Action française du 15 octobre
Voici ma véritable pensée :
Il y a, à la crise anarchique dont souffre aujourd'hui notre France inorganique, deux solutions : la solution monarchique qui rétablit l'ordre par voie d'autorité dynastique ; la solution démocratique qui développe la force et l'autorité directrices au sein même de la nation.
L'effort du Sillon est absolument indispensable à la seconde solution : la première, au contraire, lui enlèverait, en un certain sens, son utilité.
J'ai donc dit tout simplement que si l'ordre était rétabli par la monarchie, il n'aurait plus besoin de l'être par la démocratie organique; tout de même que s'il l'était par cette dernière, il n'aurait plus besoin de faire appel au concours de la monarchie.
Inutile, n'est-ce pas? d'ajouter, Monsieur le Directeur, que la solution démocratique m'apparaît tout à la fois comme supérieure en dignité morale et comme plus opportune et plus aisée, à l'heure actuelle, dans notre pays. Vous savez bien que c'est là le nœud même de nos discussions.
Je ne ferai d'ailleurs aucune difficulté à reconnaître que le Sillon ne perdrait pas toute sa raison d'être en monarchie : son action intime sur les âmes et son rayonnement social pouvant demeurer toujours ; mais il perdrait évidemment de son indispensable utilité ; il est vrai que son influence tendrait universellement à rendre la monarchie inutile : c'est que le Sillon, bien que se développant tout à fait en dehors de la politique militante, est évidemment animé d'un esprit républicain. Je sens bien, Monsieur le Directeur, que nous ne donnons pas tout à fait le même sens à ce mot chez nous et à Y Action française, mais il faut bien parler avec des mots et, sans doute, à force de converser ensemble, nous finirons par nous comprendre parfaitement, sinon par nous entendre.
Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à mes sentiments bien cordiaux et les meilleurs.
Marc Sangnier.
Comme tous ceux qui se dévouent à ce qu'ils appellent l'action, Marc Sangnier couronne de fleurs le théoricien prévoyant, mais lui répond à peu près dans les mêmes termes que l'Aréopage à saint Paul : « — Nous vous écouterons une autre fois... » Agir d'abord, on verra ensuite où l'on va ; triste maxime et commune à tous les agitateurs de l'histoire.
Mais, si les avertissements de l'expérience et les prévisions du calcul les laissent fort calmes, nos orateurs se troublent sans mesure du petit fait, du mot ou de l'épigramme de nature à gêner l'action immédiate. Ah ! voilà qui les pique et qui les réveille ! Ils n'ont plus de repos qu'ils n'aient réparé, rattrapé,
repris, expliqué. Oui ou non, Marc Sangnier a-t-il dit à Épinal qu'il se moquait de l'excommunication du pape, ainsi que M. Lapicque l'a rapporté *? Oui ou non, Marc Sangnier a-til dit à Marseille, en répondant à Keating-Hart, que, « si demain la royauté se rétablissait en France, l'ordre y renaîtrait de luimême » et que dès lors « le Sillon n'aurait plus de raison d'être »? Grave question, grave sujet d'inquiétude pour Marc Sangnier, et plus encore pour ses partisans.
Et de rectifier, d'expliquer et de pallier !
Et, vraiment, cela donne envie de proposer à Marc Sangnier un marché : nous lui offrons quitus des deux phrases malencontreuses, s'il veut nous promettre en échange de faire une retraite de trois jours pleins à YAclion française, pour réfléchir, du point de vue de l'intérêt français et de l'intérêt catholique (qui sont liés), à la gravité des responsabilités qu'il assume. Aussi peu politiciens que possible, bien que nous occupant uniquement de politique, nous n'éprouvons aucun désir de créer à Sangnier de petits embarras.
Nous distinguons parfaitement ce qu'il y a de noble dans ses campagnes et de généreux dans son action personnelle. Mais, faute de réflexion de sa part, ces hautes qualités, ces qualités précieuses, travaillent au désastre. Nous voudrions qu'elles pussent servir, au lieu de nuire. Voilà pourquoi, tout en leur rendant justice au risque d'impatienter nos meilleurs amis, nous ne nous lassons pas de signaler l'effroyable erreur de la direction adoptée. Le guetteur de la tour fait sa veillée mélanco-
1. Dans le compte rendu d'une conférence donnée par Sangnier, à Épinal. le 22 mai 1904, paru dans le journal de Saint-Dié, le Bloc. Marc Sangnier reconnut le propos dans une lettre que publia l'Action française du 15 juillet 1904.
En voici l'essentiel :
« Mon contradicteur m'ayant parlé de l'infaillibilité de l'Eglise et ne me semblant pas avoir sur cette importante matière des notions suffisamment exactes, ''ai cru de mon devoir de lui expliquer que l'infaillibilité n'avait rien à voir avec l'impeccabilité ; que les Évêques, que le Pape lui-même, pouvaient faire mauvais usage de l'arme de l'excommunication, que la haine, la vengeance ou l'aveuglement pouvaient leur dicter de coupables sentences. Je citais même Jeanne d'Arc excommuniée par un évèque et saint Jean-Baptiste de la Salle mort interdit. Voilà comment je fus amené à rejeter avec quelque vivacité la question de l'excommunication dont M. Lapicque voulait encombrer un débat sur la prétendue incompatibilité entre la démocratie et les dogmes catholiques. Cette objection, tirée de l'excommunication, ne me gênait nullement dans mon argumentation, et j'avais bien ls droit de dire que je ne m'en souciais pas. »
lique ; il vous signale, dans un intérêt commun, l'embûche sur laquelle vous vous précipitez. Y tombez-vous, ses taquineries ou ses invectives ne vous auraient pas arrêté. L'accent ami de mes querelles m'allégera de tout remords.
Marc Sangnier ne dément pas les paroles que lui « prête » Walter de Keating-Hart. « Prêter », que veut dire ce mot? Si on lui prête ces paroles, si elles ne sont pas de lui, il n'a pas à en rétablir la « véritable signification ». Mais il rétablit celle-ci. C'est reconnaître que lesdites paroles sont siennes et qu'on ne lui a rien « prêté ». Sans doute il se plaint de « quelque inexactitude ». Mais laquelle précisément ? Aussi précis que Marc Sangnier se montre vague, Hart garantit d'ailleurs que « le sens tout entier y est ». Il offre de produire des témoignages confirmatifs. Ce sens est donc exactement rapporté et la lettre de Marc Sangnier précise non ce qu'il a dit, mais bien ce qu'il eût voulu dire.
Et là nous retrouvons la même pensée arbitraire que nous connaissons : « Il y a deux solutions à la crise anarchique dont souffre la France... » Sangnier me réédite la concession d'Athalie : « Ce sont là deux grands dieux ». Eh bien, non. Et non. L'opiniâtre petit Joas a raison :
Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
Votre solution n'en est pas une, mon cher Sangnier. Le papier souffre tout, mais on ne peut vraiment appeler solution ce qui ne résout rien, laisse subsister le problème et le rend même plus aigu.
D'abord, « la solution démocratique » de Sangnier enveloppe une contradiction dans les termes, car rien de moins démocratique que ce développement de « force » ou d' « autorité directrice » « au sein de la nation ». Comme le montrent les précédentes déclarations de Sangnier, cela constituera et aura dû constituer une élite dirigeante, un corps animé de l'âme des saints, c'est-à-dire, qu'on y consente ou non, une aristocratie. « Démocratie organique », dit-il plus loin. Très bien : cercle carré1.
1. Voir l'Action française du 15 juin et du 15 août 190*2 : Le dossier d'une discussion, Organisation et Démocratie.
En second lieu, cette solution aristocratico-religieuse est matériellement impossible, impossible en pratique, en fait, étant donné l'état de la France moderne. Marc Sangnier trouve sa pseudo-démocratie chrétienne plus opportune, plus aisée. Je lui dirai comment : il est plus « opportun » et plus « aisé » de faire de l'agitation démocratique ; ce qui n'est pas aisé, ce qui est impossible, c'est d'en faire sortir un résultat catholique ou nationaliste : un succès. Ce que nous proposons, au contraire, n'est pas facile. Et c'est très dur, nous ne l'avons jamais dissimulé. Nous occupons une position difficile. Mais c'est là seulement qu'il n'est pas déraisonnable de se tenir. Toutes les autres positions sont intenables. Il faudra sans conteste beaucoup d'intelligence et de dévouement pour battre l'ennemi, mais il n'est ballable que là. Ailleurs c'est folie pure que de rien espérer ni risquer. Nous l'avons démontré à Sangnier plusieurs fois. Il n'a rien répondu. Inutile de revenir.
Troisièmement, le procédé aristocratico-républicain présente de grands dangers : quoi que fasse et que dise Sangnier, il sera toujours traité, par les hommes du bloc, de bonapartiste ou de royaliste ; on ne le recevra jamais pour républicain ; il s'entêtera à s'affirmer tel ; il sera donc sommé de fournir, en outre de ses affirmations, les preuves de son loyalisme. Les preuves, en terminologie politique, s'appellent des gages. Et lesquels ? Buffet, dans Y Enquête sur la Monarchie, a montré que les gages à donner aux républicains-nés, — juifs, protestants, maçons, métèques, — se réduisent toujours à quelque « infamie ». Une infamie, Sangnier n'en commettra jamais, à son escient : mais, en politique, il est des erreurs pires que des crimes : je lui prédis qu'il sera engagé, peut-être avant peu, dans les pires erreurs afin de soutenir son état de républicain.
...Bien inutilement d'ailleurs. Les concessions des modérés ne les sauvent pas des violents. Mais je ne suis pas un modéré, dit Sangnier ; je suis un révolutionnaire, un antibourgeois/ Cette pauvre défense ne trompe pas la foule, qui reconnaît le fils de bourgeois, et de grands bourgeois, à l'accent et au masque, si ce n'est au grain de l'habit. Cette défense m'inquiète pour la fermeté de Marc Sangnier. Il ne faut jamais renier sa classe originelle ; le sentiment de classe est un des facteurs du sentiment national. C'est en reniant leur naissance ou leur
caractère, que les Mirabeau, les Sieyès et les Grégoire ont commencé à décomposer leur pays.
Est-ce sur le terrain social ou sur le terrain national que Sangnier donnera des gages ? Il en donnera. Ce platonique amant de l'ordre, que l'on a vu s'armer contre tous les désordres, les augmentera et les servira.
Contradictoire en elle-même, contredite ou contrariée par les circonstances, enfin vouant ceux qui s'y livrent aux chances les plus sûres de déshonneur ou d'infamie, telle est cette démocratie que Sangnier ose appeler une solution, sans trembler, à l'idée d'y rattacher le sort de son œuvre. Cependant, dit-il, le Sillon se développe « tout à fait en dehors de la politique militante ». Mais il ajoute que 1' « utilité indispensable » du Sillon est de résoudre un problème de politique pure : celui de l'ordre public! Comprenne qui pourra de pareils logogriphes...
J'avoue ne pas saisir les deux idées distinctes que Sangnier se fait du Sillon, je le défie de les penser toutes les deux en même temps : elles s'excluent. Il faut parler avec des mots, mais encore faut-il que ces mots représentent des idées compatibles. Ce brillant esprit est bien décevant ! Si, las de le presser de vains questionnaires, je consulte mes souvenirs, le Sillon m'apparaît comme un mouvement d'éducation populaire, un cercle d'études sociales, très mystique et très pratique tout à la fois, le monde de la fraternité intellectuelle et morale, mû par le souffle de l'amour. Je n'y aperçois nulle part le rouage technique, l'organisme politique destiné à rivaliser avec les monarchies de l'Europe et, le cas échéant, à rendre la monarchie inutile en France. Je me suis même plu à considérer éventuellement le Sillon comme une des ressources et des parures de notre royaume à venir. Le zèle et l'activité prosélytiques sont des biens nationaux d'un prix incomparable. Tout royaliste en qui revit une parcelle de la prévoyance et du patriotisme des rois ne peut voir sans tristesse de si grands biens méconnaître leur vrai destin.
Sangnier se figure le prince héréditaire comme un factotum suffisant à tout, en vertu d'on ne sait quelle satrapique omnipotence! Sans doute, un roi rétablit l'ordre et, l'ordre rétabli, il se réserve en propre le domaine de pure politique qui n'est qu'à lui : la diplomatie et la guerre, la haute police et la haute
justice, car nous avons vingt fois montré qu'aucune vertu, si généreuse ou vaillante fût-elle, ne saurait administrer sainement et utilement ce domaine d'État, privilège éternel des pouvoirs héréditaires, nationaux, qui se dégagent du sein d'un peuple, ou qui lui sont imposés du dehors. Nous l'avons souvent dit : Vous ne voulez pas des Capétiens ? Vous aurez les Hohenzollern, ou, pendant l'interrègne, les grandes familles juives, protestantes, maçonnes et métèques régneront sur vous! Tant que les hommes seront engendrés par le sang et que le sang sera versé dans les batailles, c'est par le sang que l'ordre proprement politique sera administré. Monarchiques ou collectifs, anciens ou modernes, américains ou européens, les Etats (en tant qu'Etats) sont voués à des principats héréditaires : celui de la République française comme les autres. Vous pouvez, certes, une chose, Marc Sangnier, et votre Sillon : vous pouvez aider le sang étranger qui gouverne la France à en rester le maître. Vous pouvez consolider la République, mais je dis : celle République. L'œuvre du Sillon et les œuvres similaires, les associations de volonté et d'intelligence ne sauront ni fonder ni gouverner l'Etat. Cela ne saurait faire un doute. Nous sommes d'accord là-dessus, il faut dans notre intérêt même à nous autres sujets, il faut que quelqu'un puisse dire : « l'Elal c'esl moi ».
Mais, cette sphère de l'Etat bien réservée et mise à part, la monarchie n'apporte aucunement aux bons citoyens, aux associations nationales, aux groupements religieux une besogne toute faite, mais, simplement, la faculté d'exister librement, de se développer sans contrainte, de vivre en paix sous des lois iustes. Si donc l'ordre était rétabli par la Monarchie, elle ne rendrait pas le Sillon inutile, comme vous l'avez dit à Hart ; cet ordre permettrait au Sillon de se développer en toute sûreté ; ce que vous appelez la démocratie organique, ce que nous nommons la nation organisée aurait tout à faire : le travail pourrait commencer. Les gens de bien pourraient concevoir l'espérance d'agir enfin ulilemenl.
Souvenez-vous des règnes de Henri IV et de Louis XIII, l'un et l'autre si remarquables au point de vue de l'activité ecclésiastique et qui déterminèrent une renaissance du catholicisme. De tels règnes vous serviraient plus que la Ligue, dont
je ne médis point, puisque j'aurais « ligué » pour ma part, jusqu'à la conversion du roi huguenot et non au delà. Les deux premiers Bourbons fournirent à la vie religieuse du pays une aire de paix, une base d'ordre public. Ce que les dissensions gaspillaient fut organisé, concentré, ramassé. Cela permit l'Oratoire, les Filles de Charité, les commencements admirables de Port-Royal. Nous avons souvent dit aux hommes de talent que la République use et décourage ; quelle longue, pleine et utile carrière ils pourraient courir, une fois soutenus par le vœu d'un souverain qui ne tiendrait pas son pouvoir du caprice électif! Et ces avantages personnels ne seraient de rien en comparaison des avantages publics que retireraient la société, les sociétés, nos Républiques, de l'ordre rendu à l'Etat.
La monarchie rétablit l'ordre, accordez-vous. Eh bien, l'ordre une fois conquis, croyez-vous que l'activité doive s'arrêter ? Elle se multiplie, au contraire par la facilité que l'ordre lui procure. Qu'est-ce l'ordre, en toute chose, si ce n'est pas la possibilité d'un mouvement heureux, le moyen du progrès rapide ? L'ordre n'est qu'un moyen. C'est un point de départ. Rétablir l'ordre restitue une atmosphère favorable à l'activité charitable ou patriotique, économique ou religieuse. Cet ordre rend l'œuvre possible ou meilleure. Il lui garantit la durée, lui fournit des auxiliaires ou des protecteurs. Réfléchissez, vous verrez bien que le monarque fait précisément la condition même de tout ce que votre œuvre comporte d'utile. Cet homme d'armes veille sur le sillon que vous tracez. Il vous dispense de labourer l'épée à la main. Me direz-vous qu'il est plus beau et plus digne de faire à la fois les deux choses? Je crois, tout au contraire, mon cher Sangnier, que cela est fort laid. Non, cela n'est pas digne d'une civilisation avancée, d'un genre humain sorti de ces confusions de pouvoirs qui sont naturelles aux sauvages. Le beau et le digne, cela consiste à faire quelque chose bien. Cela exige donc quelque division du travail. Plus l'épée et le sceptre sont tenus d'une main exercée et habile, plus vous avez loisir et chance de conduire votre labour.