Sinon voulu
heur humain ne sont plus aujourd'hui les mêmes que du temps de sainte Thérèse, de saint François et de saint Paul ? Ce serait merveilleux ! Des lois cosmiques en vigueur entre l'époque de Tibère et celle de Philippe II, c'est-à-dire en un espace de seize siècles, auraient brusquement changé depuis quelques années.
VII. — Les « somptueux édifices intellectuels » que Sangnier voudrait nous reprocher trop malignement sont-ils les maisons d'un orgueil damnable ? Nous les trouvons, quant à nous, extrêmement simples. L'avenir les trouvera plus simples peutêtre. Il n'y a rien de simple comme la vérité une fois retrouvée. A la faveur des confirmations péremptoires que la course du temps ne cesse de nous apporter, savcz-vous la réputation qui commence pour nous ? C'est celle d'un Sarcey de la politique, ce sera celle bientôt d'un Sancho Pança puis d'un M. de La Palisse. Il nous arrive d'être ingénieux pour répondre à des adversaires plus ingénieux et tels que Marc Sangnier. Mais, quant à l'ordinaire, nos constructions sont d'un bon sens fort doux, même un peu gros. Nous les connaissons bien : elles ne peuvent inspirer aucun orgueil.
VIII. — Oui, certes, « l'humilité est la grande vertu des esprits comme des cœurs ». Cicéron avait soin de la comprendre dans les éléments d'une juste définition de l'atticisme. Qu'y a-t-il de plus humble, au grand sens humain et divin, que notre conception de la monarchie ?
Nous admettons que, avec du dévouement, de la générosité, de la conscience et de l'habileté, c'est-à-dire avec « la vertu » chère à Marc Sangnier et aussi avec autre chose, une minorité énergique pourra bien accomplir une révolution heureuse, un coup momentanément favorable à la tradition, à la hiérarchie, à l'ordre, au bien français. Mais ensuite ! Mais gouverner ! Mais administrer ! Mais tous les jours faire un effort pour s'oublier, lutter contre soi et contre les siens, non une fois pour un grand but, mais dans le détail des plus petites affaires, sans être jamais soutenu par la force vivace d'un intérêt humain un peu direct et proche de soi ! Etre sublime à jet continu, héroïque à perpétuité, tendre et bander son cœur sans repos et dans la multitude des ouvrages inférieurs qui, tout en exigeant de la conscience et du désintéressement, veulent surtout la clairvoyance, l'habileté, la compétence, la grande habitude
technique, s'interdire tous les mobiles naturels et s'imposer d'être toujours surnaturel, chrétiennement ou stoïquement, peu importe, nous savons que cela n'est pas au pouvoir des meilleurs. L'héroïsme peut s'élever à des hauteurs vertigineuses. On neparviendra pointa le monnayer dansles infiniment petits. Ceux qui se représentaient sous cet aspect la vertu des républicains de l'ancienne Rome ignoraient les âpres ressorts de cette vertu morale et politique. Qui songe à établir un ordre songe aussi à instituer des habitudes, à utiliser des passions, à canaliser et régler des intérêts. Le sentiment de la limite des forces humaines, même et surtout dans l'homme bon, généreux, dévoué, nous résoudra donc à réserver pour les grands jours ses réserves d'enthousiasme et d'abnégation Nous ne lui imposerons pas un système politique qui, en l'exposant à toutes les tentations, lui demandera tous les sacrifices. De tous ces sacrifices le plus simple et le plus facile, le plus rapide, consistera à résigner le pouvoir, un instant conquis, entre les mains de ce gérant compétent et héréditaire dont Végoïsme même sera intéressé à servir le bien général. Comprendre cela, qu'est-ce au fond ? un mouvement d'humilité justifiée, née du calcul certain de l'incompétence de particuliers comme nous. Et ne pas le comprendre, qu'est-ce encore? un mouvement d'infatuation. Cette infatuation républicaine évitée, il suffit d'un acte de clairvoyance pour incliner à l'hérédité monarchique.
IX. — « Nous laisser faire par la vérité et par la vie... » Ah ! la captieuse formule. La vérité, assurément. Mais la vie ! Quelle vie ? Il y a des vies basses, égoïstes ; il en est de nobles, mais aveugles et qui courent ainsi aux pertes certaines. Dans l'ordre politique, comme dans l'ordre religieux, il importe de repousser « l'erreur des aveugles qui se font chefs ». Ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est un grand poète catholique, c'est Dante.
X. — Pour réaliser la démocratie, Sangnier n'en est donc plus à vouloir composer à chaque électeur une âme de saint et de roi ? Là encore sa pensée est plus voisine de la nôtre qu'on ne pouvait le soupçonner jusqu'à maintenant. Comme nous, il songe à former une minorité énergique. Pourvu qu'elle soit formée de saints et de rois, « une infime minorité suffit », écrit-il avec un grand sens.
Mais à quoi suffit-elle ?
Redisons, quant à nous, que cette minorité suffirait à battre, dans quelques rencontres décisives, la minorité gouvernante, celle qui oriente la nation française en un sens antinational et anticatholique.
Marc Sangnier va plus loin ; il veut confier à son élite religieuse et morale l'autorité et la responsabilité du pouvoir. Il la constitue en « organe propre à défendre l'intérêt général, — « qu'il serait puéril », observe-t-il avec raison, « de confondre « avec la somme des intérêts particuliers x ». Certaines forces seraient affranchies de la tyrannie des intérêts privés : c'est-àdire, si je comprends bien, elles deviendraient désintéressées. Cette première condition remplie, elles seraient coordonnées entre elles et rendues convergentes au moyen d'un centre d'attraction, le Christ. Dans le Christ et par lui, « la vérité, la justice, l'amour, la solidarité », deviendraient, d'entités purement « intellectuelles », de vivantes réalités. Dans le cœur, dans la chair et dans le sang de ceux qui l'ont élu, ce Christ divin crée par ses promesses, par sa présence et par son amour, des mobiles, des forces, enfin une « vertu » : cette « vertu » puissante de charité civique, qui, en chacun de ces volontaires du Christ, fera passer l'intérêt général avant l'intérêt particulier. Et, pour mieux dire, écrit Sangnier, elle les convaincra que ces deux intérêts se rejoignent en Dieu. Le Christ augmentera le désintéressement, il en fera du dévouement, et même il définira ces hautes vertus, il les précisera, en leur donnant pour règle vivante la primauté du « nous » sur le « moi », du tout sur la partie, du corps sur le membre, de l'ensemble sur le détail et, par conséquent, de la cité sur le citoyen.
Ai-je bien compris le système ?
Il est très beau, mais plus insuffisant encore qu'il n'est beau.
Il est très beau, parce qu'il n'a rien de nouveau. Le plaisir intellectuel que me donne la doctrine de Marc Sangnier vient de ce qu'elle éveille en moi les plus nobles souvenirs du moyen âge, pour ne pas remonter jusqu'à l'antiquité. Elle me contraint à penser à la Chevalerie, ou, plus précisément, à tel Ordre religieux et militaire, celui, par exemple, des moines hospita-
1. Je me permets de renvoyer à mon Enquête sur la monarchie les lecteurs curieux de la démonstration de cette vérité que l'école libérale a complètement méconnue .
liers et guerriers de mon illustre compatriote Gérard Tenque, Gérard du Martigue, qui fit école d'héroïsme et de sainteté. Ce n'est pas chez nous que l'on contestera aux vertus chrétiennes disciplinées par le catholicisme une vertu d'impulsion et d'enthousiasme. La preuve en est que, dès le premier jour, ceux d'entre nous qui ne font pas profession de foi catholique se sont constitués défenseurs, amis, alliés du catholicisme, non seulement comme Français, mais comme citoyens du monde moderne et sujets de la civilisation occidentale. Les motifs surnaturels, à condition qu'ils soient guidés et définis par la vénérable sagesse de l'Eglise, sont d'un prix infini. Nous avons, quant à nous, le cœur trop bien placé pour dire à nos amis les croyants catholiques : Vous serez plus braves que nous devant le commun adversaire, mais nous savons aussi que nous aurons beaucoup à faire pour les surpasser. S'il ne s'agit que de se battre, c'està-dire de se risquer, de se sacrifier, de se dévouer, ils ont bien la force des forces, la vertu des vertus.
Mais il ne s'agit pas seulement de se battre. Il faut vaincre. Il faut profiter de la victoire. Ici, au lieu de spéculer à perte de vue, ce qui peut être utile en certains cas, il convient de rouvrir l'Histoire pour apprendre comment les choses ont coutume de se passer. Nous venons de parler de la Chevalerie. Elle a jonché de ses cadavres la route des Lieux Saints, jusqu'au jour où les grands barons, la papauté, Venise, c'est-à-dire les vieux organes politiques de l'Occident chrétien, firent coopérer leurs puissances diverses pour le succès de la première croisade. Gérard Tenque et les siens constituèrent bien la brigade de fer au service de la baronnie du Saint-Sépulcre, du royaume de Jérusalem et plus tard du monde latin tout entier : ils ne prétendirent jamais à y créer un organe du gouvernement, une souveraineté, une règle, eux qui avaient poussé le détachement, le désintéressement, ce que M. Fonsegrive appelait le sens social, ce que Marc Sangnier nomme le sentiment de l'intérêt général, jusqu'au point de souscrire aux engagements monastiques! Rhodes, Malte, ont été des casernes-couvents. Mais ces bastions de la chrétienté ne jouèrent jamais le rôle d'acropole ou de métropole qui était dévolu à Rome, à Paris, à Aix-la-Chapelle.
Donc, la forme guerrière de cet intrépide génie civique que
Sangnier voudrait cultiver dans l'élite, sera loin de suffire à tout, même à la guerre. Il n'y aurait point de Geste française sans elle. Il n'y aurait point de France sans une Jeanne d'Arc. Mais nous avons noté plus haut que cette Pucelle héroïque fut bonne tacticienne : notons aujourd'hui que le Roi à qui elle se présenta et qui lui obéit fut aussi le premier de France qui ait tout à fait prévu le rôle de l'artillerie dans les batailles.
Si donc il faut de braves troupes capables de préférer l'intérêt général à leur propre salut, le salut général à leur propre intérêt, il faut des chefs plus que vertueux : il faut des chefs qui soient capables de connaître exactement quel est cet intérêt-là, où il esi, quel est le moyen de salut et en quoi'û consiste précisément. Question de clairvoyance et de compétence, qui est distincte de l'héroïsme, mais qui n'est pas non plus une simple question de talent individuel. L'intelligence personnelle de Pierre l'Ermite ne s'était pas éclipsée quand il s'associa Gautier Sans-Avoir. Mais le pauvre chevalier et le pauvre moine étaient seulement dépourvus de supériorités d'éducation et de position qui ne manquèrent pas à Godefroi de Bouillon.
Marc Sangnier me pardonnera-t-il un blasphème? En politique et dans l'intérêt même des causes les plus saintes, il est un excès d'héroïsme qui peut être funeste. Gautier Sans-Avoir et Pierre l'Ermite sacrifiaient sans marchander les centaines et les milliers d'existences humaines qu'ils jugeaient nécessaires pour emporter une bicoque, châtier la paresse ou la félonie, faire tels ou tels exemples intimidants. Ils procédaient en véritables Napoléons, avec le talent en moins. Ces héros déclassés excellent à brûler les villes pour faire cuire un petit œuf : les héros encadrés et qui se sentent à leur place ont plus de soin du résultat, lequel importe en politique. Par exemple, un vrai chef, et qui n'est pas improvisé, ménage la vie de ses hommes. Il les mène à Jérusalem combattre les païens et les infidèles : il ne se soucie pas de les faire massacrer en route par les Bulgares ou décimer par la maladie et la faim. Autant que possible, il a un service d'intendance et d'infirmerie, une administration. Il a conclu des traités avec les Etats sur le territoire desquels il veut passer. Il est économe de sang, d'efforts, de dévouements, en vue de ce qu'il faudra prodiguer plus tard devant l'ennemi qu'il veut abaisser. Que vous dire, mon cher Sangnier ? L'ha-
bitude dut être pour quelque chose dans les mesures de prudence et de prévoyance que l'histoire mentionne dans la croisade organisée par Godefroi. Or, je crois bien qu'à la racine de ses habitudes vous trouverez un phénomène naturel, un phénomène d'égoïsme et d'intérêt, d'ailleurs légitime. Ce preux était un prince ; ce chevalier, un souverain. Il tenait de ses prédécesseurs, de ses pairs, certains soucis, certaines mœurs, certains procédés qui n'appartiennent qu'à celui qui commande en propriétaire. Réfléchissez, et dites-moi si la propriété — non des hommes, mais du commandement sur les hommes, auquel donnait droit la possession féodale des terres, — ne fondait point quelques-unes des aptitudes que nous admirons dans ce chef? Ce qui manquera à l'élite de vos âmes saintes, de vos âmes royales, ce sera justement ce calcul, cette prévoyance, cette habitude de manier des grands intérêts, qui naît de la propriété. Nous avons dit souvent qu'une élite, une minorité peut gouverner convenablement un Etat. Mais pourquoi ? Et comment ? Et dans quelles conditions? Réfléchissez encore. Les aristocraties prospères ont eu pour fondement commun la propriété. Les plus grands propriétaires de l'Attique recevant et transmettant par héritage cette fortune amalgamée à la terre de la patrie, ont composé le corps des eupatrides d'Athènes. Les plus grands propriétaires du Latium, chefs d'exploitation agricole, ont donné de même le patriciat romain. Semblable phénomène à Venise, à Florence, à Gênes : l'aristocratie dirigeante y était formée des grandes familles trafiquantes ou industrielles, suivant la nature des territoires et des affaires qu'on y traitait. Partout, la condition commune se retrouve. Autant que les sénateurs ou que les doges, des plébéiens, des soldats et des matelots se sont immolés volontairement au bien de l'Etat : cependant les corps qui ont administré l'Etat avec sagesse, avec ordre et avec succès n'étaient composés que de personnages largement intéressés, par les richesses qu'ils possédaient dans l'Etat, à la rapide perception, à la défense immédiate des intérêts de la patrie. Ces intérêts communs leur avaient, en effet, donné de longue date (outre l'habitude de ne point tout abandonner aux petits intérêts rivaux) le souci d'arriver vite et bien aux accommodements, — transactions de fait sans lesquelles rien n'aboutit. De nobles cœurs, dans des poitrines de purs
idéalistes, dénuées de tout lien avec le monde matériel, feront sans doute, avec une aisance parfaite, le sacrifice d'un temporel dont ils se sentent détachés par profession : mais sacrifieront ils aussi aisément une idée ? un parti pris ? un caprice ? un goût? Les héros sont bien pointilleux. Je les crains beaucoup en affaires, et, dussé-je indigner quelques royalistes gothiques, les affaires d'État sont des affaires, elles aussi.
Permettez-moi d'insister encore. C'est capital.
Nos Gaulois contemporains de Jules César n'ont manqué ni de générosité ni de dévouement à la cause de leur pays. Eux qui donnaient leur vie, ils ont su rarement se faire une concession d'amour-propre.
A qui, à quoi l'eussent-ils d'ailleurs faite? Au bien public? Mais le connaissaient-ils ? Existait-il pour eux? C'est à tort que l'on parle d'une nation gauloise. La Gaule était une expression géographique, et son territoire occupé par des races aussi diverses que les Celtes et les Ligures, les Ibères et les Kymris. Ce territoire était lui-même, ce qu'il est plus encore aujourd'hui, d'une extrême variété de cultures et d'exploitation. Les aristocraties qui, d'un territoire exigu, surent fonder de grands empires, possédaient une situation économique très homogène, Cartilage et Venise faisant uniformément du trafic, Rome du labour et du pâturage : de là une grande unité de vues parmi ceux qui représentaient l'intérêt économique commun. Ici, mon cher Sangnier, c'est le contraire : les fédérations gauloises souffraient déjà de l'immense variété de l'effort économique français, tel que l'établit la variété de notre géographie.
Grande culture et petite culture, culture de la vigne et culture de la betterave ou des céréales, les intérêts sont déjà en antagonisme dans le seul domaine agricole ! Mais ajoutez les industries qui en procèdent et le commerce, qui est aussi très développé sur notre longue étendue de côtes que baignent deux mers, la disposition rayonnante des voies ferrées, la pente diverse des fleuves qui dicte son ordre aux canaux... Toute élite morale qui, d'un pays ainsi construit, se dégagera par élection ou par sélection, pourra bien s'être recrutée — d'un comble de chance — parmi les éléments les plus représentatifs de la fortune nationale : plus ils exprimeront fidèlement la France, plus ils seront en guerre les uns contre les autres, non
par étroitesse de cœur, mais par diversité et tyrannie de leurs points de vue respectifs !
Avec la meilleure volonté du monde, ils travailleront à se neutraliser, à s'annuler les uns les autres, et enfin à se sous- Iraire les uns des autres. Une soustraction mutuelle, un amoindrissement mutuel, tel sera leur commun et constant caractère. Ils ne pourront être ajoutés les uns aux autres, comme ils l'ont été autrefois, que par l'opération d'une force d'une autre essence, quoique fondée aussi sur la propriété — la propriété du commandement — par une force représentative des intérêts, mais les dominant, de la même manière que la prospérité politique représente et domine la prospérité économique dans un Etat.
De quelque façon qu'on la compose et si excellemment qu'on la recrute, nulle aristocratie française ne gouvernera notre France. Très bien faite, comme royaume, la France est un paradoxe géographique, un monstre européen, en régime républicain. La seule absence d'un pouvoir assez fort pour faire converger nos intérêts trop variés nous voue à des luttes furieuses : chaque instant d'une vie pareille équivaut pour le pays à une blessure, qui le divise, qui l'épuisé et le rapproche certainement de sa fin.
Que Sangnier ne parle donc plus si exclusivement de générosité, d'héroïsme, de dévouement ! Qu'il n'exagère point l'appel à la vertu ! en un sujet où la vertu est nécessaire, mais insuffisante ! La première charité du brenn le plus charitable fut et dut être pour son clan. Il lui était impossible de sentir dans quelle mesure ce clan devait sacrifier ses intérêts vitaux, ses intérêts d'Etat, aux intérêts d'Etat de la terre gauloise qui n'existait point comme Etat. De même aujourd'hui, où la terre de France tend à perdre son rang d'État, les esprits que le vocabulaire patriotique ne grise pas, savent parfaitement que les grands devoirs, les devoirs supérieurs, ceux auxquels tout est sacrifié dans la conscience des meilleurs chefs de parti, des meilleurs chefs d'exploitation et d'industrie, des meilleurs directeurs de la presse et de l'opinion, ne sont plus, ne peuvent plus être les devoirs éloignés, indistincts, nuageux, du patriotisme. C'est à Y œuvre collective immédiate que les plus dévoués sacrifient tout et doivent tout sacrifier, en fait : — Mon journal avant tout ! Mon parti avant tout ! Ma ligue, mon hôpital, mon
école, mon bureau de bienfaisance ou ma circonscription électorale avant tout ! Des responsabilités de chair vive ou de charges d'âmes pèsent sur l'imagination de ces messieurs : elles s'imposent donc à eux. Ils se sentent le droit de sacrifier leur bien personnel et, les plus héroïques, celui de leur famille : mais leurs ouvriers, leurs compagnons, leurs collaborateurs, ils ne peuvent oser les immoler à des nécessités supérieures qui, pour eux, manquent d'âme vivante ou de corps défini. Chacun a donc son petit royaume, sa seigneurie particulière. Mais, le royaume entier, qui donc aura, je ne dis pas seulement le moyen, mais même, en conscience, le droit d'y songer un peu ? Qui sera en mesure de concevoir assez nettement, assez solidement l'intérêt le plus général pour imposer ou consentir le sacrifice d'intérêts particuliers d'une bonté indiscutable, d'une utilité évidente et d'un prix souvent infini ? Il y a là matière à un droit régalien et qui, sans roi, sera moins qu'inexercé : absolument inexerçable.
Les conservateurs aiment à citer comme de bonnes Assemblées souveraines la Législative de 1849 et l'Assemblée élue en 1871. Ils ont raison, en ce sens que la France n'y était pas représentée trop inexactement dans ses intérêts économiques et moraux ; on doit à toutes deux de bons décrets, de bonnes lois sur des objets de discipline, d'ordre intérieur, d'administration. Mais la première, ayant laissé l'Empire se constituer, a réuni toutes les conditions de notre déchéance en Europe; la seconde a signé cette déchéance en laissant faire la troisième République : ces bonnes Assemblées ont donc été les plus impolitiques de toutes, si on les juge du même point de vue auquel il faut se placer pour juger Charles VII, Louis XI ou Richelieu. De ce haut point de vue d'Etat, du point de vue des résultats ultérieurs, auquel il faut se mettre pour juger ces souverains, on ne voit pires incapables que ces hommes de Bordeaux et de Versailles qui ont laissé fusiller par M. Thiers 7.000 ouvriers parisiens, et n'ont pas su faire fusiller M. Thiers lui-même ou Gambetta, son acolyte, le jour où le salut national l'exigea ! Ces assemblées, en corps, auraient pu constituer de bons ministères. Elles ont été de détestables souverains. Un excellent esprit administratif, une sagesse financière parfaite, sont des qualités très distinctes de l'esprit politique, qui est
fait de vues d'ensemble tournées vers l'avenir par le sentiment du passé.
Aucune oligarchie française ne saurait pourtant donner mieux que les deux Assemblées dont je parle. On a le droit de dire qu'elles représentaient, dans la rigueur étymologique du terme, des aristocraties, la supériorité des vertus, des fortunes, des situations, des traditions et aussi des talents. Même au point de vue intellectuel, c'était le meilleur de la France. Eh bien, depuis vingt-sept ans, les mêmes forces exprimées autrefois par ces assemblées, les mêmes résultantes de tout ce qui fait la qualité de ce pays-ci, ne cessent d'être très régulièrement battues, dominées, gouvernées par les forces de l'adversaire.
Cet adversaire, on le connaît. Il est en France, il rallie des multitudes françaises ; mais il n'est pas Français. Et de là vient sa force. Les Français sans leur roi n'ont plus rien qui leur soit bien vraiment, profondément et sensiblement commun. Le parti républicain en France serait donc, lui aussi, dépourvu d'intérêt commun, sans cette qualité d'étranger ou de demiétranger qui distingue pareillement les Juifs, les protestants, les francs-maçons et les métèques, lesquels forment l'axe de ce parti. Leur intérêt commun, c'est que nous sommes leur conquête. Il sont unis par le sentiment, — nécessairement ombrageux, — des différences caractéristiques entre nos mœurs, nos idées et nos traditions indigènes et leurs mœurs, coutumes et traditions à eux. Tout nous condamne donc aux rivalités et aux divisions intestines — fût-ce sur la forme d'une chasuble ou sur le propre d'un diocèse — pendant que l'armée ennemie qui campe en temps de paix sur notre territoire subit des conditions qui la tiennent unie et disciplinée. On me dira du côté de Sangnier et de ses amis ce qu'on dit si souvent du nôtre : En ce cas formons-nous, unissons-nous, disciplinons-nous. Hélas! ces choses-là seraient faites depuis longtemps si elles étaient pure affaire de volonté ; mais elles dépendent surtout de l'instinct et des habitudes qui naissent de la forme même du territoire et delà mentalité de ses habitants. Ce ne sont pas des volontés, mais des réactions physiques. Les Français, les fruits de la France, sont partagées touts les fois qu'il s'agit de savoir où gît un intérêt commun — tandis que nos conquérants judéoprotestants s'assemblent et se forment en bataillon de marche
toutes les fois que l'intérêt de leur communauté se trouve en question. Cet intérêt du conquérant est donc pressant, décisif, net, distinct. L'autre intérêt, celui du conquis, est donc lointain, discutable, trouble ou confus. L'un mène aux discussions. L'autre pousse à l'action pratique. La division des uns se fait certes de bonne foi, au nom de sentiments souvent généreux et au nom d'intérêts qui ne manquent pas d'étendue, mais ce n'est pas la bonne ni la mauvaise foi, ce n'est pas le tort ou le droit, que nous agitons ; nous mettons en lumière un fait, fait inévitable chez nous, le fait de la division, qui mène aux défaites, opposé au fait de l'union des étrangers, des hétérochtones, qui les a conduits au succès.
Les partis français ont été défaits de la sorte par les troupes politiques de l'Étranger en 1877, en 1881, en 1885, en 1889, en 1893, en 1898, en 1902, pour ne parler que des batailles législatives. Mais tous ces précédents ne font point que je croie à leur répétition nécessaire et fatale jusqu'à la fin des temps. Même électoralement, même parlementairement, d'heureux succès peuvent sortir d'une crise quelconque. L'on peut aussi rêver de succès plus brillants, plus radicaux et plus décisifs que des succès électoraux et parlementaires. Comme en 1849 et 1871, la crise peut refaire pendant quelques semaines l'unité d'un peuple alarmé. Violemment ou paisiblement, il peut naître de là une solution, un régime, — et c'est à quoi pourra toujours servir l'action d'une minorité énergique, — et c'est de quoi je suis tombé d'accord avec Sangnier. Seulement cette minorité décisive ne peut être qu'une formation de combat. Elle ne peut fournir un gouvernement, comme Sangnier paraît le dire ou le penser. Elle ne saurait conserver le pouvoir sans exposer le pays aux malheurs déjà décrits de 1851 et de 1875. Il faut donc souhaiter à cette minorité assez de clairvoyance pour renoncer d'ores et déjà au pouvoir et souscrire d'avance sa démission de souverain. Il faut qu'elle soit royaliste.
Ce haut degré d'intelligence, de lucidité politique, ajouté à ce qu'elle possède de désintéressement patriote, constitue un élément de force pour elle. Elle serait moins forte si elle s'abusait et s'illusionnait sur sa force : elle disperserait ses efforts et viserait mal. La petite élite de saints et de rois formée par Sangnier sera bien imparfaite si elle ne voit pas ces vérités
physiques; et, si elle les voit, elle lui doit d'y adhérer, d'adhérer à la monarchie. L'héroïque et sainte phalange pourra nous délivrer du mal : si, ensuite, elle s'en remet pour faire le bien à la seule autorité bien outillée pour le bien faire, les idées religieuses de Marc Sangnier n'en s'ouffriront pas. Elles ne seront pas contredites mais complétées, mais adaptées à la réalité historique et géographique appelée la France.
Mais lui, qu'en pense-t-il?
XI. — Est-il besoin de dire que je n'accepte ni la comparaison mathématique de l'asymptote ni la pétition de principe enfermées en des termes tels que « continuons noire route vers l'avenir ». Sangnier ne sait pas plus que nous où est « l'avenir ». Il parle et écrit comme s'il avait là-dessus d'autres renseignements que nous, ou des renseignements meilleurs, ou encore comme si, cet avenir étant également connu de lui et de nous, il y courait d'un pas alerte, tandis que nous serions fièrement résolus à nous en éloigner.
La philosophie de l'histoire peut bien nous révéler ce qui arrivera si telle cause connue de ruine ou de renaissance survient. Ce qu'on ne peut pas dire, c'est : l'avenir est ici ou là. Un avenir peut être prévu sous condition, non cet avenir absolu qu'évoque Sangnier. Par exemple, on peut faire voir que le succès de la démocratie politique et sociale sérail la mort de la France. On ne répond rien de substantiel à nos preuves, elles sont donc acquises. Leur objecter « l'avenir », c'est leur objecter l'inconnu. Quelle raison d'imaginer cette x plus favorable à votre souhait qu'au nôtre ? Vous n'en fournissez pas. Vous n'en avez donc pas ; vous vous contentez d'exprimer avec fracas que vous marchez vers l'avenir. Eh ! qui n'y marche aussi? Marc Sangnier, tous les hommes se hâtent comme vous vers le chemin de la vieillesse et de la mort, et si la plupart des religions nous proposent une explication pour le mystère des tombeaux qui bordent la route, nulle ne nous renseigne sur le mystère des berceaux. Seul le millénarisme des Juifs charnels prétend le percer. Mais depuis deux ou trois mille ans que son impudeur théorise et spécule, il se trompe ou trompe les simples qu'il traîne après lui.
Admettons cependant la rêverie simpliste par laquelle San-
gnier s'est laissé abuser. Prêtons à l'évolution cette régularité qu'il lui prête.
« L'effort évolutif des sociétés humaines » ne simplifie pas les intérêts ; il les complique. Mais des intérêts qui se compliquent ne rendent ni plus simple ni plus facile le travail qui consiste à les dominer et à les embrasser par la pensée. L' « effort évolutif » ne peut donc que rendre de moins en moins accessible l'état d'esprit royal du citoyen « pleinement conscient et responsable » que rêve Sangnier. Un tel état ne dépend point d'élans d'esprit ou de cœur, choses morales, mais d'une chose matérielle : la position. C'est par position que le roi des Belges ou le roi d'Angleterre est, de tous les Anglais ou de tous les Belges, le seul « en état de sentir » l'intérêt général des Belges ou des Anglais. La comparaison de l'asymptote est mauvaise parce qu'elle suppose une série de gradations continues, de perfectionnements réguliers, de progrès constants, — une croissance, une poussée intérieure de la vertu, depuis l'état du roi, seul conscient et responsable, jusqu'à l'état d'un nombre n de citoyens devenus rois et passés souverains par le simple fait de leur conscience et de leur responsabilité. Marc Sangnier néglige totalement le point de vue de la compétence. Ni information, ni éducation, ni apprentissage de l'antique métier de roi. La bonne volonté fera tout. Il oublie dès lors de nous dire si cette ascension régulière des consciences et des cœurs sera accompagnée, dans chaque individu, d'un égal avancement dans la fortune personnelle, l'influence sociale et la condition domestique. La fortune augmentera-t-elle avec la générosité ?
On voit quelquefois la générosité augmenter avec la fortune. La fortune augmente avec la générosité, dit Sangnier. Que fait le pain quand on le coupe et qu'on le distribue? Loin de se diviser, il se multipliera. Tel est le miracle. L'Église a promis ce miracle pour l'aliment mystique, mais c'est le pain matériel que doit, en bonne logique, multiplier la politique miraculeuse de Marc Sangnier. L'histoire nous montre que souvent les esprits et les cœurs se cultivent et se raffinent, à proportion qu'ils s'élèvent aux conditions d'une vie plus complète. Ce sera ici l'inverse ; comme dans la morale en action et comme dans les palmarès, à chaque progrès de la moralité personnelle, une providence politique et économique viendra
juxtaposer des primes et des couronnes proportionnelles ! Les Dix, les Cent, les Mille patriciens de Sangnier en arriveront de la sorte, fatalement, à cumuler les vertus de saint Vincent de Paul et les biens des Rothschild. Ils seront purs comme le ciel, riches comme la mer, et leur richesse sera sortie de leur pureté. De bonne foi, comment pouvez-vous espérer ce surcroît de miracle? Et si vous ne l'espérez pas, si tout doit se passer naturellement, croyez-vous que les situations royales, ainsi définies et précisées, s'improviseront ?
La comparaison mathématique n'est juste, on le voit donc, que tant que l'on s'en tient au point de vue de la seule vertu. La perception de l'intérêt général, qui suppose de la vertu et du talent, exige en outre cette qualité impersonnelle, la compétence, qui résulte d'une longue évolution économique et historique réelle : mais la pauvre asymptote laisse tout cela de côté.
XII. — Oui, la vertu est belle. De grands saints n'ont pas cru qu'il lui fût donné de trouver le chemin du ciel toute seule. A plus forte raison est-elle insuffisante sur terre, dans les difficultés de la vie politique. Marc Sangnier ne veut pas tenir compte d'un si grand point. Je ne lui fais que ce reproche. Je voudrais pouvoir le lui faire amèrement, car il assume des responsabilités très graves, à n'examiner que l'avenir politique de la religion en France. Dans un article de Y Ame latine i qu'il faudrait absolument lire et méditer, notre ami M. René de Marans a fait avec une extrême finesse la psychologie de Sangnier sur ce sujet.
Pour lui, dit M. René de Marans, que je regrette de résumer, la réforme de l'individu est devenue le but de l'organisation sociale. Dès lors, Sangnier en vient à préférer, de tous les systèmes, « CELUI QUI NÉCESSITERAIT POUR L'iNDIVIDU LE PLUS
d'efforts ou, si l'on préfère, le plus d'exercices ». Ce goût du tour de force moral pourrait conduire au goût du martyre : pourquoi ne pas voter et faire voter systématiquement pour Dioclétien et pour M. Combesau nom des raisons quiconduisent à défendre la République et la Démocratie ? Ce serait logique.
1. UAme latine (à Toulouse, rue des Lois, 31) a publié l'importante étude de M. René de Marans dans son numéro de juillet 1904. Il n'est que juste de reeonnaître ici la grande part que l'Ame latine et son directeur M. Armand Praviel ont prise au mouvement nationaliste et traditionniste.
C'est [continue M. de Marans] la raison de l'admiration de Marc Sangnier pour le régime démocratique, I'orgânisation sociale qui