CHAPITRE IV
J*ai rêvé, moi aussi, la solution par TÉtat. J'attendais tout de lui; je le croyais capable de faire des miracles de puissance et de justice sociale. J*ai toujours les mêmes sentiments pour les classes populaires. Je ne suis pas de ceux qui trouvent que tout est pour le mieux dans la meilleure des Républiques. Je crois plus que jamais à la nécessité d'une transformation qui fera de notre belle France un peuple d'égaux et de frères; mais je n'ai plus la même confiance dans l'État pour l'opérer. Mon socialisme, si l'on peut appeler de ce nom équivoque la profonde et constante préoccupation des misères et des souftrances populaires, n'a plus rien d'autoritaire. Voilà pourquoi je n'écrirais plus le livre de la Démocratie, Il y avait bien des rêves dans cette œuvre inspirée par la haine de la démocratie césarienne. Les États- Unis d'Europe; un socialisme d'État se chargeant de
rinstruction, de Téducation, de Tassistance populaire; la morale de la conscience substituée partout et pour tous à la morale du catéchisme, par Tautorité toute- puissante du gouvernement; l'État devenu la vraie Providence de la démocratie : c'était la solution de la question sociale à bref délai. Pour moi, l'État et la société ne faisaient qu'un. Éiait-ce la société qui se fondait .dans l'État, ou l'État qui se fondait dans la société, sous une République démocratique? Je n'y voyais qu'une seule et même chose.
La longue et décisive expérience du régime républicain m'a appris à faire les distinctions nécessaires. Jamais le droit de l'État, le droit de la commune, le droit de la société n'ont eu plus besoin d'être fortement séparés. Jamais il n'a été plus essentiel de définir et de faire respecter leurs limites, si l'on veut que toutes les libertés qui nous sont chères ne périssent dans une fatale confusion. C'est le but principal de ce livre. En mettant à part tout ce qui est proprement le service de l'État, la diplomatie, l'armée, la justice, la police, j'ai essayé de montrer tout ce qui doit rester dans le domaine de l'initiative privée, le culte, l'instruction et l'éducation, l'assistance et la charité. En abordant la question sociale proprement dite, qui fait l'espérance des peuples et le souci des gouvernements, je voudrais, non pas en formuler la solution, ce qui serait bien téméraire, mais la préparer, en indiquant la méthode à suivre.
Il y a deux manières d'expliquer les transformations qui s'opèrent dans le monde moral, aussi bien
que dans le monde physique, par de subites catastrophes qu'on appelle des révolutions, ou par d'insensibles progrès qu'on nomme des évolutions. Dans les premières, c'est une force aveugle qui éclate tout à coup, renversant et brisant tout sur son passage. Dans les secondes, c'est une puissance sûre d'ellemême qui agit lentement, et dont la science peut prévoir et mesurer les effets. Notre histoire nationale est pleine de coups d'État d'en haut et de coups de force d'en bas, qui la rendent dramatique et trop souvent tragique. En sommes-nous plus heureux et plus avancés? ceci regarde les historiens et les politiques. Quant à moi, l'expérience m'a édifié sur les dangers de la méthode révolutionnaire. Je tiens décidément pour la méthode d'évolution, et je l'applique à la grande question qui agite plus que jamais l'Europe entière. Est-il exact de dire que, si le tiers état a fait sa révolution, tout n'est pas fini, et qu'il reste au quatrième état à faire la sienne? La thèse n'est pas juste, historiquement parlant. Il n'y a plus d'État dans la société actuelle, sous le niveau de l'égalité démocratique. En 89, il y avait réellement trois ordres correspondant à trois classes dans la société, le clergé, la noblesse, et ce tiers état bien plus nombreux dont la Révolution fut l'œuvre et le triomphe. C'était la bourgeoise, contre laquelle le prétendu quatrième État prépare la sienne. L'orage révolutionnaire passa bien au-dessus de ce peuple courbé et soumis qui ne comprenait pas grand'chose au grand drame joué surtout par la bourgeoise et pour elle.
C'est la bourgeoisie qui en fut le grand acteur. Non que je veuille dire que la classe bourgeoise tout entière y ait pris part. Partout, dans la bourgeoise, comme dans le peuple, les classes sont inconscientes et passives. J'affirme seulement que presque tous les héros de cette histoire sont des bourgeois. Sauf Mirabeau, La Fayette, Gondorcet et quelques noms obscurs, tous les grands révolutionnaires, jacobins, montagnards, girondins .appartiennent à la bourgeoise, Camille Desmoulins, Vergniaud, Danton, Robespierre, Marat. La Convention en était pleine, et fit la Terreur, sous leur domination. Aujourd'hui cette bourgeoisie qui a recueilli l'héritage de la Révolution, et tient à le conserver, se trouve, vis-à-vis de la démocratie proprement dite, dans une situation qui n'est pas sans analogie avec ces classes privilégiées contre lesquelles son aînée a livré de furieux combats. Elle n'a point de privilèges légalement parlant. Mais elle en a deux que la démocratie ne lui pardonnera jamais, tant qu'elle n'aura pas vu améliorer son sort. Pour le quatrième état, elle est une classe qui vit et jouit sans travailler.
Vivre et jouir, sans travailler, pour ce peuple d'ouvriers qui ne comprend que le travail manuel, voilà ce qui fait passer dans l'âme populaire toutes les indignations, toutes les haines, toutes les colères des révolutionnaires de 93, quelque chose de pire encore, s'il faut en croire Henri Heine qui écrivait que la Révolution de 93 ne serait qu'une idylle à côté de celle que nous promet le quatrième État. Il
voulait dire sans doute que, si la première a été faite par des monstres, la seconde serait faite par des sauvages. Le peuple de nos jours est resté peuple, malgré la culture d'esprit que lui ont donnée les écoles, les clubs, et la presse de notre temps qui, par parenthèse, n'est pas une excellence école d'éducation. 11 souffre et il ne peut jouir. Il croit cela doublement injuste. Comment ne finirait-il pas par se faire justice de ses propres mains, ayant à ^a tête les hommes sortis des bas-fonds de la politique? Notre peuple est bon, humain et généreux au fond. Mais malheur à la société qui ne songerait qu'au gendarme pour résoudre la question sociale I Devant ce péril, il est temps que les vrais amis de notre démocratie avisent. On doit prêcher au peuple surtout d'exemple. Les leçons sont excellentes; mais les œuvres valent encore mieux. Il a trop le goût des solutions promptes et violentes. Il faut lui faire comprendre, par des œuvres accomplies sous ses yeux, que les progrès amèneront avec le temps les transformations qui ne se feraient pas sans risque de ruine pour tous, par des moyens révolutionnaires.
On connaît les formules qui circulent dans les ateliers : ni riches, ni pauvres; ni ouvriers, ni patrons; tous les citoyens fonctionnaires ou pensionnaires de l'État; la terre à qui la cultive; l'usine à qui la fait marcher. C'est très beau. Mais, comme l'État, dans un pays comme le nôtre, s'incarne dans un parti ou dans une faction, ce n'est pas toujours la justice qui fera la loi. Plus que jamais les places, les
faveurs, les honneurs de l'État seront pour les frères et amis. On sait déjà comment TÉtat est devenu une proie pour la race des politiciens. Sous un régime où rÉtat sera tout et Tindividu rien, ce sera bien autre chose. Les communistes à la façon de Gabet nous avaient promis le paradis sur terre. La colonie icarienne est devenue un enfer, d'où les colons se sont empressés de fuir au plus vite. Il n'y a qu'un moyen de supporter le régime de la communauté : c'est d'avoir les vertus du moine ou du soldat. La terre à qui la cultive? L'usine à qui la fait marcher? Mais avec quoi le paysan achètera-t-il la terre? Avec quoi l'ouvrier payera-t-il l'usine? Ni l'un ni l'autre n'entend voler. Et puis, si l'usine ou la terre devenait la propriété de l'ouvrier par la planche des assignats, comment s'y prendraient-ils pour exploiter l'une et l'autre sans capitaux?
Ne parlons plus de ces utopies qui ont eu un. moment de vogue. Il faut rendre cette justice aux socialistes de notre temps qu'ils comptent davantage avec la réalité. Le socialisme allemand est plus patient que le nôtre, et moins révolutionnaire, quant aux moyens de se rendre maître du pouvoir, tout en étant plus absolu peut-être dans la solution. On aime les coups de théâtre, chez nous. Chez nos froids voisins, on n'est jamais pressé; on attend tout du temps, et l'on procède avec méthode. Mais le but est encore plus radical. C'est l'entière suppression du capital, terre ou argent. Le socialisme allemand ne s'est pas encore demandé quel ordre social doit correspondre
326 LA DÈMOCllÂTIE LIBËI\ALE.
à une pareille solution, si ce serait Tindividualisme ou le communisme absolu. Le quatrième état, en France et ailleurs, ne semble point avoir d'idéal social en ce moment. Il ramène tout le problème aux rapports du patron et de l'ouvrier. Ce sont les questions des heures de travail, des jours de repos, d'un minimum de salaire, pour lesquelles il s'enflamme et fait des grèves dans toute l'Europe. Il a moins de goût que jamais pour les grands systèmes de philosophie sociale qui passionnaient les Écoles d'il y a quarante ans. Il se pique d'être pratique et positif. Les rêveurs de théorie le laissent indifférent. Partout il n'en est encore qu'à réclamer l'intervention de l'État dans les conflits entre les patrons et les ouvriers; mais comme on manque de patience en France, gare aux coups de force. En Allemagne, on attendra le jour où le suffrage universel rendra le quatrième état maître d'imposer toutes ses conditions.
En ce moment, Saint-Simon, Fourier et Gabet ne comptent plus chez nous. Il ne reste que l'École de Louis Blanc, dont tout le socialisme consistait dans le concours de l'État. Toute notre démocratie, à son exemple, tourne ses regards de ce côté. Elle compte sur l'État, et n'attend rien de l'initiative sociale. Elle veut le faire intervenir encore plus comme juge que comme arbitre dans ses différends avec la bourgeoisie industrielle et financière, pour laquelle elle a plus de haine et de colère que l'ancienne bourgeoisie n'en avait contre l'ancienne noblesse. Lisez la presse socialiste. Vous n'y trouverez que des déclamations
contre les privilèges de l'argent, et des adjurations à rÉtat d'y mettre ordre. Nul goût pour les œuvres de liberté ; nulle confiance dans l'initiative privée. Y at-il une question sociale qui devienne tout à coup à l'ordre du jour de l'opinion publique? Tous les journaux de la république socialiste font appel à l'État pour la trancher, comme son devoir le lui commande. Notre gouvernement, sur l'injonction de nos parlementaires, bien moins émus des scènes du l*'' mai que préoccupés de leurs intérêts électoraux, va essayer de faire quelque chose qui ait l'air d'une solution, pour satisfaire cette démocratie que l'on retrouvera sur le champ de bataille des futures élections, la voix haute, le geste menaçant. Aujourd'hui, la réglementation officielle du travail au profit des ouvriers et au détriment des patrons est le dernier mot du socialisme.
Le quatrième état se trompe, s'il croit que la solution sociale est au Palais Bourbon, au Luxembourg, ou à l'Elysée. Pour prévenir les dangers des solutions révolutionnaires, les gouvernements de l'Europe se sont demandé si l'État ne devait pas intervenir par une série de lois ou de mesures propres à satisfaire aux réclamations des ouvriers, dans la mesure de ce qui est raisonnable et possible. Un congrès a été réuni à Berlin, par l'initiative du grand empereur d'Allemagne, pour conférer sur les questions sociales. On y a parlé de tout, en finissant par conclure que l'État n'a d'autre mission, dans les différents conflits entre ouvriers et patrons, que de faire respecter
328 LA démochatie libérale.
Tordre et la liberté. On a entendu de beaux discours philanthropiques dont Guillaume II a été charmé. Le prince de Bismarck, qui aime à conclure, n'eût point assisté à ce congrès, et n'eût point conseillé à son maître de le réunir, s'il eût été encore chancelier de l'empire. Son socialisme d'État était à double fin. Sa caisse des retraites pour les ouvriers était une invention plus politique que philanthropique. Les socialistes allemands y ont vu la main mise de l'État sur les classes ouvrières. Et quelle main! Les lois draconiennes de M. Bismarck ne leur laissaient aucune illusion.
Je ne vois pas qu'en changeant de tactique, le parti ouvrier ait beaucoup avancé la solution de la question sociale. Il a passionné les masses, et envenimé les relations entre ouvriers et patrons. Il a porté le débat sur un terrain qui n'est pas le bon. Il met les gouvernements et les parlements dans un embarras extrême, en les faisant arbitres et juges dans des questions qu'ils ne peuvent décider, et qu'ils tranchent le plus souvent sans prévoir les conséquences. L'État ne peut intervenir directement que là où il s'agit d'une question de justice ou d'humanité. Ce qu'on appelle improprement la question sociale estelle de ce genre, et le socialisme d'État a-t-il une raison d'être. C'est là-dessus qu'il faut d'abord s'entendre, et que sans doute la conférence de Berlin n'a pas dû passer sous silence. Quand la loi intervient dans l'organisation du travail pour assurer les ouvriers contre les accidents d'atelier qui ne sont point de leur faute, c'est une loi de justice. Quand elle
intervient pour protéger les femmes et les enfants contre les exigences de la production industrielle, c'est tout à la fois une loi de justice et d'humanité. L'État est dans son rôle alors. Car ce n'est pas seulement son droit, mais son devoir. Qu'en outre l'État, dont la mission est de veiller à tout ce qui touche aux besoins de la société, s'intéresse particulièrement au sort des classes laborieuses, comme il s'intéresse aux choses du culte, de l'enseignement, de l'éducation, qui ne rentrent pas directement dans ses fonctions, ce sont des questions auxquelles il ne peut rester indifférent. Si sa main ne doit point se faire sentir en toutes ces choses, son œil doit toujours rester ouvert. Je tiens à le redire. Mais il doit s'en tenir là. L'œuvre sociale proprement dite n'est point son œuvre propre; elle est l'œuvre de la société, agissant dans la plénitude de la liberté. Le socialisme d'État est une usurpation de fonction. C'est le régime d'une société en tutelle. Jl y a encore de nos jours des états de société où il se comprend : par exemple, une société barbare, une société chinoise, si l'on veut. Alors il faut que l'État se mêle de tout, se charge de tout, entreprenne tout. Tout devient, en ce cas, œuvre et service d'État. Mais une société vraiment majeure ne peut vivre sous un pareil régime. Ce qui fait sa force et sa grandeur, c'est la liberté, surtout dans les œuvres qui lui font le plus honneur. Toute société où l'État garde le monopole des grandes œuvres sociales, perd sa vitalité et sa fécondité, alors même qu'elle offre les apparences de puissance et
de grandeur. Toute œuvre humaine perd son prix, quand elle se fait par la machine administrative.
C'est donc du côté de la société, non de TÉtat, qu4l faut regarder, si Ton veut trouver la solution du problème. On parle sans cesse de la solution sociale, comme si le problème était simple, et pouvait tenir tout entier dans une formule. Alors chaque socialiste d'École se met à l'œuvre, et tourmente son cerveau pour en tirer une solution du problème, selon son imagination ou sa logique. La France s'est montrée trop riche en théories de ce genre. C'est l'église de Saint-Simon, l'Icarie de Cabet, le phalanstère de Fourier, la banque d'échange de Proudhon, le socialisme d'État de Louis Blanc, et bien d'autres inventions qui sont données, chacune pour la panacée universelle. Tout cela a-t-il fait avancer la question d'un pas? Quelques-unes de ces solutions ont été expérimentées? Ont-elles soutenu l'épreuve de l'expérience? Les contemporains sont encore là pour répondre. J'ai foi dans la méthode plus modeste qui procède par des œuvres, et non par des théories pour lesquelles notre génie logique a une véritable passion. D'abord, il ne faut plus parler de la solution sociale. C'est cela qui a fait courir bien des esprits de notre pays à la première théorie qui la promet. Mais si la solution sociale est une chimère, il y a beaucoup de solutions qui sont excellentes, quand elles ont reçu la sanction de l'expérience. Si l'on veut absolument qu'il y ait une question sociale, je suis de ceux qui la résument tout entière dans la formule suivante : l'amélioration
du sort des masses par tous les moyens possibles. C'est Tentente cordiale entre les ouvriers et les patrons, fondée sur la communauté des intérêts et la fraternité des sentiments. C'est la construction de maisons ouvrières. C'est l'école pour les enfants. C'est l'assurance d'une pension de retraite pour l'ouvrier, moyennant retenue garantie par la loi, sans aucune intervention de l'État. C'est la société de crédit. C'est la société de consommation. C'est enfin la société coopérative. J'en oublie beaucoup d'autres, parmi les œuvres si diverses de l'initiative privée. Toutes les institutions pratiques qui contribuent à l'amélioration du sort des travailleurs sont autant de solutions. Les intelligents et généreux patrons des plus grandes usines de France ont plus fait, par les œuvres, pour les progrès du bon et vrai socialisme que tous les écrivains des écoles socialistes par leurs livres. L'École de Leplay, qui se recrute plutôt par nos économistes, nos ingénieurs et nos directeurs d'usines que par nos politiques et nos philosophes, a mieux pratiqué que toute autre, par ses précieuses monographies, cette vraie méthode d'observation qui ne s'égare point en vagues généralités. La science sociale n'a point d'interprètes plus sûrs et plus sincères.
Le socialisme révolutionnaire sera toujours vaincu dans sa lutte impie contre la société. S'il devait avoir son jour de triomphe par surprise, il ne survivrait pas à sa victoire. Seulement, la patrie pourrait y périr. La politique de table rase n'a jamais réussi,; dans aucun pays. La France a payé cher sa brusque:-
çt violente rupture avec toutes ses traditions. Dieu veuille qu'elle n'en soit pas quitte à l'heure qu'il est. On n'improvise pas impunément un ordre de choses nouveau avec la baguette d'une fée révolutionnaire. Il faut partir de ce qui est, non de ce qui doit être, dans les réformes sociales, comme dans les réformes politiques. Si l'avenir est aux espérances, le présent est aux réalités. Or, ici, la réalité c'est le concours du patron et de l'ouvrier dans l'œuvre à faire. L'un ne peut rien sans l'autre. Si le patron est trop dur, si l'ouvrier est trop exigeant, l'usine n'ira pas mieux que la ferme. Les grèves ruineront le patron et feront mourir de faim l'ouvrier. L'économie politique s'évertue à montrer que, si le travail de l'ouvrier enrichit le patron, le capital du patron fait vivre l'ouvrier. C'est incontestable. Mais il n'est pas défendu à l'ouvrier d'espérer encore mieux. En tout cas, l'entente des intérêts a besoin de l'accord des cœurs. Pour que tout aille bien dans l'usine et dans la ferme, il faut que chacun y mette du sien.
Pour se faire une idée des difficultés actuelles du patronat, il faut remonter à son histoire. Il date de loin. Ni l'antiquité, ni le moyen âge, ni la société moderne jusqu'à la Révolution, et même après, n'ont connu d'autre organisation du travail. Les rapports entre le patron et l'ouvrier étaient très simples dans la société antique : c'étaient les rapports entre le maître et l'esclave, dans les grands domaines de l'agriculture, et dans les grands ateliers de l'industrie fort peu développée d'ailleurs. Sous des maîtres
païens, ce régime était tout ce qu'il y a de plus dur. Le régime du servage était plus doux, par comparaison seulement. On a fait là-dessus des idylles qui ne répondaient pas tout à fait à la réalité. Il n'en faut pas moins reconnaître que le joug du serf était plus tolérable sous des maîtres chrétiens auxquels rÉglise enseignait et imposait au besoin la justice évangélique. Pendant tout le temps qu'a duré le régime des corporations, l'ouvrier des villes jouissait d'une certaine liberté garantie par les statuts, sous l'autorité d'un patron dont les droits n'étaient pas sans devoirs. La Révolution de 89, qui devait faire une société toute nouvelle de citoyens, d'égaux et de frères, selon son symbole, ne descendit d'abord pas assez profondément dans les classes populaires pour y changer tout à coup l'organisation du travail. Ce ne fut qu'à partir de la monarchie de 1830 que commencèrent à se produire les revendications populaires, sous la propagande des sociétés secrètes encore plus que des écoles socialistes.
Jusque-là les rapports de l'ouvrier et du patron étaient fort simples. L'ouvrier ne se croyait d'autre droit que de vivre avec sa famille du salaire convenu. Le patron ne se croyait d'autre devoir que de remplir strictement ses engagements. Le droit de faire grève n'existait pas. La loi n'intervenait que pour faire respecter le droit commun de part et d'autre. C'est à partir de cette époque que les relations entre ouvriers et patrons changèrent de nature. La grande industrie, comme le grand commerce,
tendit partout à remplacer la petite* Les chefs de maisons, voulant faire rapidement fortune, organisèrent le travail sur une vaste échelle. Le patron devint moins accessible à l'ouvrier, ne vivant plus côte à côte avec lui, se faisant suppléer dans sa direction par des subalternes plus durs et plus exigeants. Aujourd'hui, dans toutes les grandes entreprises industrielles, le patronat proprement dit a fait place à la direction d'un chef, sous l'administra tion des compagnies, avec le contrôle d'une société d'actionnaires qui n'ont guère d'autre pensée que d'augmenter leur dividende. Dès lors, le travail et le capital ne se connaissant plus, comment ne seraientils pas devenus ennemis ?
D'autre part, l'ouvrier, une fois entré dans le régime de l'égalité civile, se sentit venir des ambi tions d'avenir qu'il n'avait pas encore connues. Quand il arriva au partage des droits politiques, ses prétentions s'élevèrent en proportion de l'importance de son rôle dans la commune et dans l'État. Il commença à trouver que le capital s'était fait la part du lion, et qu'il était de toute justice que le travail se la fit à son tour. Avec le suffrage universel, source de tout droit et de tout pouvoir, le peuple peut dire avec plus de raison que Louis XIV : a l'État, c'est moi ». Le gouvernement est son très humble serviteur, aussi bien que le Parlement. Aussi est-ce à l'un et à l'autre qu'il s'adresse maintenant dans ses différends avec les patrons ou les compagnies qui le font travailler. Là est le danger. J'entends dire que
le socialisme n'est pas à craindre, parce que les Écoles socialistes ont perdu tout crédit sur les classes ouvrières. Je pense exactement le contraire. Les utopies sociales des Cabet, des Fonder, des Proudhon étaient d'autant plus inoffensives qu'elles ne demandaient rien à l'État, et n'offraient point de mot d'ordre aux masses qui peinent et qui souffrent. Mais leur dire : « Vous ne travaillerez que huit heures; vous aurez un minimum de salaire irrévocablement fixé y> : voilà ce qui fait les révolutions à un moment donné, surtout si les masses n'ont devant elles que les gouvernements qu'elles ont créés. Un empereur ou un roi héréditaire aurait peut-être la force d'arrêter le flot populaire. Un président de République pourrait-il s'en flatter? Pour moi, ma conviction est que le socialisme révolutionnaire n'a jamais été plus redoutable que depuis qu'il s'est mis tout entier dans tel ou tel mot d'ordre.
L'intervention de l'État dans les rapports du travail et du capital serait la ruine de l'industrie. Si l'ouvrier est juge de ses besoins, le patron est juge de ses nécessités. On peut s'intéresser au premier; on doit aussi comprendre le second. Quand on parle de diminuer les heures de travail, il faut s'assurer d'abord si le patron peut soutenir la concurrence dans ces conditions. Quand on parle de fixer un minimum de salaire, il faut savoir si le patron pourra toujours le servir. Si telle crise survient, comment pourra-t-il se conformer à la loi sans se ruiner? Aura-t-il autre chose à faire que de fermer ses ateliers? d'ailleurs,
pour fixer tant d'heures de travail, tel minimum de salaire, ne faudrait-il pas une entente internationale, convenue dans un congrès européen? Et pour que cette entente eût lieu, ne faudrait-il pas que la condition des travailleurs fût la même partout? L'ouvrier n'a pas partout les mêmes besoins, les mêmes facultés de travail? Ici six heures de travail pourront suffire pour une tâche déterminée. Là il en faudra davantage pour faire la même tâche. Ici la vie est chère. Là elle est bon marché, Voilà l'inconvénient des formules, dans l'application. Rien de plus simple à énoncer. Rien de plus compliqué dans la pratique. Voilà pourquoi on a bien fait à Berlin de se borner à de beaux discours, sans conclusions. En se faisant arbitres et juges en des questions qu'ils ne peuvent décider, les gouvernements sortiraient de leur rôle. Ce sont de ces intérêts qu'il faut laisser à débattre, en famille, entre ouvriers et patrons. Je dis en famille, parce que ces sortes de questions ne peuvent se résoudre qu'à l'amiable.
Mais, si l'ouvrier ne croyait qu'à ses droits, et le patron qu'à ses intérêts, le tête-à-tête pourrait mal finir. On ne s'entendrait plus, et l'ouvrier pourrait perdre patience. C'est ici que la morale a son rôle dans l'œuvre de paix sociale. Quand j6 dis la morale, j'entends tout enseignement qui parle à l'homme de ses devoirs. Sur les intérêts, il n'est pas toujours facile de se mettre d'accord. Sur les devoirs, toujours. On dit que ce sont les bons maîtres qui font les bons serviteurs. J'en dirais volontiers autant des
patrons. Mais, pour que cette entente se fasse, il ne faut pas que TÉtat y mette la main. Tout ce qu'il tentera en ce sens ne fera qu'embrouiller les questions et envenimer les relations. Avec des patrons chrétiens ou philanthropes, on aura des ouvriers respectueux et dévoués. Le patronat est une institution qui a la vie longue, pourvu que la passion des uns et régoïsme des autres n'y mettent pas fin par une révolution qui amènerait l'anarchie ou le despotisme. Il convient à la masse des ouvriers qui ne sont pas préparés à un régime supérieur. S'il ne promet pas un brillant avenir aux classes ouvrières, il les assure contre les risques et périls d'autres combinaisons plus séduisantes. Avoir un salaire qu'il puisse regarder comme la juste rétribution possible de son travail, vu les charges et les chances de l'entreprise, n'est-ce pas déjà, sans viser plus haut, une solution de Ja question sociale de nature à satisfaire la grande majorité des travailleurs?
Le quatrième état, qui prend de plus en plus conscience de ses forces, tout fier d'avoir été baptisé de ce grand nom par les parrains de notre démocratie, a reçu de notre gouvernement deux armes puissantes dont il use d'une façon peu rassurante pour la paix sociale. Le second empire s'est cru assez fort pour inscrire dans la charte ouvrière la liberté des grèves. Cette loi est devenue un droit qu'aucun gouvernement de l'Europe ne songe à contester aux classes ouvrières. Mais, pour en faire une véritable loi de liberté, il faut que le droit soit
réciproque. Je veux dire que, si parmi les ouvriers^ il en est qui ne veulent point de la grève, il faut que rÉtat leur assure la liberté du travail. Les gouvernements forts peuvent le faire et le font au besoin. Je ne sais si le nôtre est bien décidé à remplir ce devoir de justice. Il est fort difficile à un gouvernement républicain de le prendre sur ce ton avec le quatrième état, avec lequel il doit compter tout à la fois dans la rue et dans les élections. La liberté des grèves, d'ailleurs, n'est pas une solution. La grève, c'est la guerre. La paix sociale n'est que dans l'accord des esprits et des cœurs. On ne saurait trop le redire. Tout dépend des relations entre ouvriers et patrons. Et ces relations elles-mêmes sont réglées par les sentiments qui les animent. Si c'est le pur intérêt, l'accord n'est pas toujours facile. Si c'est la haine ou tout au moins la défiance, il devient impossible. Si c'est, au contraire, la justice et la confiance, il est naturel et facile. Une meilleure éducation de nos classes ouvrières leur ferait du patronat une condition très supportable, si les patrons, de leur côté, se comportaient en chrétiens ou en philanthropes. Si le temps c'est de l'argent, comme disent les Anglais et les Américains, dans la conduite des affaires, n'oublions pas, en ce qui concerne les relations de l'ouvrier et du patron, que la moralité c'est de l'or *.
Notre gouvernement a mis une arme encore plus redoutable dans la main du quatrième état par sa
1. Revue des Deux Mondes, étude sur les retraites ouvrières, par le duc de NoaiUes, !•' octobre 1891.
loi des syndicats ouvriers. C'est toujours le même oubli de la liberté réciproque. Le patron n'a pas le droit de renvoyer un ouvrier syndiqué. Ce qui crée un privilège pour l'ouvrier, qui quitte le patron à volonté, contre le patron qui ne conserve pas le même droit. Jadis c'étaient les patrons qui tenaient les ouvriers. Maintenant ce sont les ouvriers qui tiennent les patrons par la loi de 1884, comme ils les tiennent par la loi sur les grèves. Au moins, dans le dernier cas, la loi protège la minorité résistante. Mais, si elle a une certaine efficacité sous un gouvernement fort et décidé, elle n'est plus qu'une lettre morte sous un gouvernement faible ou intéressé à ne pas l'appliquer trop rigoureusement, ce Que la majorité d'une réunion, d'une association et d'un syndicat vote la grève, ou prenne telle décision qu'elle voudra, c'est son affaire ; mais qu'elle puisse imposer ses volontés à la minorité opposante, cela n'est pas tolérable. Chaque ouvrier est libre de ne pas aller à l'atelier; mais chaque ouvrier est libre également d'y aller, si cela lui plaît. Le droit à l'oppression n'est pas plus pour les ouvriers que pour les autres ' » Et chose à noter : c'est que la liberté de l'ouvrier résistant est aussi celle du patron. Tant que celui-ci peut compter sur le concours des ouvriers qui lui restent, il peut lutter. Si l'atelier devient désert par la violence d'une majorité souvent factice, les armes lui tombent des mains, et il est à la merci
1. Hevue des Detix Mondes, {"' octobre 1891, étude sur les retraites ouvrières, par le duc de Noailles.
des meneurs. Soumettre le patron à l'ouvrier, déclarer l'ouvrier seul juge du renvoi de son compagnon du travail, faire de l'ouvrier l'unique maître de la production : voilà l'efifet final de la loi sur les syndicats ouvriers, telle que l'entendent les fédérations syndicales qui ne servent qu'à faire naître les grèves et à envenimer les rapports entre ouvriers et patrons. • Est-ce à dire que cette loi soit mauvaise par ellemême? Non, elle est juste en principe, et peut être bonne dans ses résultats, selon la manière dont on l'applique. L'ouvrier tout seul est l'être faible, tandis que le patron est l'être fort. Entre eux la lutte n'est point égale. Et pour admettre qu'il doive en être ainsi, il faudrait reconnaître que l'ouvrier a nécessairement tort dans ses réclamations. Il lui faut donc une force, une autorité qui puisse au besoin lui faire rendre justice contre les prétentions parfois exorbitantes du patron. Seulement, la loi sur les syndicats ouvriers a été faite dans une intention électorale, comme se font aujourd'hui presque toutes les lois dites populaires. Il faut la conserver, en en retranchant l'article qui interdit au patron de renvoyer l'ouvrier dont il est mécontent. Avec cette réserve, la loi peut servir les intérêts de l'ouvrier, sans empiéter sur les droits du patron. Je ne veux pas dire pour cela qu'elle pourra résoudre toutes les difficultés, et finir tous les conflits. Du moment que les droits et les intérêts des deux classes se trouvent en présence, il devient bien difficile qu'il n'en sorte pas des conflits, alors même qu'il n'y aurait point de ces fédérations
créées exprès pour empêcher patrons et ouvriers de s'entendre. C'est ici que l'heureuse pensée d'une intervention non suspecte de partiahté est venue aux économistes qui voient les choses de près. N'y auraitil pas des intermédiaires tout naturellement indiqués pour jouer ce rôle si utile? Pourquoi les clients des grandes industries ne seraient-ils pas pris comme arbitres entre les ouvriers et les patrons, dans les conflits qui ne peuvent être tranchés par une entente directe. Ces clients sont de deux classes distinctes : les commerçants qui emmagasinent les produits de l'industrie, et les consommateurs qui viennent les y chercher. Les uns et les autres peuvent intervenir. Si les seconds ne réussissent pas à mettre les patrons et les ouvriers d'accord, ce sera l'affaire des premiers d'essayer. Ces intermédiaires forment un complément nécessaire à la loi des syndicats, a Quand une industrie suspend sa fabrication, les clients souffrent de ces arrêts. Un intérêt puissant les lie aux épreuves que cette industrie subit, et porte à s'intéresser, pour en arrêter le dommage, aux accidents de la grève. Ainsi les clients sont les médiateurs naturels entre les patrons et les ouvriers, et leur intervention devra être, par leur compétenice et leur autorité, très utile au retour de la paix * . »
Syndicats d'ouvriers, syndicats de patrons, syndicats de clients : voilà des moyens de faire régner la paix dans le monde de l'industrie et du travail. Les
' i, La Réforme sociale, 16 octobre 1891. Communication de M. Princeteau.
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premiers sont en pleine activité, en vertu de la loi de 84. Les seconds n'offrent aucune difficulté à se former, vu la loi de Tintérêt commun. Gomment se formeront les syndicats des clients? Rien de plus facile encore, s'il s'agit des clients du commerce. Ceux-ci ont comme les patrons l'intelligence et l'habitude des affaires. C'est autre chose pour les consommateurs, qui ne forment point corps, et qui manquent d'initiative, vivant au jour le jour des produits de l'industrie accumulés dans les magasins des commerçants. Ici l'intérêt personnel ne suffira point pour les associer à une œuvre de conciliation. Il y faut une bonne volonté venant d'un ordre plus élevé d'idées et de sentiments. Le consommateur n'est pas plus étranger que l'industriel ou le commerçant à l'œuvre de pacification qui sera le salut de notre société» N'est-il pas citoyen comme eux, ayant le même devoir, s'il n'a pas tout à fait le même intérêt, à faire régner la paix dans la cité? Dans un grand danger social ou national, tous les honnêtes gens et tous les gens de cœur slntéressent à la chose publique. La paix sociale serait-elle indifférente à la classe des consommateurs, la plus nombreuse et la plus puissante de toutes, si elle le veut.
L'épargne est aussi une solution de la question sociale. Le travail et l'épargne : la science n'a pas encore trouvé les moyens de s'en passer. Malheureusement, la prévoyance n'est pas la vertu dominante de l'ouvrier des villes, en France comme ailleurs» Somme toute, il faut rendre cette justice à notre
peuple que c'est encore le plus disposé à Tépargne. Les caisses qui la recueillent en font foi. Mais que devient-elle chez nous? Elle va s'en tassant dans les caisses de l'État, ne donnant qu'un mince intérêt à l'ouvrier qui a su économiser. Comme l'a dit le disciple de Le Play, il y a deux manières de comprendre cette précieuse institution des caisses d'épargne : la conception française et la conception universelle. Selon celle-ci, après avoir recueilli l'épargne populaire, après lui avoir assuré une garde désintéressée, après lui avoir assigné de leur mieux un emploi sûr et utile, les caisses d'épargne s'estiment tenues, soit dans cette gestion, soit sur les profits qu'elles en perçoivent, de coopérer sous mille formes à l'amélioration matérielle et morale du sort des travailleurs *. Selon celle-là, les caisses réduites au rôle d'agences de drainage et de transmission, portant l'épargne à l'État, ne se préoccupant pas de l'emploi qu'il en fait, lui livrent le maigre bénéfice procuré par leur entremise, sans que l'ouvrier puisse en retirer autre chose. Grâce à la première de ces deux conceptions, partout ont paru et grandi des caisses d'épargne qui sont des centres perpétuellement producteurs d'initiative et d'action sociales. Et cela par d'excellentes raisons. C'est que ces caisses d'épargne sont des institutions par dévouement, où toute l'administration est gratuite, où le désintéressement est absolu, où le souci de l'intérêt populaire est étranger aux
1. La Réforme sociale, 16 octobre 1891. Communication de M. Princeleau.
calculs politiques. C'est aussi qu'elles sont administrées par une élite sociale qui a fait, dans des professions diverses, une sérieuse éducation économique qui la préserve des utopies. Rien de pareil en France, où tout vient s'absorber dans l'État, de qui l'on ne peut attendre qu'une garde sûre, mais stérile, parce qu'il n'a ni le pouvoir ni la volonté d'en user dans l'intérêt des déposants. Jeter cet argent sur le marché de la Bourse, pour soutenir les fonds publics, n'est pas une opération correcte pour un gouvernement? Si l'on voulait, chez nous, regarder ce qui se passe au dehors, on verrait, par une expérience générale et constante, quel parti les étrangers savent tirer de leur liberté d'action.
Mais, si grands services que puissent rendre les caisses d'épargne par le bon emploi qu'on en peut faire, cela ne suffit pas pour résoudre la poignante question de l'avenir de l'ouvrier. Voilà pourquoi l'on a dû songer à d'autres moyens pour lui assurer le pain quotidien sur ses vieux jours, sous le régime du patronat. Je n'oublierai jamais l'émotion que m'a causée la réflexion d'un vieil ouvrier qui travaillait encore : « On n'en veut plus, monsieur, d'ouvriers comme moi. Place aux jeunes. Alors pourquoi n'y a-t-il pas un Montfaucon pour nous? » J'espère qu'avant de rêver plus grand, on généralisera l'heureuse institution des caisses de retraite pour les vieux ouvriers, sans que l'État ait à s'en mêler. L'initiative individuelle ou sociale viendra certainement suppléer à l'insuffisance des retenues. Pourquoi la caisse du
Peuple n'aurait-elle pas, comme celle du Pape, son denier de Saint-Pierre où toutes les mains généreuses viendraient verser leur offrande *. Si TÉtat s'en mêle, chez nous, il sera difficile de ne pas croire qu'il le fera dans- un intérêt politique, à l'exemple de M. de Bismarck dont le socialisme allemand ne goûte pas la sollicitude.
Ce n'est pas la condition de l'ouvrier jeune et actif qui est navrante; c'est celle du vieil ouvrier sans famille, et plus encore, s'il a une famille. L'ouvrier se suffit presque toujours à lui-même, s'il est seul, et qu'il n'ait pas trop de vices. En ce cas, il peut épargner pour ses vieux jours. S'il a de la famille, ce qui est presque toujours le cas, et surtout une famille nombreuse, ce qui arrive souvent, il peut, à la grande rigueur, à force de privations, vivre et faire vivre les siens avec un bon salaire, et le moins possible de chômage. Mais d'épargne, il n'y faut pas songer. Alors comment vivra-t-il, comment fera-t-il vivre sa famille, quand il ne pourra plus travailler? C'est bien de compter sur les enfants qui feront comme lui. Mais il faut qu'ils songent à leur jeune famille, s'ils sont mariés. On sait combien le pain des enfants est dur pour le vieux père, alors qu'il les voit se priver pour lui. C'est ce qui le désespère, quand il ne pense qu'à lui, et ce qui l'exaspère, quand il songe aux siens. Le jour où il serait assuré, avec les caisses de retraite alimentées par son économie et soutenues
1. Je dis la caisse du peuple, c'est-à-dire toute où l'ouvrier porte ses économies.
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par des associations libres de prévoyance, de laisser de quoi ne pas mourir de faim aux chers êtres qui lui survivent, sa colère contre la société s'en irait avec ses inquiétudes. Voilà encore une solution de la question sociale, la plus pratique peut-être et la plus nécessaire, sous le régime du patronat. Elle ne demande : à l'ouvrier que les vertus de prévoyance et d'économie qui ne lui sont point étrangères, malgré les séductions de toute espèce que lui offre notre état social ; au patron que les vertus de justice et d'humanité qu'il n'est point rare de trouvw^-eo lui. Ces sociétés d'assurance, n'opérant que 4aur une élite - d'ouvriers, et dans un cercle étroit, réussiront toujours dans une œuvre que l'État ne peut entreprendre qu'en grand et sur toute la classe ouvrière indistinctement, au risque de la fortune publique. Ce serait une œuvre sociale de grande importance. Serait-ce un si grand sacrifice pour les sociétés qui en prendraient la charge. L'État ne pensé pas faire une mauvaise affaire, s'il faut en croire les calculs de M. Gonstans, tout en contribuant pour les deux tiers à la fondation des caisses de retraite. Il compte faire valoir à son profit les capitaux déposés dans ces caisses, pendant tout le temps qui s'écoulera entre le versement des contributions et la date de la retraite. Pourquoi les sociétés d'assurance philanthropique n'en feraient-elles pas autant?
Autre question. On reproche à l'ouvrier de fuir le foyer domestique pour aller se distraire et se perdre au cabaret. Soyons justes. Ce foyer, que l'ouvrier ne
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devrait quitter que pour le travail de Tatelier, et où il devrait être heureux de rentrer pour y retrouver les êtres qui lui sont chers, ce foyer n'est-il pas le plus souvent inhabitable? Que dire de ces affreux taudis où la gêne n'est pas moindre que l'insalubrité, où l'air manque pour respirer, où la place manque pour séparer les sexes, où l'on s'entasse pêle-mêle, où l'on s'étouffe? Si ce n'est pas le plus grand nombre, il est encore assez considérable pour que la philanthropie ou la charité s'intéresse à une telle condition de la vie populaire. La construction de maisons ouvrières par des sociétés libres, non par l'État, dont ce n'est point l'affaire, est devenue la préoccupation du socialisme libéral et intelligent. Il a déjà été fait de ce côté quelque chose qui a réussi. Il y a beaucoup plus à faire, et sur une plus grande échelle. On le fera, j'espère, par l'initiative des sociétés, sans que l'État s'en mêle autrement que pour s'assurer que l'ouvrier y trouvera tout ce qui lui manque dans les logements qu'il habite. N'est-ce pas encore une solution du grand problème, qui donnerait une véritable satisfaction aux classes ouvrières? Les logements à bon marché dans les conditions désirables, avec le jardin et la maisonnette à la campagne, avec la grande maison saine et commode à la ville, n'est-ce pas le rêve de toute ménagère qui n'a jamais visé plus haut que l'amélioration de son modeste sort? Et si^ avec cela, la famille ouvrière trouve, dans le sein même de la grande usine où elle travaille, l'instruction et l'éducation pour les enfants, elle est bien près de
juger son sort supportable, et de ne point rêver autre chose. Tout ce que la bourgeoisie fera pour le peuple, dans cet ordre d'intérêts, lui sera rendu au centuple par le cœur de l'ouvrier. Et si Ton ajoute les remèdes gratuits et rinfirmerie de rétablissement ouverte à tout ouvrier malade, on aura rendu son sort plus que supportable, dans les limites du patronat. Ne faut-il pas voir encore des solutions de la question sociale dans les sociétés de crédit et dans les sociétés de consommation? Le crédit mis à la portée des petits artisans, des petits marchands, des petits fabricants, des petits employés, des petites gens, en un mot, dans tous les genres d'industrie ou de commerce, n'est-ce pas là une heureuse ressource dans les moments de gêne et de détresse ? Ces institutions ont réussi, surtout en Allemagne, grâce à l'initiative d'économistes philanthropes, mais aussi parce qu'elles répondaient aux besoins des classes auxquelles elles s'adressaient. Les sociétés de consommation à l'usage des ouvriers n'ont pas moins réussi, particulièrement en Angleterre. Elles sont parvenues à réunir des capitaux considérables, en faisant des économies notables sur le budget des familles ^ar la suppression des intermédiaires. La suppression des intermédiaires? N'y a-t-il pas là toute une révolution sociale? Simplifier les échelons de la hiérarchie commerciale qui pèse sur la production et la consommation, rapprocher le plus possible le producteur et le consommateur : voilà encore une de ces réformes où l'État n'a rien à voir.
En ce moment, il n'y a qu'un cri dans le petit commerce contre les grandes maisons qui l'écrasent, par leur grande concurrence. Gomment lutter contre rinfériorité des prix et la supériorité des denrées? Il faut qu'il s'attende à ce que le nombre de ces maisons augmente de plus en plus jusqu'au jour où tous les petits commerçants devront fermer boutique. Cette transformation du commerce sera une véritable révolution dont profitera la classe des consommateurs beaucoup plus nombreuse que celle des marchands. Qu'y faire? Il n'y a guère de grands progrès dans les choses de l'industrie et du commerce sans préjudice pour les commerçants et les industriels du vieux régime. Les chemins de fer ont ruiné l'industrie du roulage. Les grands magasins ruineront le commerce des petites boutiques et feront disparaître graduellement toute une classe de propriétaires indépendants qui iront se perdre peu à peu dans le peuple des employés. Notre démocratie y gagnerait-elle? Ceci est une autre question. Le mal ne serait pas si grand, si nos grandes maisons arrivaient à transformer ces employés en associés par la participation aux bénéfices, ainsi qu'ont commencé à le faire quelquesunes qu'on pourrait citer. Mais n'y a-t-il pas mieux à espérer? Pourquoi les petits commerçants n'associeraient-ils pas leurs bonnes volontés et leurs mordestes capitaux, dans les petites ou^moyennes localités, pour fonder, eux aussi, sinon de grands magasins, au moins des maisons plus capables de résister à la grande concurrence, que les petites boutiques qui se
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ruinent en se disputant la clientèle. Ce serait encore là une solution de la question sociale ^
L'ouvrier de nos jours sent l'ambition croître avec fe développement de Tintelligence. Plus l'instruction se répandra dans les classes inférieures, plus elles aspireront à monter plus haut. Déjà, la participation aux bénéfices, qui tend à élever le salarié au rang d'associé, est à l'ordre du jour. Les exemples ne sont pas encore nombreux. Mais il est de grandes maisons d'industrie où cette combinaison a réussi au point que les patrons affirment avoir fait une bonne affaire autant qu'une bonne action, en introduisant cette nouveauté dans le régime du patronat. Ce n'est peut-être que le commencement d'une transformation dans les rapports du patron et de l'ouvrier. Quoi qu'il en soit, les esprits les plus sérieux, les plus pratiques de notre temps prêtent leur attention à cette nouvelle forme du patronat, en même temps qu'ils l'appellent de leurs vœux, a Le principe fécond qui a été appliqué par certaines sociétés industrielles peut se résumer en quelques mots : c'est l'association du capital et du travail par le partage des bénéfices de l'industrie, après que tous deux ont prélevé la rémunération qui leur est due, à l'un sous forme d'intérêt, à l'autre sous forme de salaire. Le premier résultat est d'intéresser les travailleurs au succès de l'entreprise, de supprimer grèves et disputes, et d'augmenter les
1. Voir une excellente étude de la question dans la Revue des Deux Mondes dont le titre est : une évolution économique, par M. Georges Michel. 1*' janvier 1892.
bénéfices, en stimulant le zèle de chacun. Le second est de constituer aux travailleurs une épargne et de les associera peu près à l'entreprise et à sa gestion *. » On ne saurait mieux dire en faveur de la participation. Seulement, il importe d'en bien définir le caractère. Est-ce une simple entente entre le patron et l'ouvrier ou un rigoureux contrat. Ce ne pourrait être un contrat qu'autant qu'il y aurait un engagement réciproque. Si le patron gagne, il est tenu à abandonner une partie de son gain. Mais, s'il perd, c'est l'ouvrier qui est tenu de sacrifier une partie de son salaire. Ce qui est impossible. Donc, la participation aux bénéfices ne peut jamais être autre chose qu'un don volontaire du patron. Quand je dis don, je dois ajouter qu'il n'a pas le caractère d'un don gratuit. J'irai jusqu'à dire qu'il y a là une sorte d'obligation morale. Quand le patron, libre de ne pas aller au delà du contrat qui règle le salaire, s'enrichit par le travail de l'ouvrier, il est moralement tenu de récompenser l'effort ou le talent qui lui vaut sa fortune. On voit qu'ici encore il faut laisser à la morale le soin de résoudre ces questions de justice sociale qui ne peuvent revêtir la forme d'un contrat. Autrement, il n'y aurait pas d'arme plus dangereuse que la participation entre les mains d'un socialisme malfaisant. Les amis de la paix sociale peuvent attendre beaucoup de la participation, considérée comme une justice volontaire du patron à laquelle l'ouvrier n'a aucun droit légal. Si l'ouvrier trouve que son travail n'est pas suffisamment récom-
1. Le comte de Paris, dans sa belle étude sur les Trad Unions.
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pensé par le salaire qui le fait à peine vivre, tandis qu'il enrichit le patron, il a toujours le droit de chercher un maître plus généreux, même plus juste aux yeux de la morale, sinon de la loi.
Un économiste original et spirituel a fait de la par^ ticipation contractuelle une critique qui m'a paru sans réplique, et que je n'ai fait que résumer dans les pages précédentes. Il y a ajouté comme correctif une observation parfaitement juste : a c'est que le mode actuel de rémunération du travail a assez de souplesse pour qu'on puisse y adapter toutes sortes d'encouragements sous forme de primes d'exactitude et d'activité ^ Ne tombe-t-il pas sous le sens qui si l'engagé se livre à des efforts exceptionnels pour donner satisfaction à celui qui l'emploie; s'il fait quelque chose de plus que ce qu'on lui demande ; s'il contribue à améliorer les résultats attendus, soit par une habileté supérieure, soit par l'économie des matières, il acquiert des titres incontestables à la bienveillance et même à la gratitude de son contractant? Si celui-ci n'agit pas en conséquence, s'il n'accorde pas un supplément de salaire ou une gratification, il agit avec une insigne maladresse et ne tarde pas à être abandonné par l'engagé. » Un mot me semble résumer toute la question : gratification au lieu de participation. Seulement, il sonne mal aux oreilles de notre démocratie.
1. Ernest Brelay, la Participation^ son origine^ ses principes, sa Réforme sociale, 16 juillet et i*' août 1891.