III. — SUR LE DUEL
On nous a souvent reproché, dans les milieux catholiques, de céder au préjugé courant sur le duel. Le plus simple est de reproduire ce que j'en écrivais dans V Action française du 29 novembre 1911 :
... h' Action française est une image de la France, des raisons et des passions de la France, de ses points d'unité et de ses innombrables diversités. Cependant, à quelques actes que l'événement nous ait conduits et quelques calomnies qui en aient été tirées, je défie que l'on trouve chez nous une apologie du duel. Ce diable de Criton l lui-même avouait, au lendemain d'une de mes rencontres, que le vieil usage professionnel, condamné par la religion, n'était que faiblement défendu par la raison. Pour ma part, à chacune des six affaires qui m'échurent depuis une douzaine d'années, j'ai toujours entendu la voix intérieure me représenter avec fermeté que l'aventure n'avait pas le sens commun, qu'un coup d'épée donné ou reçu n'infirmerait ni ne fortifierait aucune de mes raisons, et qu'enfin il n'y avait pas de proportion entre le risque, si léger fût-il, et l'occasion de le courir, si grave fût-elle, ces deux ordres étant de nature trop différente et pour ainsi dire incommensurables.
Il ne me souvient pas d'avoir jamais su opposer quoi que ce fût à ces graves propos, ni, il est vrai, de les avoir écoutés avec attention. Il me semblait entendre réciter une table de logarithmes pour me dissuader de boire une tasse de chocolat. Mais la distraction ne m'absout de rien, et je n'ai jamais espéré de me justifier devant ma raison, à laquelle le cœur se bornait à présenter l'excuse suivante : — Je ne cesse d'écrire, d'affirmer, de juger. Mon papier souffre sans protestation tout ce que je lui confie, ce qui aboutit déjà à déterminer des actions. Je ne puis refuser d'assumer, dans la forme et dans l'ordre des mœurs de mon temps, la responsabilité de ces lignes écrites et de tout ce qui peut s'ensuivre. Le métier d'écrivain est déjà ravalé : je ne puis pas contribuer à diminuer, fût-ce d'un degré, le dernier reste des responsabilités de la profession.
Tel est mon plaidoyer au tribunal intérieur, et je le transcris pour le petit nombre que cela intéresserait. Pour le grand nombre, la question passionnante (à laquelle il ne peut toucher
1. C'était mon pseudonyme à la Revue de la Presse de l'Action française. (Note de 1921.)
Démocratie rkugikusk. ."55
« qu'en tremblant » a dit un maître), c'est la question religieuse, question posée aux catholiques croyants et pratiquants, pris entre la volonté déclarée de l'Eglise et les attraits fascinateurs d'un usage qu'elle proscrit.
A Y Action française, il y a des exemples connus et honorés de la stricte observance. Il nous est arrivé de la nommer héroïque, en raison des combats difficiles et obscurs que cette conduite suppose au fond des consciences, notamment chez tels hommes pénétrés d'une longue tradition militaire et pour lesquels le souvenir des édits du grand Cardinal demeure tempéré par d'autres souvenirs, ceux du duel régimentaire en vigueur dans nos armées jusqu'à ces tout derniers temps. Combien de colonels d'un catholicisme irréprochable, se succédant de père en fils dans les mêmes commandements, s'y pliaient sans y voir de mal, laissant leurs pioupious en découdre sous l'oeil paternel du prévôt ! Ces bons soldats et ces bons chefs avaient-ils seulement notion d'aucune faute ?
Leurs enfants ont acquis un sentiment plus net de leurs obligations religieuses, et ce scrupule est assez fort pour les déterminer à tout subir, des injures ou des voies de fait, plutôt que d'enfreindre la prohibition de l'Eglise. Non seulement cela est beau en soi, mais ici, en ce rond-point où se retrouvent des Français de toute origine et de toute philosophie, on n'a jamais hésité à rendre hommage à ce beau moral. On l'a témoigné à Bernard de Vesins, on l'a témoigné à M. Jules Challamel. Et quand les écrivains du Sillon, en félicitant M. Challamel d'un refus « qui avait dû coûter à son tempérament batailleur », ajoutaient qu'il avait dû avoir de la peine à entraîner «jusqu'au bout de leur devoir », ses amis, c'est-à-dire ses amis de l'Action française, les écrivains du Sillon nous diffamaient gratuitement, car les catholiques et les incroyants de Y Action française s'étaient unis pour accomplir, de grand cœur, leur devoir qui était de faciliter à M. Challamel tous les moyens d'obéir à sa conscience catholique.
D'autres catholiques croient-ils leur loi moins impérieuse ? Ou se sentent-ils moins de liberté ei de forces morales pour l'accomplir ? — « Monsieur, disait Barbey d'Aurevilly en une circonstance pareille, sachez que je n'ai jamais hésité à sacrifier mes principes à mes passions. » Il y a des passions généreuses et désintéressées. Il y a aussi des circonstances dans la casuistique desquelles personne n'a le droit de pénétrer de l'extérieur. Mais je ne serais pas surpris si plusieurs de ces catho-
l' « ACTION FRANÇAISE » ET LA RELIGION CATHOLIQUE 547
liques (devenus latitudinaires pour exposer leur peau à une épée juive où à des pistolets huguenots) se disaient qu'après tout ils vivent sur le pied de guerre et que le combat singulier n'est qu'un épisode de leur vie militante où l'embûche les guette à tous les coins de rue.
De toutes les raisons qu'ils peuvent se donner, aucune ne doit les satisfaire, ou je le crains bien. Plus d'un peut se sentir emporté. En est-il qui cèdent aux mœurs, aux sollicitations, aux excitations ? Il ne faut pas oublier, en ce cas, que les saints, les purs du Sillon y font leur partie. Le printemps dernier, nous l'avons noté le 2 mars, l'organe sillonniste se montrait fort curieusement favorable aux propositions batailleuses d'Henri Bernstein et la Démocratie publiait en grosses lettres renonciation du scandale : « Les adversaires de M. Bernstein ne se battent pas », et ce fut absolument après qu'ils se furent battus que le pieux journal se ressouvint de « marcher » contre le duel...
... A Rome, où l'on se connaît en âmes, on a défini les disciples de Marc Sangnier des âmes fuyantes. Paris commence à reconnaître qu'il a une âme de fuyard.
De quelque façon que l'on juge le duel, il restera toujours quelque chose de plus absurde et de plus immoral : c'est la phobie des responsabilités, caractère commun à l'agitateur démagogue, qu'il soit Jaurès ou Marc Sangnier.