‹ La démocratie religieuseChapitre 16 sur 128 · Action française du 1" mars · texte numérisé non relu

Action française du 1" mars

2. Et la couronne de Russie, après la plus malheureuse des guerres, prouve encore par la vigueur et le sérieux de sa défense ce qu'il y a de ressource dans son principe, ce qu'il y a de faiblesse et d'inanité dans le mouvement révolutionnaire même appuyé et payé par l'Angleterre et la Finance juive, ces deux fortes réalités à peu près maîtresses du monde contemporain, l'une aristocratique et l'autre monarchiste.

3. Que de « nobles » sont « peuple » à cet égard, autant que ce jeune homme de bonne bourgeoisie ! Marc Sangnier montre ici la même lacune d'information et d intelligence qui a été constatée chez tant de ralliés, comtes, ducs et marquis !

ment, cette fois, que « son point de vue est étroit ». La monarchie, dans ses signes et dans ses pompes, se modifie avec le temps. Le roi d'Angleterre porte redingote et haut-de-forme comme un bourgeois de la Cité : en est-il moins l'un des plus puissants monarques du monde ? En est-il moins en progrès de puissance et d'autorité non point seulement sur sa mère, sur ses deux ou trois prédécesseurs immédiats, mais peut-être sur tous les princes de sa dynastie ? Tout ce qu'ont perdu, tout ce que perdent les parlements en Europe, c'est la monarchie qui le gagne. Voilà comment elle est « diminuée ».

Mais « faussée », qu'est-ce que ça veut dire ? Il est parfaitement certain que, si Marc Sangnier bâtit dans sa tête un certain concept préalable de la monarchie, s'il décrète ensuite que toute monarchie est cela, si enfin il compare à ce type arbitraire nos spécimens de monarchie contemporains, il pourra crier à son aise que la monarchie est faussée. Mais ceux qui s'en tiennent au caractère permanent et général de l'institution, gouvernement héréditaire, gouvernement d'un seul, regarderont comme des modifications heureuses pour cette institution tous les changements et évolutions qui auront étendu et accru, en l'adaptant aux circonstances, les chances de durée du gouvernement unitaire et héréditaire.

IX. — Sangnier ne veut pas nous « suivre » quand nous disons que « seule la monarchie peut être ». Si peut être veut dire : peut être utile et heureuse dans la France contemporaine, nous ne le disons pas, nous le prouvons. Il le dirait s'il prenait garde à nos démonstrations.

X. — Il « constate surtout que nous semblons avoir quelque difficulté à concevoir autre chose que ce qui a été ». Sangnier est-il sûr de ceci ? Nous lui montrerons tout à l'heure que nous avons vu clairement l'avenir, je dis son avenir à lui. De bonne foi, que conçoit-il de concevable que nous ne concevions pas aussi bien que lui ? Quand nous avons prouvé que quelque rêve est chimérique, ce n'a jamais été seulement par cette raison que les précédents font défaut, mais par l'argument péremptoire qu'il y a des choses réelles et certainement éternelles, qui empêchaient et empêcheront une prétendue nouveauté d'exister.

Ce n'est pas du passé en tant que fait que nous nous armons :

mais, procédé tout différent, nous invoquons les lois dégagées du passé (et d'ailleurs du présent) qui, selon leur degré de précision et de justesse, sont valables pour l'avenir et s'y appliquent nécessairement.

Nous ne disons point : Ceci ne sera pas, puisque ceci n'a jamais été. Nous disons : Ceci ne peu! pas êlre, parce que ceci, qui est et qui sera, devra l'empêcher d'être. Si, au surplus, nous ne pouvions concevoir que le passé, nous ne verrions pas le présent : or, les analyses que nous avons faites du présent, tant de la situation politique que des ressorts secrets du pouvoir, ont été vérifiées régulièrement par des faits postérieurs à ces analyses.

L'œuvre collective de Y Action française, notamment la théorie des quatre États confédérés, expose seule, explique seule la République française contemporaine. Notre anatomie politique est analogue à celle que M. Ostrogorski a faite de l'Angleterre et de l'Amérique. Mais le poids de ses deux volumes in-octavo et sa qualité d'étranger ont composé une autorité à ce petit Juif.

XI. — Marc Sangnier nous ayant reproché d'avoir de la peine à concevoir autre chose que le passé, sans observer que nous concevons tout au moins le présent, ce dont il se montre incapable, emploie, peut-être afin de « circonscrire le débat », un de ces mauvais raisonnements par analogie qu'il conviendrait de dénommer « manches d'avocats » ; cela flotte, souffle, voltige et ne renferme que du vent.

« De même, nous dit-il, de même, vous le savez, au temps « de l'esclavage, on affirmait que la liberté rendrait impossible « tout travail collectif... »

Entre les deux ordres de faits mis ainsi en rapport verbal, il n'existe pas le moindre rapport réel. J'ai déjà dit à Marc Sangnier ce que le passé nous fournit : non seulement des faits, c'est-àdire des précédents, mais des lois, c'est-à-dire des enchaînements réguliers, saisis par l'observation et confirmés par l'analyse, qui permettent de prévoir le fait conséquent aussitôt que l'on tient le fait antécédent. Or, si, « au temps de l'esclavage » dont raisonne Sangnier, on pouvait avoir observé un fait, l'exécution du travail collectif par la main-d'œuvre servile, on n'avait observé aucune contre-partie de ce fait ; on n'avait vu

nulle part le travail collectif cesser où la main-d'œuvre servile avait fait défaut. Lors donc qu'on affirmait la liaison nécessaire du travail collectif et de la servitude, on n'émettait là qu'une appréciation oratoire, parfaitement arbitraire, et l'on se contentait de dénommer universel un simple fait particulier. Pour peu que Sangnier se donne la peine d'y penser, il reconnaîtra que nos lois politiques, celles qu'il conteste le plus, reposent sur de meilleurs fondements.

Il avouera encore ceci. Les théoriciens de l'esclavage antique avaient tort d'universaliser un fait. Mais ce fait n'a disparu que moyennant trois faits nouveaux, imprévisibles de leur temps, qui sont : l'unité et la paix romaines, le catholicisme, le machinisme moderne. Marc Sangnier distingue-t-il sur l'horizon politique ou économique quelque nouveauté essentielle de la force et du poids de ces trois immenses facteurs? Je ne la lui ai jamais vu nommer, ni indiquer, ni pressentir.

Sangnier se borne à parler du catholicisme, qui a vingt siècles d'âge et dont nous connaissons les réactions très régulières, très précises, très constantes en présence des phénomènes politiques divers appelés démocratie ou aristocratie et monarchie ou république ; s'il y a certes de nouveaux bienfaits à attendre du catholicisme, ce ne sont pas des bienfaits proprement nouveaux et dont il soit impossible d'avoir idée. Nous savons de même comment les différents régimes politiques jouent leur rôle de cause et d'effet dans le mouvement de transformation économique : par exemple, nous avons pu constater que les meilleures lois ou institutions ouvrières de l'ancien Continent appartiennent à des pays monarchiques, tels que l'Allemagne et l'Angleterre, et nous touchons du doigt en France les désastreux effets économiques et sociaux du régime démocratique et républicain : aucune nouveauté proprement dite n'est donc à attendre sur ce sujet; on pouvait bien tenir compte de cette inconnue en 1848 ; mais elle est dégagée depuis cinquante-sept ans d'expérience européenne. Enfin, l'on doit également conclure à la stabilité ' du milieu politique interna-

1. Le lecteur sait du reste que cette stcbilité du milieu international n'implique aucunement un état d'équilibre et de paix, mais tout le contraire. Il en reste, en ce sens, que rien n'y annonce l'élimination des causes de conflit, de guerre, d'instabilité.

tional pour de très longues suites d'années, pour toutes les prochaines générations que nos prévisions ou nos fautes de calcul peuvent atteindre et affecter: en dépit des déclamations, nulle pax romana n'est réellement en vue pour notre univers, aucun des empires modernes ne paraît assez fort pour absorber les autres, aucun des empires modernes ne paraît non plus résigné ni à conclure des alliances perpétuelles, ni, moins encore, à constituer avec les autres empires une fédération étroite. Une puissance inclinait au désarmement, en 1869 ; c'était la France, et elle l'a payé en 1870. Une puissance tendait à la paix universelle en 1898, c'était la Russie, et elle l'a payé en 1904. Les tendances pacifiques, qui ont repris de l'influence chez nous, semblent également devoir être expiées. Le monde est, depuis la fin du xvic siècle, sous le régime des nationalités rivales ; depuis la Révolution, qui a détruit « l'Europe » comme la Réforme avait détruit la « chrétienté », cette rivalité est devenue plus aiguë qu'à aucun autre instant de l'histoire du monde. Toute vue d'avenir doit en tenir compte : le régime des nationalités ne décline pas.

Sans doute un fait nouveau, qui serait ou d'ordre international, ou d'ordre économique, ou d'ordre religieux, pourrait se produire demain. Mais lequel ? Nous n'en savons rien. Dès lors, sur quoi peut-on se fonder pour dire que ce fait avancera les affaires de la démocratie, quand, tout aussi bien, il pourra les retarder ou les anéantir et qu'il le pourra mieux, c'est-àdire plus avantageusement pour le monde et plus facilement, toutes les autres forces travaillant dans le même sens? L'Ecole posait en principe : ignoli nulla cupido. Mais, si l'on ne peut pas désirer l'inconnu, encore moins peut-on raisonner de lui ou former des actes de foi en lui. Les véritables théologiens rient des spencériens stupides qui veulent identifier la notion de l'inconnaissable et la notion de Dieu. Ainsi les vrais sociologues riront-ils de ces charlatans ou de ces rhéteurs qui croient échapper à l'étreinte des lois connues en invoquant, en un certain sens qu'ils déterminent, l'influence ou l'action d'un phénomène qui leur est absolument inconnu.

Dire, une fois qu'on a reconnu une situation défavorable à la théorie qu'on soutient contre l'évidence, dire : cela changera, c'est ne rien dire. Il n'est d'ailleurs point sûr du tout que tout

soit sujet à changer. Ce qui n'a point changé dans l'histoire du monde, c'est notre axiome fondamental que les sociétés sont gouvernées, — quand elles le sont, — sur une base héréditaire. A tout élément d'ordre et de prospérité correspond toujours un élément d'hérédité politique. Cela se vérifie même en France où notre minimum de stabilité et d'administration, ce qu'on appelle la continuité républicaine, s'explique par l'hégémonie des quatre États confédérés — juif, protestant, maçbn, métèque i, — dont trois au moins sont héréditaires : sans eux, tout se serait bien effondré dans la plus grossière anarchie, mais ils présentent cet inconvénient politique de ne rien avoir de français en possédant toute la France et d'être intimement hostiles à tout l'intérêt national qu'ils ont cependant assumé le soin de gérer.

L'aurore que Sangnier pronostique à tout bout de champ, l'orientation imprévue, les temps nouveaux dont il se réclame, ne peuvent rien nous apporter qui soit contraire à cette loi éternelle de l'hérédité. Et rien n'indique même que ce qui doit changer change en un sens défavorable aux calculs les plus étroitement « réactionnaires », traditionnels et nationalistes : les changements modernes s'opèrent dans le sens le plus opposé à ceux que Sangnier souhaite et que ses calculs inexacts lui ont déjà fait escompter. Ce n'est pas à la paix, c'est à la guerre, ce n'est pas au cosmopolitisme, c'est au retranchement national, ce n'est pas à la démocratie universelle, c'est à des aristocraties farouchement rivales que va le monde 2, et cette évolution,

1. Juifs, Protestants, Maçons, Métèques. Les métèques sont nos hôtes exotiques, domiciliés ou naturalisés de fraîche date, ou leurs enfants. Les Juifs sont des étrangers établis en France depuis un temps plus ou moins long. Les protestants sont des Français qui, depuis trois siècles, subissant une cause plus politique que religieuse, tendent à se « défranciser » pour adopter les idées de la Suisse, de l'Allemagne ou de l'Angleterre. Les maçons sont les valets des uns et des autres, recrutés parmi les besogneux ou les ambitieux de toute condition et de toute race. 11 faut noter, en ce qui touche à la Communauté prolestante, que tels sont bien ses caractères généraux : mais de brillantes exceptions personnelles sont à relever. J'ai eu l'occasion d'expliquer cela en détail à un protestant dont l'œuvre sociale est digne d'éloge, M. Gaston Japy. De même le commandant Lauth, protestant, fut bon soldat de la cause patriotique et digne témoin de la vérité dans l'affaire Dreyfus.

2. Ceux qui lisent les communications de la Confédération générale du travail savent que tel est aussi le sens de mouvement socialiste, sur le plus grand nombre de points.

sensible il y a dix ans, est devenue aujourd'hui l'évidence pure. Nos prévisions d'il y a dix ans sont vérifiées. Or, il y a dix ans, ce que nous annoncions n'était pas du passé ni du présent. C'était de l'avenir. Nous étions alors presque seuls, et c'est l'avenir qui, nous donnant raison, nous a procuré tant d'amis. Est-ce que l'avenir doit changer de nom quand il a le malheur de n'être plus conforme aux rêveries de Marc Sangnier?

XII. — Sangnier continue son raisonnement de l'esclavage : « ... Et je ne sais pas d'ailleurs à quel point l'esclavage n'a pas

été une étape nécessaire dans l'organisation du travail... »

Je ne le sais d'ailleurs pas non plus. Et je le voudrais bien savoir. Et je voudrais savoir ce que vient faire cette queue de phrase cousue au raisonnement analogique de Marc Sangnier.

XIII. — La queue de phrase est expliquée. Ce que nous prenions pour un appendice de pure ornementation inaugurait un développement, ou pour mieux dire, une transition. Cette queue, c'est un pont, jeté entre la théorie de l'esclavage et la théorie de la monarchie.

Rappelez-vous « étape », « étape nécessaire ». Eh bien ! la monarchie fut, « de même », une « étape » :

« Pour nous, poursuit en effet Marc Sangnier, la monarchie est de même une étape. »

Nous avons vu jadis, dans la Quinzaine, les constructions informes d'un maître d'école en délire, érigeant en loi historique la manière dont la royauté, la république et la démocratie césarienne ont paru se succéder en Grèce et à Rome. C'est à ce pauvre rudiment, dont les bases sont elles-mêmes bien ruineuses, que paraît s'être référé ici Sangnier. Je le lui dirai franchement. Il vaut mieux que ces vieilleries. En tout cas, l'histoire est tout autre. Les Athéniens se sont mis en démocratie après avoir grandi et prospéré en régime aristocratique ; seulement, l'invasion étrangère a suivi la démocratie. Mêmes origines à Rome, mais réactions très différentes. La démocratie a remplacé l'aristocratie, le césarisme a couronné la victoire démocratique, mais le césarisme n'a pu durer et prospérer qu'en redevenant le gouvernement de l'aristocratie. La république de Pologne a évolué de la monarchie dynastique à la monarchie élective : faute des réactions qui s'étaient produites à Rome, elle a eu le sort de la république athénienne. Au con-

traire, les Pays-Bas étaient en république : un adversaire puissant s'étant armé contre eux, ils ont réformé leur gouvernement, la monarchie a succédé à la république, et la défense nationale, redevenue possible, a été heureuse pour eux. Il n'existe pas, en histoire générale, une loi de succession permettant de compter les régimes comme des étapes, de les classer dans l'ordre du temps comme on peut les ranger dans l'ordre de l'excellence, et de dire, par exemple : d'abord royauté, puis république, puis empire, ni du reste de distribuer les mêmes termes dans une succession différente. S'il apparaissait quelque chose de tel dans l'histoire de France contemporaine, ce ne serait qu'un fait ; il faudrait le distinguer très soigneusement d'une loi.

Examinez le tableau suivant où, sous une forme assurément bien sommaire, en simplifiant à l'excès, mais en évitant toute confusion, j'ai tenté de résumer en les qualifiant les principaux traits de notre histoire nationale et les régimes politiques qui y correspondent :

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