ARTICLE QUATRIEME
Lettre du Dr Walter de Keating-Hart et explication de Marc Sangnier : la reslauralion de la Monarchie rendrait inutile l'œuvre du Sillon. — Cette œuvre au contraire ne saurait avoir une pleine efficacité que moyennant le rétablissement préalable de l'ordre politique ou de la Monarchie.
En ce poînt de la discussion, le Dilemme, déjà affaibli par l'objection de René de Marans, perd toute consistance et subit même des transformations si profondes qu'il en devient méconnaissable. Après avoir donné à choisir entre le catholicisme et la monarchie, Sangnier en arrive à tenir le roi de France pour une sorte de précurseur embryonnaire ou de lieutenant provisoire de la démocratie chrétienne. Cette évolution, en partie spontanée, a été notablement stimulée, je crois, par la mise au jour i d'une lettre de mon vieil ami le Dr Walter de Keating-Hart, qui relatait la petite anecdote que voici :
... A l'issue d'une conférence donnée par M. Marc Sangnier à Marseille, il y a quelques mois, conférence extra-politique à laquelle pouvaient applaudir tous les catholiques, sans renier leurs opinions respectives, je me suis approché de l'orateur entouré et félicité par ses amis.
Ayant joint mes sincères admirations aux leurs, j'ai voulu savoir si je pouvais sans réserve adhérer au Sillon ou si mes convictions royalistes devaient m'en garder.
A nos questions, M. Sangnier a répondu tout d'abord que son journal ne faisait pas de politique, mais que, personnellement, lui et ses amis étaient acquis tout entiers à l'idée républicaine.
— Est-ce simple hasard, ai-je alors demandé, ou bien est-il une raison à ce choix ?
— Comment voulez-vous, a répondu Sangnier, que le Sillon et ses adeptes soient royalistes ? Si demain la royauté se rétablissait en
\. Dans Y Action française du l,r octobre 1904.
France, l'ordre y renaîtrait de lui-même et le Sillon n'aurait plus de raison d'être.
Ce qu'entendant, je me suis écrié : « Merci, Monsieur, pour le régime monarchique ; je n'en avais jamais entendu pareille apologie. Permettez-moi seulement de comparer votre cas à celui d'un médecin qui refuserait d'employer un remède capable de sauver son malade, sous le prétexte qu'il n'en serait pas l'inventeur. »
Je ne garantis pas le texte des paroles que je cite. Mais le sens tout entier y est, je l'affirme, et quelques personnes présentes à l'entrevue s'en souviennent comme moi.
Je regrette que la discussion ainsi commencée n'ait pu atteindre à sa conclusion nécessaire. Un punch attendait M. Sangnier, et, à l'appel de ses amis, j'ai dû me retirer beaucoup plus tôt que je n'eusse voulu.
Je le regrette d'autant plus vivement que j'ai peine à croire qu'un admirateur aussi convaincu du régime monarchique soit l'irréconciliable ennemi de sa réalisation. Je veux espérer aussi voir un jouiun talent oratoire aussi remarquable que celui de M. Sangnier au service de la plus juste et de la meilleure des causes...
Dr Walter de Keating-Haut.
Cette lettre à peine parue, Marc Sangnier adressait la lettre suivante au directeur de Y Action française *. Comme on va le voir, Marc Sangnier annonçait d'abord son intention de répliquer à nos critiques antérieures. Puis, il courait au plus pressé :
Monsieur le Directeur,
Je compte toujours trouver bientôt un instant pour répondre aux critiques si serrées et si utiles de M. Maurras. La lecture de V Action française du 15 août dernier m'a été vraiment très profitable. Ma vie est si agitée et j'ai si peu le temps de réduire en système les idées qu'elle m'apporte que c'est pour moi une bonne fortune d'être aidé dans ce nécessaire travail de codification intellectuelle par un adversaire qui aime la vérité et qui cherche tout d'abord à voir clair.
Je tiendrai seulement à expliquer aujourd'hui, en deux mots, quelle est la véritable signification des paroles que M. Walter de Keating-Hart me prête dans le dernier numéro de votre revue, avec quelque inexactitude d'ailleurs, et qui pourraient abuser vos lecteurs sur mes sentiments :
— Comment voulez-vous, me fait dire votre correspondant, que le Sillon et ses adeptes soient royalistes ? Si demain la royauté se rétablissait en France, l'ordre y renaîtrait de lui-même et le Sillon n'aurait plus de raison d'être.