verra quel essor elle prendra, dans toutes les directions. Pour ne parler que de la question sociale, on verra ce que peut l'émulation dans l'œuvre du bien, dans l'assistance, dans la charité, dans l'association de tout genre, pour la solution du grand problème que l'ignorance et la misère laissent suspendu sur nos têtes, de plus en plus menaçant, avec des gouvernements qui se chargent de toutes les tâches, sans pouvoir en remplir une seule à la satisfaction du peuple qu'ils gouvernent.
Puissions-nous, sous ce régime de liberté, voir enfin cette sainte ligue du bien public, dans le vrai sens du mot, où le cœur de la France aura raison des haines de parti et des préjugés de classe, où un
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même sentiment de fraternité fera qu'il n'y ait, chez nous, plus de riches qui abusent de leur richesse, plus de pauvres qui s'exaspèrent de leur pauvreté, où il n'y aura plus de question sociale, parce que, s'il y a toujours inégalité de bien-être, il n'y aura plus de misère, pas même cette misère du vice à laquelle on ne permettra plus de s'étaler. Quelle société sera la nôtre ainsi transformée par la liberté! Plus d'aumône pour les mendiants, mais toujours aide pour les travailleurs, secours pour les malheureux, asile pour les invalides du travail. Et tout cela sans l'intervention de l'État, par les sociétés de crédit, par les sociétés de secours, par les caisses de prévoyance où les dons de la richesse iront doubler les contributions du travail. Que l'État fasse donc place enfin à toutes les initiatives, à tous les dévouements, de quelque part qu'ils viennent, et notre France ne sera pas seulement un beau pays, mais le plus heureux de la terre, parce qu'au fond son peuple est le plus sympathique, le plus aimable, le meilleur peut-être, et ne serait pas le moins sage, s'il se donnait le quart d'heure de réflexion, avant d'agir.
Quand je parle des miracles de la liberté, on me renvoie à l'Angleterre et surtout aux États-Unis. C'est là, me dit-on, qu'il faut voir comment l'initiative individuelle sait se passer de l'État. J'avoue que le Français n'a pas, au même degré que l'Anglais et FAméricain, confiance en son droit et surtout dans sa force. Il n'aime pas à être seul dans la bataille de la vie, comme dans les autres. Son caractère hésite à se
lancer dans les entreprises où il ne peut compter que sur lui. C'est peut-être pour cela que la domination de rÉtat lui pèse moins qu'à tout autre peuple. Il éprouve quelque peine, et aussi quelque frayeur à s'en séparer. Que deviendront l'Université, le clergé, l'assistance publique, la commune, si on les enlève à rÉtat dont une longue tutelle leur a fait une habitude? J'en conviens, bien des gens qui me liront, si je trouve des lecteurs, pourront me trouver trop confiant dans l'avenir d'une société si largement émancipée. L'objection est sérieuse. Mais n oublie-t-on pas une chose qui permet de bien augurer du régime libéral dont je viens de tracer l'esquisse? Si notre peuple est le moins fait peut-être pour l'initiative individuelle, il est le plus fait pour l'initiative sociale, grâce à cette vertu de sympathie qui lui est propre. Seul devant l'inconnu, je ne dis pas le danger, il attend qu'on lui donne l'exemple. Mais voyez-le en bande dans les entreprises les plus hasardées : il s'y précipite sans voir le péril. C'est ce qui en fait un admirable soldat dans la bataille. Notre furie française tient au caractère national, parce que ce caractère est surtout fait de sympathie. Dans les rangs, le camarade est un frère d'armes. Avec lui, on va gaiement à la mort. Cela s'appelle s'entraîner.
Nulle part, l'association ne trouvera un terrain mieux préparé qu'en France, quand on a oudra bien lui laisser le champ libre. L'orgueil anglais y répugne. L'égoïsme américain s'y prête mal. Chacun incline à se passer du concours d'autrui, et à faire ses affaires
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soi-même. Cela réussira à ces deux peuples, tant qu'ils auront de l'espace pour déployer leur activité, tant que l'un aura la vaste Amérique du Nord à exploiter par son industrie, tant que l'autre aura l'empire des mers à parcourir pour son commerce. Le monde entier est leur théâtre et peut suffire à leur audacieuse activité. Renfermée et concentrée en elle-même, notre société française n'a que son pays, dont notre histoire a fait les étroites limites, encore resserrées par le traité de Francfort. Quand elle en sort et se répand dans le monde, c'est surtout pour y guerroyer. Elle est plus faite pour cela que pour coloniser. Mais cette terre est riche, cette société est heureusement douée. L'association y peut faire des œuvres en tout genre qui étonneront le monde. C'est alors que l'on comprendra à l'étranger tout ce que le grand cœur de notre peuple recèle de vertus d'activité, de courage, de dévouement et d'amour pour la solution du plus grand problème qui ait été posé aux peuples et aux gouvernements : la paix sociale.
S'il est une doctrine que ne goûte point ce peuple, c'est celle qui explique tout, dans l'Humanité comme dans la Nature, par l'impitoyable loi de la concurrence vitale, qui jouit d'une telle autorité dans la science anglaise et dans la pratique américaine. C'est la véritable loi d'airain dont parlent les socialistes allemands, en l'appliquant à l'organisation actuelle du travail. Si chrétiennes que semblent encore ces deux sociétés, c'est au fond le dogme de la force qui y domine, sous le régime de la liberté.
Je ne parle pas de rAllemagne, qui n'a jamais compris d'autre dogme, même avant que le chancelier de fer soit venu l'imposer à l'Europe. Notre noble France ne l'a jamais enseigné. Si elle la pratiqué, c'est sous la prestigieuse domination d'un grand homme qui n'était pas Français. Que cette •dure loi règne en souveraine absolue dans le monde de la Nature, rien de plus évident, puisque c'est le monde de la force. Là, les forts dévorent les faibles isans scrupules de conscience, sans inspirations de pitié, sous l'impulsion toute-puissante de leurs instincts. La sympathie humaine peut en souffrir, la sympathie française surtout. Mais la science n'y fait nulle objection. C'est l'ordre créé par le Père de la nature. Mais Tordre, dans l'Humanité, a de tout autres conditiens. Ce monde-là est gouverné par une autre loi qui se nomme la justice, un chrétien dirait la charité. Cette loi veut que tous les êtres qui Thabitent puissent y vivre, forts ou faibles, faibles surtout, parce que c'est un devoir plus impérieux de les aider à vivre. Elle ne supprime que les êtres malfaisants. Et encore préfère-t-elle les réprimer. Quels que soient les avantages de la force et les embarras de la faiblesse pour le salut de la société, elle veut qu'on réprime les forts et qu'on protège les faibles, au nom du droit. Elle aide à vivre ceux que la nature a condamnés. Elle les conserve précieusement dans leur personne et dans leur postérité. La loi de Sparte qui précipitait dans le Barathre les nouveau-nés contrefaits ou infirmes lui fait horreur. Malheur aux
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faibles! disait la loi de force. Protection aux faibles, dit la. loi de justice. Amour des pauvres, dit la loi de charité. Jamais la doctrine de la concurrence vitale appliquée à THumanité ne deviendra populaire dans le pays du droit. C'est pour cela que la liberté, au lieu d'y faire naître une anarchie dont ne profiterait que la force, y produira, par la vertus des sentiments sympathiques qui y abondent, toutes les œuvres de justice, de charité, de protection et d'assistance que l'État ne peut faire qu'à grands frais, et d'une façon insuffisante. Si l'on en juge par le passé et le^présent, la France est peut-être le peuple de l'Europe le moins avancé dans la voie de l'association. Ce retard ne tient point au génie national, sympathique à l'excès, mais uniquement à la centralisation dans laquelle sa liberté est emprisonnée, depuis le premier empire. L'État pourvoyant- à tout ne lui en a laissé ni le besoin ni le goût. L'avenir montrera à l'Europe que la France est par excellence le pays de l'association.
C'est l'avis d'un excellent esprit qui a fait paraître récemment une remarquable étude sur ce sujet. Après avoir établi que toute loi sur les associations implique une réserve de répression répressive, pourvu que les pénalités ne s'attaquent jamais qu'au délit, non au principe même de l'association, l'auteur conclut ainsi : a Ce que l'on peut affirmer sans trop de crainte, sous peine de désespérer de l'esprit français, c'est que la liberté d'association serait mise à profit dans une large mesure. Sur ce point, il règne beau-
coup de doute et d'incrédulité. On a souvent répété que les Français étaient rebelles à l'association. Ce reproche ressemble à celui qu'on leur adresse non moins souvent de n'être pas colonisateurs, parce qu'ils n'ont pas de colonies; ils l'ont été, quand ils en avaient. Ils ne s'associent pas, parce qu'il leur en est fait défense, et qu'ils ont à compter avec une législation qui suffit amplement à leur en ôter le goût. Que se passerait-il le jour où la loi changerait? N'estce pas un singulier préjugé que de nous croire à ce point insociables? Et ne serait-il pas plus vrai de dire, au contraire, que, s'il est une race où Tinstinct social soit inné, qui soit essentiellement rebelle à régoïsme et à l'individualisme que d'autres ont érigé en dogme et en règle de conduite, c'est la nôtre? S'il en était ainsi, la loi française, qui contrarie à ce point les mœurs, serait étrangement choquante, et il serait urgent de la modifier. Sans considérer tant de choses, il suffit qu'il y ait là une grave question de liberté et de justice *. »
Une École démocratique qui se croit libérale, parce qu'elle est révolutionnaire, pense encore aujourd'hui que la Déclaration des droits de Vhomme a suffi pour faire de tout Français un citoyen libre. « Ce que vous voulez reconnaître, disait un orateur applaudi du Sénat, en 1883, en combattant un projet de loi sur la liberté d'association, ce sont les principes de la Révolution française, dont la base est la
1. Revtie des Deux Mondes, 15 octobre 1891, par Pierre Dareste.
l'association ouvrière. 375
liberté individuelle se développant complètement, et affranchissant l'individu. » En réalité, c'est la purfe doctrine de Robespierre, qui la tenait du Contrat social. Rousseau mettait la loi, expression de la volonté générale, au-dessus de tout, de la liberté, de la justice, de l'humanité; au-dessus de ce droit individuel lui-même que notre Révolution a vainement proclamé. C'est lui qui punit de mort toute protestation contraire à la volonté du peuple souverain. Au fond, c'est la tradition de Richelieu, de Louis XIV, de toute l'antiquité sur l'omnipotence de l'État. Pourquoi la Déclaration des droits de Vliomme n^a-t-elle été qu'une formule morte? C'est parce que le droit individuel n'y était point garanti par le droit social. J'entends le droit de la société en regard de l'État. Je ne sais pas si la liberté d'association figure dans la grande énumération des droits de Vhomme, En tout cas, nos grands hommes de la Révolution n'y ont guère songé. Or, qu'est-ce que l'individu, seul devant l'État? Un être impuissant de toute façon, soit à défendre sa liberté, soit à en faire usage. Quelle résistance le droit individuel a-t-il opposé à la dictature de la Terreur, au despotisme de l'empire? Quelles œuvres sociales a-t-il faites en dehors de l'État. N'en pouvant faire aucune, ni d'éducation, ni d'enseignement, ni d'assistance, ni de charité, il a remis l'initiative de toutes ces choses à l'État.
Voilà comment le peuple d'Europe le plus libre en principe, est le moins libre peut-être en fait. C'est que, seul en face de l'État, il se décourage de l'action.
et qu'habitué de plus en plus à faire le moins possible par lui-même, il laisse tout faire à l'État,- qui, chez nous, ne se fait 4)as prier pour se substituer à Tinitiative individuelle ou sociale, Nous en sommes là, depuis notre grande Révolution. Enfermés dans cette étroite prison de la centralisation, où nos facultés d'action et d'initiative s'atrophient, nous ne pouvons en sortir que par la porte de l'association. De l'air, encore de l'air : c'est le vœu de tous ceux qui veulent rendre à la liberté ses œuvres fécondes, à la France sa puissance et sa grandeur. Le régime de l'individualisme peut convenir à certains peuples, tels que l'Angleterre ou surtout les États-Unis. Mais ces peuples n'ont ni les mêmes conditions d'existence, ni le même génie que le nôtre. Je ne saurais mieux finir ce livre qui a pour titre la a Démocratie libérale » qu'en citant encore ces quelques lignes. « Sans la liberté d'association, c'est le droit public lui-même qui est en péril : car la liberté des individus est toujours précaire, et la conséquence prévue et nécessaire de l'individualisme, en France, c'est le oc césarisme ».
l.Hevite des Deux Mondes, 15 octobre 1891, par Pierre Daresle.