‹ La démocratie religieuseChapitre 15 sur 128 · D'après l'Action française des 15 avril et 15 mai · texte numérisé non relu

D'après l'Action française des 15 avril et 15 mai

compose un ensemble assez spécieux. Qu'il n'y ait rien dessous, cela saute aux yeux de quiconque approche et examine, et l'on est bien obligé de se demander avec quelque scandale comment un prédicateur de charité et d'amour peut en venir, dans la pratique, à se montrer aussi irréconciliable et profondément diviseur. Auguste Comte a fait un vers alexandrin tout exprès pour inviter son disciple à être « conciliant en fait, inflexible en principe ». D'après quel article de la foi catholique Marc Sangnier justifie-t-il une attitude extrêmement molle et facile sur les principes, mais intraitable quand les personnes, les groupes et les coteries sont en jeu?

Ce tour d'esprit ou de caractère, qui peut mener fort loin, s'appela de tout temps l'esprit de parti. Il y a cependant ici autre chose : cet esprit de parti est encore celui d'un parti très particulier, si l'on peut ainsi dire. Notre parti républicain français est très particulièrement attentif, jaloux, ombrageux, pour tout ce qui touche aux questions d'orthodoxie, et Sangnier, qui, sous ce rapport, ne le connaissait pas mal, l'imite le moins mal possible. « Suis-je orthodoxe ? » C'est le souci profond, c'est le rêve anxieux de l'inventeur du sillonisme. Il s'etforce donc d'être ce qu'il veut être et, comme il a très justement observé que l'orthodoxie des républicains n'a qu'un symbole négatif et qu'elle se mesure bien moins sur les idées qu'on a que sur les idées qu'on n'a pas, comme il a vu de même que la république est, selon l'expression de M. Anatole France, « simple absence de prince », le bon républicain devient donc pour Sangnier celui qui se sépare et qui s'éloigne de la réaction.

Mais qu'est-ce que la « réaction »? C'est ce que Sangnier ne sait pas. Il ne sait pas que c'est la vieille France, l'antique Eglise tout entière, et son ignorance lui permet de crier qu'il n'est pas un réactionnaire et qu'il voue à la réaction une haine aussi vive qu'à la maçonnerie. Malheureusement, les vrais ennemis de la réaction, les républicains de naissance, ne se payent ni de mots ni de cris. En signe de pensée sincère et de croyance profonde, il leur faut des actes. Ils en exigent donc. Là, je l'ai déjà dit, commence un risque très distinct, ce risque de « l'infamie » annoncé par André Buffet. Dire : «Je me sépare de la réaction », c'est vite dit. Le faire voir ou le faire croire est moins vite fait quand on est Marc Sangnier, c'est-à-dire un

Français catholique, issu d'un milieu honorable et honoré. La pensée mère du Sillon défend de tirer sur l'Eglise. Quant à tirer sur la vieille France, si cela n'est pas impossible, cela est dur. Il le fallait pourtant, sur la pente où était Sangnier, et Sangnier ne pouvait pas n'y pas descendre. La lettre qu'on va lire montre bien que la glissade n'a pas tardé.

Multipliant à mon égard les formules d'une courtoisie raffinée, non sans accumuler les précautions et les euphémismes à l'égard des idées et des réalités qu'il attaque, Sangnier s'est efforcé d'apparaître, en politique internationale, en politique militaire, aussi frivole, aussi incohérent, aussi insolent même que le plus inconsidéré des pires sectaires de gauche. Vieille histoire : l'histoire de tous ceux qui, à quelque degré, ont tenu au monde conservateur. « N'êtes-vous pas de ce monde-là ? » lui eût-on demandé, comme la servante à saint Pierre. Pour mieux jurer que non, pour mieux soutenir sa qualité de républicain, pour s'exiler plus ostensiblement de ce monde qui compromet, il n'a pas hésité à engager des hostilités directes contre tout ce que représente d'honorable, de nécessaire ou de précieux ce monde-là. L'armée, l'Etat, la patrie « territoriale », ont payé les frais du déplacement et du déclassement de Sangnier; peut-être aussi bien ne se doute-t-il point de l'énormité du sacrifice moral qu'il a consenti de la sorte ; peut-être bien le malheureux croit-il que c'est pour rien.

Voici la lettre à laquelle j'ai cru devoir préparer le lecteur. Etait-ce nécessaire, et, comme moi, ne s'y attendait-on ? Je l'avais prédit à la rencontre précédente, et le lecteur l'avait prévu aussi bien que moi. A cette vieille prédiction, il est aisé d'en ajouter de neuves. On se demande si Sangnier, dévoré, agité de l'esprit de révolte contre l'ordre intérieur et la vie sociale de son pays, pourra tarder longtemps de témoigner la même fermentation libérale et démocratique à l'intérieur de son Église, institution aristocratique et autoritaire. Là-dessus, je dirai au lecteur : Patience ! Ces doutes, ces soupçons, ces pronostics ont été en leur temps les miens. Vous les verrez un peu plus loin. En attendant la réponse que nous feront les faits, on peut être certain que, quelle qu'elle soit, elle viendra à notre appui. Suivant un dilemme nouveau, plus sûr que celui qui a donné son nom à ce petit livre, ou Sangnier restera dans le

sein de l'Église, et les mauvais fils du sillonisme seront étouffés de ses propres mains, ou l'Eglise sera quittée, et la preuve de l'hétérodoxie de Sangnier sera bien établie sur le mouvement de Sangnier.

Il écrivait donc au directeur de V Action française :

Monsieur le Directeur,

Voici que je trouve encore ce soir un petit instant pour causer avec vous. Certes, j'aimerais pouvoir développer, tout à loisir, mes raisons et mes arguments. Hélas ! la vie agitée que je mène m'en empêche... Et pourtant je dois à la vérité de ne pas laisser croire que je suis, le moins du monde, réduit au silence, si jamais je ne me suis senti plus ardemment républicain et démocrate qu'aujourd'hui à cause des précisions mêmes que la nécessité de répondre à vos objections m'a permis d'apporter à mes doctrines.

Il faut enfin nettement circonscrire le débat. Je n'attaque pas la monarchie, mais j'attaque votre prétention de considérer la monarchie comme la seule forme possible de gouvernement.

Il me semble que votre point de vue est étroit. Lorsque vous me démontrez par le raisonnement et par l'histoire que la monarchie est un gouvernement possible et qui peut fonctionner normalement, je suis certes bien forcé d'être d'accord avec vous : je sais bien que la monarchie a existé, je sais même qu'elle existe encore en quelques lieux, quoique presque partout diminuée et faussée. (Je n'en déduis, du reste, nullement, qu'elle puisse exister aujourd'hui en France.)

Mais quand vous dites que seule la monarchie peut être, je ne puis vous suivre. Je constate surtout que vous semblez avoir quelque difficulté à concevoir autre chose que ce qui a été. De même, vous le savez, au temps de l'esclavage, on affirmait que la liberté rendrait impossible tout travail collectif, et je ne sais pas d'ailleurs jusqu'à quel point l'esclavage n'a pas été une étape nécessaire dans l'organisation du travail.

Pour nous, la monarchie est, de même, une étape. Pour vous, c'est quelque chose d'immuable, d'absolu comme la famille qui est de droit naturel et d'institution divine. Voilà ce qui nous sépare.

Vous supposez que la société demeurera toujours ce qu'elle a été au moment où elle postulait, en quelque sorte, la monarchie comme régime politique — ce qu'elle n'a pas, du reste, tout à fait cessé d'être ; vous considérez comme éternels le patriotisme territorial, la diplomatie, la conception même de l'État tels que la monarchie les ont fixés, non pour toujours mais pour un temps, et, partant de ces postulats gratuits, vous concluez que le salut national exige la monarchie. Vous placez vous-même arbitrairement la conclusion désirée dans les prémisses.

Tout pourtant — et l'histoire, que vous chérissez très particuliè-

rement — prouve avec surabondance que les organisations sociales et politiques sont essentiellement changeantes et variables, correspondant successivement aux diverses phases de l'évolution même des sociétés. L'Empire romain, l'Empire franck, la monarchie carolingienne, puis la capétienne ne pouvaient supporter une uniformité de régime.

Je crois que les transformations sociales et l'évolution morale que seul, du reste, le Christianisme a pu rendre possibles et qui sont commencées depuis bien longtemps déjà, nécessitent l'élaboration d'une organisation démocratique. Et cela en sociologie comme en politique. Le patronat ne m'apparaît pas plus éternel que la monarchie.

Vous jugez que le sens de l'évolution est autre. Nous apprécions différemment, voilà tout. Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est qu'il vous est impossible de me prouver que les sociétés humaines soient à tout jamais contraintes de se plier aux règles de votre Monarchie. Il faudra bien qu'elles se soumettent aux exigences des lois naturelles qui les régiront toujours nécessairement, je l'avoue, mais je m'imagine avoir suffisamment prouvé que tout ce qu'il y avait dans la monarchie de principes gou\ernementaux essentiels se retrouve dans la démocratie organique telle que nous la concevons, sans pouvoir, bien entendu, définir aussi exactement ce qui sera un jour que les monarchistes peuvent le faire de ce qui a été.

Comme ceux-ci, nous avons un organe d'intérêt d'État, un pouvoir qui n'est pas astreint à la tyrannie des majorités numériques ; comme nous, ceux-ci sont bien forcés de soutenir le pouvoir central par le consentement de l'opinion publique ; ils n'échapperont pas plus que nous, moins que nous peut-être même, aux dangers des crises et aux cataclysmes toujours possibles. Les uns comme les autres, enfin, nous sommes forcés de reconnaître que le pouvoir appartient toujours à la majorité dynamique de la nation.

Au fond, ce qui nous sépare surtout, c'est que l'Action française ne reconnaît qu'une tradition et qu'une hérédité charnelles ; nous, nous croyons à une tradition et à une hérédité morales.

Mais, m'objectera-t-on, les peuples vivent et évoluent dans le temps et sur la terre. Ce n'est pas une société d'àmes, une église que nous voulons constituer, mais un État temporel.

— Sans doute, mais j'ai, quant à moi, la naïveté de croire que tout l'effort de l'humanité aidée et soutenue par les forces internes du Christianisme doit justement consister à dégager les peuples des tyrannies charnelles pour les élever, petit à petit, jusqu'aux franchises de l'Esprit. Consultez toujours l'histoire. Comparez les anciennes civilisations à celles que le Christianisme a rendues possibles. Comparez l'idée même que les Juifs se faisaient du vrai Dieu, de l'autorité et du pouvoir parmi les hommes à celle que nous sommes devenus capables de nous en faire aujourd'hui. Cela, sans doute, est de la vulgaire et banale observation historique, mais il ne faudrait pas pourtant qu'à force de raffiner on arrivât à méconnaître ce qui est évident.

Il serait peut-être puéril de toujours essayer de taxer d'illogisme, d'inconséquence, les opinions d'adversaires qui trouvent très solides et inexpugnables les positions qu'ils occupent, et quant à nous, nous avouons vraiment que toute la savante dialectique de Y Action française n'a nullement pu nous convaincre de la nécessité de la monarchie pour le salut national, à moins que l'on ne voulût dire justement par là le salut de tout un ordre de choses qui ne peut exister qu'avec la monarchie comme clé de voûte.

Au reste pour intéressantes qu'elles soient, ces discussions théoriques ne laissent pas que d'être toujours un peu vaines par quelque côté. Et lorsqu'il s'agit de contingences sociales et politiques, les plus belles théories demeurent impuissantes si elles ne sont enracinées dans la vivante réalité. Or, il n'y a plus en France le moindre loyalisme monarchique. Le duc d'Orléans ne saurait vraiment apparaître à personne comme le premier des Français (je ne voudrais du reste nullement lui faire un grief de ce qui résulte de circonstances indépendantes de sa volonté). Tandis que les bons esprits de l'école des néo-monarchistes s'enthousiasment surtout pour un travail d'idées pures, nos humbles camarades du Sillon, mêlés vraiment à ce qu'il y a de plus vivant, de plus inconscient peut-être, mais de plus profond dans la société contemporaine, travaillent non à bâtir un système qui satisfasse l'esprit, mais à conquérir des réalités. Ceux-là tracent des plans de campagne imaginaires ou plutôt organisent une nation qui n'est pas à eux, ceux-ci bâtissent, pierre par pierre, la maison qu'ils veulent construire. Ils réalisent déjà leur démocratie dans les groupes qu'ils développent, dans les œuvres économiques qu'ils créent. Sous le manteau vieilli de l'Etat qui nous opprime, ce sont déjà les cellules vivantes d'un état nouveau qui paraissent. Quelle n'est pas la joie du chimiste lorsque, quittant les livres et les formules, il pétrit lui-même la matière, s'éclaire par une expérience directe et sent l'idée et le système jaillir spontanément des leçons mêmes de la nature qui l'instruit, loyale et sûre collaboratrice de ses efforts ! De même, si nous croyons à la démocratie, c'est surtout, n'en doutez pas, parce que nous la vivons déjà, et vous n'aurez pas sans doute le courage de nous reprocher ce respect que nous professons pratiquement des méthodes positives dont on parle tant à Y Action française.

Voici, Monsieur le Directeur, quelques réflexions que je jugeais utile d'apporter ici pour préciser le débat tout en l'élargissant.

Du reste, l'avenir dira qui de nous se trompait. Il est vrai qu'il a fallu à la Monarchie plusieurs siècles pour sortir du sanglant chaos féodal. Nous espérons n'avoir pas besoin de demander un si long crédit... Et après tout, n'est-ce donc pas encore en marchant que l'on peut le mieux prouver le mouvement ?

Veuillez croire, Monsieur le Directeur, à ma considération bien distinguée et à mes sentiments les meilleurs.

Marc Sangnier.

Démocratie nF.LiGiF.Lsr.. G

Suivant la méthode constante, nous relisons la lettre et la reprenons mot pour mot, de manière à ne rien en laisser subsister.

I. — On n'est point réduit au silence, quand on a reçu l'éloquence en partage dès le berceau. Mais ce n'est pas au triste parti de se taire que nous voudrions conduire Marc Sangnier ; nous voudrions l'obliger à parler, à s'exprimer, à se dépenser à agir dans le sens de la vérité politique : vérité qui ne laisse place à aucun dilemme, car elle est une pour ce temps et pour ce pays. C'est la Monarchie.

II. — Marc Sangnier se sent plus ardemment républicain que jamais, et ceci est vrai. Uénormité de ses paroles de Marseille a déterminé chez lui une réaction violente. Il a craint de paraître suspect d'être suspect. Qui, lui ? avoir fait dépareilles concessions à la monarchie ? Eh bien ! l'on verra ! Et l'on voit. On voit que Marc Sangnier ne s'est jamais montré plus républicain qu'aujourd'hui.

Se sent-il démocrate ? D'après sa lettre, éclairée par ses articles et ses discours du Sillon ou d'ailleurs, il y a là quelque mirage. Il se veut, il se croit peut-être démocrate. Pour se mieux trouver tel, il donne des définitions de plus en plus flatteuses de la démocratie. Le malheur est que ces définitions font précisément apparaître la conception aristocratique dont je lui ai déjà signalé la présence dans sa pensée, mais dont je lui ai pareillement démontré \ pour ce siècle et pour ce pays, le caractère profondément irréalisable.

III. — Sangnier reconnaît très loyalement que la nécessité de nous répondre l'a induit à préciser ses doctrines. Le 15 octobre, il nous remerciait de « l'aide » et du « profit » que lui avait valus la lecture de Y Action française. Sans prétention, cela est juste. Un coup d'oeil sur le Sillon de ces derniers mois en ferait la preuve certaine. Sangnier et ses amis ont eu, en ces temps-ci, deux collaborateurs de toutes les heures : d'une part, ce contradicteur plus ou moins précis et heureux de certaines thèses attribuées par erreur à Y Action française, M. Bougie, fameux et fertile intellectuel dreyfusien, auteur d'un livre sur La science et la démocratie, et, d'autre part, Y Action française

1. Sans la moindre réplique de sa part : donc, la démonstration subsiste.

elle-même. Telles sont les sources politiques de Marc Sangnier et des jeunes écrivains tels que M. Georges Hoog et M. Pierre Fabre, qui le suivent de près. Serait-il exagéré d'aller jusqu'à dire que les doctrines de ces adversaires en ont pris un air de famille avec les nôtres ? Le phénomène est d'ailleurs vieux comme le monde. Deux adversaires qui s'observent et qui se guettent pour s'étreindre finissent par se refléter l'un l'autre plus ou moins. C'est vrai en amour et en guerre. Les engagements répétés, les chocs continuels égalisent à quelque degré l'armement. Marc Sangnier ne croira point que j'aie envie de le blâmer pour ce qu'il imite les valeureux et sages Romains qui empruntaient à tout peuple rival ce que son outillage militaire leur offrait de supérieur. C'est ainsi que le monde fut dompté et changea de face. S'il y a quelque chose de bon dans les méthodes ou les doctrines politiques de Sangnier, nous le leur prendrons sans scrupule.

IV. — « Il faut enfin nettement circonscrire le débat. » Le ciel entende Marc Sangnier ! Qui lui a donné l'éloquence peut lui accorder, un jour ou l'autre, la précision.

V. — Mais, aussitôt après avoir proclamé son amour de la définition, il embrouille tout. Marc Sangnier n'attaque pas la monarchie, mais il « attaque » notre prétention de considérer la « monarchie comme la seule forme possible de gouvernement ». — Sangnier nous a mal lus. Il nous attribue des « prétentions » que nous n'avons pas. D'abord tous les gouvernements dont on discute sont possibles en fait. Seulement les uns sont bons, et conservent l'Etat, et y maintiennent l'ordre. Les autres sont mauvais, suscitent le désordre et détruisent l'Etat. Mais nous n'avons point dit que la monarchie fût le seul bon gouvernement. Nous avons dit très exactement le contraire. Nous avons cité des pays et des temps où la République, constituée sur une aristocratie héréditaire et placée en certaines conditions très déterminées, put être florissante et le fut en effet. Ce qui est éternel, c'est le principe d'hérédité : c'est la bonté du Gouvernement des familles. Le gouvernement des familles peut être géré à plusieurs, et c'est le système aristocratique ; il est très délicat, il suppose la réunion d'une foule de hasards favorables qui se sont rencontrés rarement dans l'histoire et dans la géographie; voilà pourquoi il y a été beaucoup moins fré-

quent que l'autre forme dudit Gouvernement des familles, géré par une dynastie unique. La monarchie est ce qui a réussi le plus souvent, étant le plus simple1.

Si Marc Sangnier veut que le débat soit « enfin circonscrit », qu'il circonscrive tout d'abord ses attaques à nos opinions. Critiquer ce que nous ne pensons pas, ce que nous critiquons avec lui, c'est perdre son temps.

VI. — « Notre point de vue est étroit. » — Il est fixe. Cela est nécessaire pour opérer de bonnes observations. Si le point de vue se déplace, il faut ou en noter les déplacements par rapport à quelque autre point fixe, ce qui revient à se fixer encore, ou se résoudre à faire des observations imprécises et sans valeur.

VII. — Nous ne nous contentons pas de dire que la monarchie est un gouvernement possible, car ce serait une simple niaiserie. Nous ne disons jamais « qu'il peut fonctionner normalement », car ces mots ne signifient rien. Ce que Sangnier s'avoue « forcé » de dire avec nous est donc ou une chose que nous ne disons pas, ou une chose qu'il rature après l'avoir écrite; car deux lignes plus bas il va ajouter : « Je n'en déduis du reste nullement que la Monarchie puisse exister aujourd'hui en France ». Qu'entendait-il alors par son « gouvernement possible » ? Que l'idée archétypique de la monarchie existait ? Ou que cette idée s^est réalisée parfois ? Cela se savait dans le monde et, quelle qu'ait été la blâmable abondance de notre prose, on nous rendra cette justice que nous n'avons jamais gâté de papier pour dire cela. Dès lors, pourquoi Sangnier s'attarde-t-il à nous écrire que nous démontrons cela par le raisonnement et par l'histoire ? L'histoire et le raisonnement nous aident à démontrer tout autre chose que cela, et il le sait bien... Cette feinte oratoire, cette fausse figure de concession présente, en vérité, quelque chose d'apitoyant...

Les vrais objets de notre démonstration ont été : l'impossibilité profonde de la démocratie, de la démocratie véritable, du gouvernement de la foule (le radical démos signifie aujourd'hui

1. Les États modernes y semblent très particulièrement voués en raison de la complexité des intérêts en jeu, de l'étendue des territoires et de la variété des industries. Je parle des États, et non des agglomérats de populations tels que la nébuleuse américaine, qui, en pareil sujet, devrait servir de tbème d'observation plus que d'argument.

la foule et le nombre, non le peuple au sens de Nation) ; l'impossibilité dans la France contemporaine d'une république aristocratique, c'est-à-dire cléricale, traditionnelle et nationale; la réalité et (à moins de rétablir la monarchie) la nécessité d'une république oligarchique, antinationale, anticléricale, révolutionnaire. Il serait indigne de Sangnier de nier, comme d'éluder, les difficultés que nous lui proposons. Elles sont d'ailleurs, qu'il le veuille ou non, et elles agissent. Les Idées sont des choses, ce sont des forces. Les gouvernements peuvent quelque chose contre elles, à condition de les briser toutes petites et de s'y appliquer de toutes leurs forces: tel le duc d'Albe catholicisant les Flandres par la force et créant ainsi, à deux siècles de distance, la Belgique moderne. Mais la volonté des simples particuliers ne peut rien contre la démarche victorieuse de ces ardentes filles de la Terre et du Ciel.

VIII. — La monarchie existe donc « encore en quelques lieux, quoique partout diminuée et faussée »? — Je renvoie le lecteur aux collections de Y Action française, notamment au tableau si curieux des régimes politiques européens, que nous avons donné le 1er mars d'après une note posthume de Frédéric Amouretti1. Le mouvement signalé en 1900 par notre ami s'est bien accentué ces dernières années. Il est certain que, depuis cinquante ans, toutes les couronnes d'Europe - sont en pleine ascension.

Cela, tous les gens informés, tous les habiles le savent. Mais le peuple ne le sait pas. N'y a-t-il pas quelque lâcheté à confirmer, à retenir « le peuple » dans son ignorance à cet égard, quand on n'est pas du « peuple » et qu'on sait ou qu'on peut savoir la vérité ? L'excuse de Sangnier est, je dois le dire, qu'en ceci il est un peu « peuple », c'est-à-dire mal informé de ces matières 3, et qu'on pourrait lui dire, mais avec fonde-

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