La Crise sociale. — Paris, Lecoffre, 1901, p
rien. Il imagina donc un procédé tout matériel, qui promettait d'être efficace.
Ayant découvert dans un « bullelin de la Ligue d'Action française , au cours d'une lettre qui nous était adressée et que nous insérions sans aucun commentaire, que nous insérions comme « un fait » !, quelques mots qu'il estima fructueux d'isoler, il cita, avec un grand cri, ces lignes de Y « Action française » :
« ... Nous ne pouvons pas ne pas réussir avec des généraux, comme j'en connais, qui, fils de la faveur républicaine, seront demain les plus ardents à briguer des faveurs royales plus grandes.
« Prenons donc les amis les plus chers du pouvoir actuel, les plus fidèles, de l'escorte prétorienne de Clemenceau. Ayons l'argent, et par l'argent, achetons tous les moj^ens et tous les mobiles. Achetons les femmes, achetons les consciences..., les trahisons. »
A ce fragment de lettre perdu dans un long texte, inséré sans approbation de nous, comme aussi sans improbation — et qui, en morale, valait exactement ce que valurent les illustres projets d'achat de M. Piou selon le dossier Montagnini, M. Fonsegrive jeta les hautes clameurs de sa vertu offensée :
« Femmes ! » « consciences ! » « argent ! »
« C'est abominable/ » s'écria-t-il et, déplorant les leçons, les exemples, que Y Action française donnait sans que personne protestât (si ce n'est lui, au risque de se faire « accuser de modernisme », ajoutait-il, héroïquement), M. Fonsegrive vengea huit ans de rancune -.
Cette vengeance du Bullelin de la Semaine (février 1908) fit naturellement un bruit d'enfer parmi tous ceux que Y Action française gênait. Depuis, démocrates chrétiens, sillonnistes,
1. Cette lettre relatait une conversation où le général Dessirier, alors gouverneur de Paris, avait répondu à quelqu'un qui lui avait conseillé de fourrer en prison des malfaiteurs publics, maîtres légaux du paj's : « Et après ? Qui mettraije à leur place ? » Nous ajoutions à cette lettre : « C'est bien le cas de rappeler que, en octobre 1659, George Monk faisait inscrire sur ses étendards que le Gouvernement ne peut subsister que par l'entière soumission du pouvoir militaire au pouvoir civil » et que « la République doit être gouvernée par des parlements » .* en mai 1660, il faisait proclamer Charles II! Voilà un fait. Le dialogue de notre correspondant et du général Dessirier est un autre fait. »
2. Les articles par lesquels nous répondîmes à ces attaques étaient reproduits dans la première édition de l'Action française et la religion catholique. Ils sont violents et durs. M. Georges Fonsegrive est mort. Le souvenir de nos anciennes relations, qui furent un moment agréables et amies, m'interdit de les publier désormais. (Note de 1921.)
modernistes ne cessent de reprendre le même hurlement, sur la même désolation de la même abomination.
Quant a ce qui est des achats de conscience, le plaisant est qu'abstraction faite de la vanité du texte invoqué, lequel n'est même pas de nous, ces moyens corrupteurs, dont on nous reproche de conseiller l'usage, ont toujours été la hantise du monde conservateur libéral, mais ont toujours été désavoués par nous en tant que moyens principaux. ïl suffit de feuilleter le petit Manuel que j'ai écrit, en 1910, avec mon éminent ami l'historien Henri Dutrait-Crozon sur le point de savoir Si le coup de force est possible, pour y trouver notre pensée en termes nets. Il y est dit en toutes lettres (page 11) :
Les conservateurs se montrent bien légers quand ils assurent que, dans certains cas, tout pourra se réduire à un marché financier. Non. Qui réserve sa confiance à Tunique pouvoir de l'argent court grand risque d'être déçu. Cette obsession digne d'usuriers juifs ou d'écumeurs parisiens n'a rien de politique. L'argent est bien la plus efficace des ruses. C'est aussi la plus vaine. On ne fait rien sans lui ni avec lui seul et, pour l'utiliser, il faut les cerveaux, les cœurs et les bras. QuelqueS-uns de ces bras doivent tenir le fer. La monomanie du moyen financier conduirait à beaucoup dépenser pour n'obtenir que des complications dangereuses. La propagande (qui ne se fait pas sans argent) importe beaucoup plus que l'emploi direct de l'argent à la réussite du coup de force. Quand Henri IV acheta les chefs de la Ligue, ce fut après les avoir vaincus. Il était trop subtil pour leur offrir grand'chose avant d'avoir prouvé sa force, ses adversaires étant trop à l'aise pour le jouer.
Et plus loin, en réponse à un journaliste conservateur qui préconisait en tout et pour tout la formation d'un trésor de guerre de 40 millions (page 53) :
L'expérience montre qu'il faut le répéter : l'argent est nécessaire, mais si l'on s'en tenait à l'unique souci du moyen financier, on n'aboutirait qu'à des complications dangereuses. L'argent tout seul ressemble à la diplomatie réduite à ses propres mo}'ens : telle, par exemple, que la pratiquait M. Delcassé, qui « manœuvrait » l'Empereur et le grand Seigneur, sans se mettre en peine d'un appui militaire. L'argent ne représente la force qu'à la condition d'être double et secondé par le fer.
En note de la page où nous effleurions ce sujet délicat, nous faisions même constater et toucher du doigt que la doctrine de
la corruption était conseillée par unpublicisle hoslile aux idées de /'Action française et que les rédacteurs de /'Action française lui répondaient par une doctrine tout à fait différente.
On dit, il est vrai, qu'à la ruse, nous préférons la force et les moyens du sang, comme il est trop sensible par l'inhumanité de nos polémiques...
Quelque jour, en glanant à travers la presse contemporaine, le paradoxal érudit qui voudra bien se souvenir de nous pourra se récréer à nourrir deux dossiers contradictoires des éléments de notre double réputation. Dans l'un, figurera l'hommage, unanimement rendu par des adversaires venus des points extrêmes de l'horizon politique, à ce que l'on veut bien appeler la modération raffinée, parfois exagérée, de notre discussion et le grand soin avec lequel nous nous appliquons à moucheter la pointe de nos idées de peur de blesser les personnes. L'autre dossier, parfois cueilli aux mêmes places, formé d'opinions souvent tombées des mêmes plumes, exprimera sur le même homme, exactement l'idée contraire : brutalité, violence, demi-cruauté! Si le collectionneur est un imbécile, il terminera en demandant comme l'autre : est-il bon? est-il méchant? Il conclura peut-être en disant : l'un et l'autre. Mais si le scoliaste joint à l'intelligence quelque loisir, avec le goût des travaux compliqués, il aura bientôt en main la clef du contraste: il observera que nous avons raisonné, argumenté, traité en poussant au delà des limites du concevable les ressources de la conciliation aussi longtemps que ces procédés nous furent possibles dans chaque cas donné: mais, une fois que l'antagoniste nous a privés des plaisirs de l'arme courtoise, nous avons manié de notre mieux celles qu'il nous a avancées.
CONSCIEN
nce!
Je l'avouerai très rondement : nous avons fait jadis à peu près le nécessaire, le suffisant et le superflu pour donner à penser à tous les sots de France et de Navarre que nous composions un terrible ramas de bandits.
« Nous ne sommes pas des gens moraux », a grondé en riant notre farouche ami Vaugeois, et ce texte dûment tronqué de
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toutes les ironies et de toutes les colères, de tous les sourires et de toutes les explications qui l'illuminaient, est allé rejoindre un certain nombre d'autres textes de nous qui, traités de même façon, faisaient amplifier cette énormité gaie.
La moindre connaissance du passé ancien et récent aurait dû avertir de la portée de tous ces textes. Comme la plupart de ceux qui ont trait aux interprétations révolutionnaires de l'Evangile, ils se rapportent à cet âge béni où le vocabulaire en tier de l'Ethique avait été mobilisé et monopolisé pour Drevfus. Homme moral signifiait dreyfusard. Homme de conscience, homme à conscience de cristal, une des hautes conscience de notre temps : telle était la monnaie courante qui correspondait, or pour or, aux noms de Gabriel Monod, de Mathieu Dreyfus, de Scheurer-Kestner, de Zola, et du Picquart lui-même!... Maintenant que l'on sait quelques-unes de leurs petites farces, on en rit. Mais, à l'époque, on ne riait pas, et sept ans encore après le procès de Rennes, un manifestant catholique, conduit devant le juge Worms, les menottes aux mains, notre ami Bernard de Vesins, s'il énonçait au tribunal l'impératif de sa conscience, se trouvait dans la nécessité d'expliquer que la conscience dont il parlait était une conscience catholique avec ses lois, ses règles, ses contrôles vivants : tant ce mot-là rendait alors le son de l'anarchie judaïque ! tant il respirait l'insurrection protestante et l'individualisme révolutionnaire !
Louer l'Eglise, comme je l'ai fait dans la préface du Dilemme de Marc Sangnier, d'avoir discipliné la conscience humaine en lui donnant les définitions du devoir, cela est-il amoindrir ce devoir ou nier cette conscience ? L'auteur de ces lignes est aussi l'écrivain qui, le 27 octobre 1913, a invoqué devant la Cour d'appel de Paris les lois inécrites, ce qui n'était d'ailleurs pas chose nouvelle pour lui ; il avait invoqué les mêmes lois quinze ans auparavant, les 5 et () septembre 1898, devant le cadavre sanglant du colonel Henry. L'écrivain qui a pris ces deux initiatives peut-il être classé parmi les adversaires du for intérieur? On l'y classe pourtant, et cela ne l'empêche point de subir l'accusation inverse en raison même de la célèbre défense du soldat malheureux tombé la gorge ouverte, mais qui avait crié quelques heures avant de périr : — Ma conscience ne me reproche rien !
Nul ne prenant cette défense d'un bon serviteur trahi par les événements, par les partis, par le régime, il avait fallu m'en charger. Ceux qui ont suivi dans ses détails la campagne que
je menai, tant pour montrer la bonne foi d'un dévouement irrité et désespéré que pour établir par une analyse minutieuse l'inanité juridique de certaines accusations, pour montrer, par exemple, l'inexistence morale d'un « faux » proprement dit reproché au malheureux chef de notre Service des Renseignements, ceux-là savent très bien que ni le ridicule propos de « faux patriotique » ni aucune méconnaissance des lois de justice et d'honneur ne sont à relever contre moi dans cette campagne... Je fus mis en repos, voilà quinze ans entiers, parle grand mot qu'un ami savant, un maître pieux m'adressait, fin septembre 1898, dans la bonne tempête d'outrages furieux qui m'assaillaient de tous les points du monde protestant, maçonnique et juif :
— Ce mois durant, vous avez côtoyé tous les abîmes, vous n'avez pas lâché la crête du roc...
Admettons cependant que j'aie été précipité et fracassé, victime mémorable des égarements du sens propre. Il me faut maintenant répondre au reproche contraire : tout donner à la direction extérieure ecclésiastique, refuser tout crédit à la voix de la conscience?
Au moment de la réhabilitation frauduleuse du traître Dreyfus, nous avons réuni 35.000 francs pour frapper dans le bronze et dans l'or, afficher, propager, la protestation du général Mercier : Ma conscience... ma conscience... ma conscience. Cela ne cadre pas très bien avec ce reproche. Admettons-le pourtant, admettons-le encore. Mais en l'admettant, en admettant que les termes de notre confiante admiration pour l'Eglise aient été de nature à inciter les catholiques à négliger le point de vue de leur sens intime, est-ce que cette Eglise que nous louons d'être le temple des définitions du devoir nJest point là, toujours prête à rappeler le terme oublié ? Notre « excès » porte donc avec lui son correctif. Il n'en est pas de même du cas inverse, le cas de nos contradicteurs qui n'exagèrent pas l'autorité de l'Eglise, ah ! non, mais le seul magistère du libre cri intérieur.
Ce cas inverse, on me permettra de le dire, n'est pas fictif, douteux, ni rare même, car il abonde justement du même côté d'où s'élèvent les diffamations contre nous. On sait ce que les professeurs de l'Université kantienne ont fait des malheureuses générations auxquelles ils vantaient le quid inconcussum d'un sens intime absolument autonome : le désordre n'est peut-être pas moindre là où circulent les doctrines de la démocratie chrétienne et du sillonnisme anarchique.
Une rencontre assez récente entre la Démocratie et V Action française en témoignera.
Le 3 octobre 1912, dans un discours où il avait prétendu traiter de l'armée et de l'humanité, M. Marc Sangnier descendait sa pente ordinaire. Ayant beaucoup à se faire pardonner sur le chapitre du patriotisme, l'auteur du drame Par la mort (où la Revanche est bafouée) avait multiplié ses protestations de fidélité au vent nouveau de la renaissance du patriotisme ; mais ce faisant, il ne voulait pourtant renoncer à aucune de ses anciennes habitudes d'esprit ; aussi prêchait-il aux jeunes soldats l'obéissance, en insistant sur la faculté de désobéir, et leur conseillaitil la discipline, en soulignant qu'il dépendait de leur unique bon vouloir de s'y conformer.
La discipline militaire, disait-il, doit être consentie, et le service militaire librememt accepté. Il faut donc, avant tout, écouter sa conscience. Si la conscience défend au soldat de tirer, il ne doit pas tirer...
In auditeur demanda :
— Et si la conscience d'un soldat anarchiste lui ordonne, comme on le lui apprend dans certains manuels, de tirer sur ses officiers ? Doit-il tuer ses chefs ?
Sangnier eut quelques secondes d'hésitation, niais, ne pouvant se dérober aux conséquences de son principe ni voir ce que la question comportait de contradictoire, il répondit :
— Parfaitement, il obéira à sa conscience.
La discussion se poursuivit dans l'Action française du 6 octobre 1912 au 1er novembre suivant.
Le Catéchisme à la main, Y Action française proposait les sages solutions de la théologie morale qui concordent avec celles du bon sens éternel : il n'y a pas à agir, en de tels cas, mais à s'abstenir; l'abstention, motivée par le doute, conduit à consulter des personnes sages et à solliciter leur direction éclairée... Mais l'amour-propre de l'orateur du 3 octobre ne s'accommodait point de semblables mesures. Après avoir hésité tout d'abord à publier dans son journal le texte monstrueux de sa solution, M. Marc Sangnier en arriva à la maintenir telle quelle, et ses derniers mots à son public furent une sorte de : Tue tes chefs si le cœur ten dit, que ratifia la mémorable consultation d'un ecclésiastique. M. l'abbé C... écrivit et signa
dans la Démocratie du 12 octobre 1912 les affligeantes lignes suivantes :
Quant à moi, je n'hésite pas à dire qu'un soldat à qui sa conscience ordonnerait sans hésitation de tirer sur son chef ne commettrait pas de faute en le faisant.
Comme Y Action française l'écrivait dès le lendemain, ce n'est pas au moment où la France a besoin de tous ses enfants qu'on peut lui souhaiter d'être abandonnée par ses prêtres.
Les diviniseurs de la conscience individuelle, ceux surtout qui mènent une action politique comme Sangnier, jouent avec le feu. Ils soufflent à des auditoires fort mélangés les passions, les sentiments et les idées les plus propres à suggérer des désordres irréparables. On ne voit pas très bien le mal qu'il peut y avoir à trop redire, même à redire à satiété qu'il faut respecter son général, lui obéir et, en tout cas, ne pas lui tirer des coups de fusil; ou, si cette envie étrange passe dans l'âme, aller d'abord chercher les avis d'un bon confesseur. Mais au contraire on voit avec clarté le péril intellectuel et social institué par la proclamation indiscrète des droits incoercibles du dieu intérieur et de ses oracles définitifs. Ce péril est si grand, il détermine tant de risques et il éveille de telles possibilités de cruautés lâches, comme on en vit à la Commune de Paris, qu'il faut se demander si tous ces vulgarisateurs de l'idée de révolte qui nous parlent toujours de leur conscience en ont une.
Nous qui ne sommes pas des gens moraux, nous avons constamment déclaré que le devoir est au-dessus du droit et qu'il faut, quand le droit s'exerce sur quelque sujet épineux, l'entourer avec soin de toutes les lumières et de toutes les garanties qui sauvent d'erreur. Eux ont surtout souci de dégager, d'isoler, d'alléger et, en même temps, de surexciter les personnalités responsables, après les avoir réduites à la faiblesse de leurs impulsions les plus subjectives en s'efforçant d'éteindre un par un les flambeaux de raison, d'autorité, d'ordre social extérieur capables d'épargner ces méprises funestes dont l'occasion est recherchée avec une ardeur maladive, avec une sorte de sadisme sentimental.
Pareille besogne conduite en connaissance de cause serait moralement une scélératesse. Elle n'est innocente qu'en raison de l'inconscience à peu près fatale que la Démocratie impose peu à peu à ses défenseurs les plus « conscients ».
l' « ACTION FRANÇAISE » ET LA RELIGION CATHOLIQUE 54.)