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Action française du 15 août

du Sillon. Il me semble même, si j'ai bonne mémoire, Monsieur le Directeur, que vous écriviez la même chose, il y a quelques mois, en constatant que ce départ nécessaire s'imposait aux jeunes générations et ne saurait' plus satisfaire l'opportunisme gémissant et inactif des vieux partis d'opposition.

Je sais très bien, d'ailleurs — et j'en tombe aisément d'accord avec Maurras — qu'il y a entre le Sillon et l'Action française plus d'une idée commune. Les uns comme les autres, nous voulons d'une société organique et non anarchique, nous réclamons qu'elle soit solidement enracinée dans la tradition, vigoureusement soutenue par la hiérarchie ; et, si nous ne donnons peut-être pas exactement le même sens à ces mots, nous n'avons cessé de proclamer, quant à nous, que plus qu'aucune autre organisation sociale, la démocratie nous paraissait exiger la tradition et la hiérarchie. Les uns comme les autres, nous avons résolu de ne pas nous embarrasser dans les scrupules d'un libéralisme attardé et infécond. J'ajouterai même que les uns comme les autres nous avons le respect des lois naturelles qu'il n'est jamais loisible à personne de méconnaître et que la pensée chrétienne n'est pas venue pour abolir, de même que le Christ ne venait pas pour abolir la Loi et les Prophètes, mais pour les accomplir. Faut-il enfin vous rappeler que nous nous faisons honneur de comprendre et d'aimer la vieille France monarchique qui, par une harmonieuse collaboration du peuple et du roi, a réalisé l'unité nationale dans notre patrie ? Et nous avons si peu le désir de combattre cette force organique qui a fait la grandeur de la France, que nous avons justement la prétention de correspondre à son impulsion même en travaillant à organiser la république démocratique qui nous apparaît comme le terme historique et logique de l'évolution nationale française.

C'est justement pourquoi nous trouvons que Maurras a quelque mauvaise grâce de nous dépeindre comme des sectaires exclusifs et prompts aux excommunications. Comment saurions-nous repousser sainte Thérèse, saint François d'Assise, saint Paul, alors que c'est au contact de leurs exemples et du grand courant de vie qu'ils ont déterminé dans le monde que se fortifie, que s'échauffe notre ardeur ? Nous repoussons si peu les héros mêmes de la vieille monarchie que nous entendons bien nous efforcer de les imiter de notre mieux, non en faisant ce qu'ils ont fait, mais ce qu'ils auraient fait s'ils avaient vécu à notre époque.

D'ailleurs, notre solution n'est sans doute pas ce rêve séduisant suspendu comme entre ciel et terre au mépris des exigences de la raison pratique. Ce n'est pas à priori que nous l'avons construite, et si nos amis du Sillon ont quelque mérite, c'est peut-être celui d'avoir su se méfier de la vanité séduisante des somptueux édifices intellectuels, d'avoir compris que l'humilité est la grande vertu des esprits comme des cœurs, et que ce n'est déjà pas un si petit mérite que de se laisser faire par la vérité et par la vie.

La grande objection que Ton ne se lasse de faire à notre système, et que Maurras vient justement de reprendre contre nous avec beaucoup de précision, est la suivante :

— Comment réaliserez-vous la démocratie ? me demande-t-il. Et voici la réponse qu'il me prête :

— En faisant de chaque électeur un saint, en le dotant d'une âme de roi.

Telle n'est nullement là mon opinion. Il importe absolument que nous nous expliquions nettement, car c'est là le nœud de toute notre controverse.

Non seulement notre démocratie n'exige pas pour se mettre en route une unanimité de saints, elle, ne réclame même pas une majorité numérique ; une minorité, peut-être une infime minorité suffit.

Je m'explique.

Les forces sociales sont en général orientées vers des intérêts particuliers, dès lors, nécessairement contradictoires et tendant à se neutraliser. Ce n'est pas ici que j'aurais besoin de faire ressortir comment de la divergence même des intérêts particuliers on déduit logiquement la nécessité d'un organe propre à défendre l'intérêt général qu'il serait puéril de considérer comme la somme des intérêts particuliers. Il suffit donc que quelques forces affranchies du déterminisme brutal de l'intérêt particulier soient orientées vers l'intérêt général, pour que la résultante de ces forces, bien que numériquement inférieure à la somme de toutes les autres forces, soit pourtant supérieure à leur résultante mécanique.

Dès lors, si l'on trouve un centre d'attraction capable d'orienter dans le même sens quelques-unes de ces forces qui se contrariaient et se neutralisaient, celles-ci pourront l'emporter et le problème sera résolu.

Or, le Christ est pour nous cette force, la seule que nous sachions victorieusement capable d'identifier l'intérêt général et l'intérêt particulier. La vérité, la justice, l'amour, la solidarité, sont, pour les idéologues antichrétiens, des entités intellectuelles ; pour nous, ce sont des réalités vivantes antérieures et supérieures à nos individualités propres. Et ce Christ, qui représente à nos yeux ce qu'il y a de plus large, de plus universel, et qui est ainsi l'expression la plus haute et la plus compréhensible de l'intérêt général, vient frapper à la porte de nos cœurs, demande que nous communiions à son corps, à son sang, à son âme, à sa divinité ; il devient notre force dans la lutte et notre récompense pour toujours, si nous acceptons d'être vertueux, c'est-à-dire si nous faisons passer l'intérêt général avant notre intérêt propre ou, plus exactement, si nous reconnaissons que notre intérêt propre se confond avec notre intérêt général.

Voici bien là, tout de même, Monsieur le Directeur, une conception positive, je dirai volontiers réaliste. Et s'il est vrai que, suivant la belle définition de Maurras, le positivisme n'est qu'une doctrine de constatation, je demande qu'il me soit concédé, non que ma con-

ception chrétienne est exacte, mais que, grâce à cette conception chrétienne, peut se constituer la force orientée dont nous avons besoin pour mettre en marche notre démocratie.

Je dis « mettre en marche », car si l'on peut atteindre la monarchie, la démocratie apparaîtra toujours, au contraire, comme l'expression d'une orientation, le sens d'un mouvement. Plus il y aura de citoyens pleinement conscients et responsables, mieux sera réalisé l'idéal démocratique ; mais, pour commencer, il n'est pas besoin d'une majorité numérique, il suffit d'une majorité dynamique. A la limite inférieure nous avons un seul souverain parce que nous n'avons qu'un seul citoyen pleinement conscient et responsable, et nous sommes en monarchie. De ce point de départ jusqu'à cette limite asymptotique à laquelle tous les citoyens seraient conscients et responsables, se place tout l'effort évolutif des sociétés humaines, et voilà justement pourquoi, Monsieur le Directeur, sans rien rejeter de ce qui fait la grandeur et la sécurité de votre doctrine politique, nous continuons notre route vers l'avenir.

Peut-être un jour vos amis seront-ils nos compagnons de voyage ; de tout cœur, évidemment, nous le souhaitons. Qu'ils sachent bien, en tout cas, que la foi démocratique qui échauffe nos cœurs n'exigera d'eux la profanation d'aucun glorieux souvenir, l'oubli d'aucune grandeur passée, le renoncement à aucune force nécessaire.

Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à ma considération bien distinguée, et permettez-moi de vous redire encore quelle joie c'est pour nous d'avoir trouvé à Y Action française une maison où l'on a la force de penser et le courage de dire ce que l'on pense... Combien d'amis, hélas ! ne valent pas des adversaires tels que vous.

Marc Saxgmer.

La meilleure manière de répondre aux lettres d'amis, c'est de les prendre ligne à ligne, sans en sauter un mot. Marc Sangnier me permettra d'en user ainsi, amicalement, avec lui.

I. — Je ne crois pas lui avoir attribué la prétention de résumer et de « limiter » le christianisme social. Sangnier s'annonçait chétien social, et je l'avais présenté comme tel. Un catholique distingué, et d'ailleurs chrétien social lui-même, M. René de Marans, m'écrivit, avec des arguments d'une force extrême :

« Prenez garde, la conception sociale de Sangnier est l'antipode du christianisme social ; il est beaucoup plus près des chrétiens libéraux, puisque, au lieu de songer à créer des institutions sociales, il ne paraît s'intéresser qu'à la vertu des individus... »

J'ai enregistré ces observations en ajoutant qu'il ne m'appartenait pas d'opiner dans le conflit qui s'élevait entre militants catholiques. J'ai dit à M. de Marans et à Marc Sangnier :

Xon noslrum inler vos lanlas componere liles.

Si je n'ajoutai point, comme dans l'églogue :

El vilula, ludignus, el hic...

c'est qu'il ne s'agit plus du tout de chanter les amours des bergers. Des adversaires en présence, l'un a tort nécessairement. Si, d'ailleurs, il m'était permis d'intervenir de mon poste d'observation, ce n'est peut-être pas à Marc Sangnier que je donnerais raison. Mais la parole est aux théologiens.

II. — Il me semble discerner une contradiction entre certaines lignes d'un même alinéa dans la lettre qu'on vient de lire l. Si, en effet, le christianisme social ou la démocratie chrétienne, c'est-à-dire « l'action populaire bienfaisante », doit être dégagée « de toute signification politique», pourquoi les esprits orientés vers cette action populaire bienfaisante ne pourraient-ils pas être orientés en même temps vers la « conception monarchique » ? Pourquoi Sangnier dit-il : « soit vers l'action populaire », « soit vers la conception monarchique » ? Il n'y a pas de soit à écrire. Il n'y a point d'alternative à indiquer, ni d'exclusion à prononcer. Il n'y a même pas le moindre choix à faire. Les deux conceptions peuvent être professées ensemble et pratiquées tour à tour.

L'action populaire bienfaisante exclut toute signification politique. D'accord. Le problème politique subsiste pourtant. Dès lors, les personnes sollicitées de faire du bien au peuple peuvent être sollicitées également de résoudre la question politique que leur première sollicitude n'effleura point. Où Sangnier vit naguère un dilemme très rigoureux, j'observe avec plaisir qu'il ne voit plus que deux emplois très divergents de l'activité. Mais je voudrais lui faire admettre que ces deux formes d'activité peuvent être différentes sans être divergentes,

1. Troisième alinéa (page 43), comparer le sens exprimé dans les lignes 2 à 7 à celui que contiennent, immédiatement après, les lignes 8 à 12.

puisqu'elles peuvent se compléter l'une l'autre et ainsi se réaliser clans les mêmes personnes. Les catholiques de Y Action française peuvent dire à Sangnier :

— Nous ferons de l'action populaire bienfaisante avec vous. Venez faire avec nous de l'action politique en faveur de la monarchie... Et, de fait, c'est ainsi que les choses se passèrent longtemps, ce qu'il leur est possible de recommencer à couler. Le Sillon parut, à un moment donné, vouloir proposer des formules républicaines et un système de démocratie politique. Mais on a lu avec plaisir ce que Sangnier vient de nous écrire : le Sillon « peut se développer dans une monarchie comme dans une république ».

III. — « Organique et non anarchique », « enraciné dans la tradition », « soutenu par la hiérarchie », sont des formules excellentes, au chapitre des idées qui nous sont communes. Pourquoi Sangnier les gâte-t-il en disant que nous ne donnons pas le môme sens à ces mois ? Si ces mots ont un sens double, ils sont ambigus, équivoques. Employons d'autres mots, pour qu'on s'entende enfin ! pour que tout soit clair ! Peu de mots sont d'ailleurs plus nets, plus précis, plus rigoureux, plus pleins que celui de tradition et celui de hiérarchie. Mais, si, comme Sangnier le fait, on les juxtapose, oh ! alors, la clarté me paraît devenir aveuglante ; car, pour les sociétés temporelles, les seules dont nous parlions et les seules que nous nous proposions d'étudier ici, il y a un point de coïncidence du mot hiérarchie et du mot tradition, il n'y en a qu'un : et c'est le mot hérédité. Les hiérarchies politiques peuvent être instables ou viagères et ainsi n'être pas héréditaires, mais c'est à condition de n'être pas traditionnelles : celles qui sont traditionnelles se transmettent par le sang, par l'hérédité. Et, de même, les traditions politiques peuvent être discontinues, flottantes, à court terme, et n'avoir rien d'héréditaire, mais c'est à condition de n'être pas hiérarchiques ; les traditions hiérarchiques, constituées en ordres solides et précis, ne flottent pas, ne s'interrompent pas à la mort des mortels, elles passent aux survivants, aux fils ou aux neveux : elles sont donc héréditaires...

Non point certes que, à notre avis, tout doive devenir ou redevenir héréditaire dans la société, dans l'Etat hiérarchique et traditionnel, mais une part y doit être faite à l'hérédité, dans

l'un aussi bien que dans l'autre, sous peine de voir disparaître hiérarchie traditionnelle et tradition hiérarchique.

IV. — Marc Sangnier tient à se conformer aux lois naturelles, c'est un grand point ; il fait profession d'aimer et de respecter la vieille France : nous l'en louons. Il comprend que « l'harmonieuse collaboration du peuple et du roi » « a réalisé Vunilé nationale dans noire pairie ». Mais comment ne voit-il pas, en jetantun coup d'oeil sur les grandes dates du xixe siècle (1814, 1815, 1830, 1859, 1866, 1870, 1871, 1877, 1897), que cette unité nationale se défait grand train ? Et s'il le voit, comment Marc Sangnier ne pense-t-il pas qu'il faut premièrement chercher à conserver cette unité, dont le maintien est la première condition d'un examen quelconque de toute question politique,religieuse ou morale en France ?

La seule manière de poser les problèmes français, c'est la position nationaliste, et la seule manière de résoudre le problème nationaliste est la solution monarchique : nous l'avons cent fois démontré. Au lieu d'examiner nos patientes études, Sangnier écrit qu' « organiser la république démocratique » (nous ne faisons pas de politique, au Sillon !) lui « apparaît comme le terme historique et logique de l'évolution nationale française ». Bien. Comme la mort est « le terme » de la vie. Le terme historique et logique de l'évolution nationale française, si elle continue sans son élément générateur et directeur, sans le roi, si elle reste républicaine et démocratique, ce sera la mort de la France. Pour employer le langage mathématique qui plaît à Marc Sangnier, il suffit de prolonger la courbe de l'histoire de ce xixc siècle, que l'on appellera le siècle des trois invasions, le siècle des trois sièges de Paris : par les gloires stériles du premier empire, par les tergiversations cruelles du gouvernement de Juillet, par les folies démocratiques et les fautes plébiscitaires du second empire, par les inepties de la république conservatrice et les crimes de la république dreyfusienne, on suit un mouvement descendant et très régulier, analogue à celui de l'ancienne Pologne. Nous sommes arrivés à une période de pléthore coloniale, d'impuissance européenne et de discorde intérieure que seule la restauration de l'ordre politique par la Monarchie ou une intervention armée de l'Etranger semblent en état de résoudre.

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V. — Je n'ai jamais songé à dépeindre Sangnier et ses amis comme des « sectaires exclusifs et prompts aux excommunications » l. Mais ce n'est pas ma faute si, par définition, un dilemme est une exclusion. En faisant un dilemme, en disant : ou Sillon ou Action, il a paru - constituer deux groupes, deux systèmes incompatibles. J'ai protesté, et l'exclusion a été levée, comme le montre bien la lettre que j'analyse. N'excluant plus nos amis catholiques, Sangnier lève du même coup l'interdit qu'il semblait bien avoir jeté sur le magnifique génie pratique, sur la méthode positive et naturaliste d'un saint Paul, d'une sainte Thérèse, d'un saint François.

VI. — « Nous faisons », dit Sangnier, « ce que tels et tels héros eussent fait, s'ils avaient vécu de nos jours. »

On n'est jamais tout à fait sûr de ces choses, l'assurance de Marc Sangnier me trouble un peu. Voici pourquoi. Qu'ils vécussent au premier siècle, ou au xvi% ou au xne, ces grands saints se sont tous distingués par la précision extraordinaire de leur pensée. Saint François, que la critique protestante aime à nous donner pour un doux rêveur, fait admirer le profil ferme et pur de ses rêves les plus mystiques, et cela, dès les premiers jours de sa prédication : or, il faut avouer que les vues de Sangnier sont d'un vague désespérant, parfois même d'une contradiction flagrante. Et la grande Thérèse d'Avila eût-elle, en vérité, consenti à écrire dans une même lettre : Noire action populaire bienfaisante n'a rien de commun avec la politique, et : Nous voulons travailler à organiser la république démocratique ? Franchement, je ne le crois pas. Cette femme de grand génie savait que, dans tout être, si humble et si simple fût-il, la cohérence intellectuelle est la condition, en quelque sorte hygiénique, de la cohérence du sentiment, de l'effort, de l'action, et finalement la condition du succès. Sangnier répondra-t-il que les lois du succès naturel et du bon-

1. Où Sangnier avait-il vu cela dans tout ce qui précède ï II posait un dilemme. Je disais : il pose un dilemme. Mais l'orateur veut avoir l'avantage des figures dont il se sert sans en avoir aucun dommage. « Je n'ai jamais dit ça. » Il a parfaitement dit cela, bien qu'il le nie, et de quelle voix ! de quels 3reux ! Seulement, il ne s'est pas rendu compte que cela était cela. Il n'a éprouvé que la demi-conscience des mots qu'il prononçait et des termes qu'il employait.

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