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XV. — J'ai tronqué sa phrase. Rétablissons

La monarchie est donc pour nous, selon Sangnier, « quelque chose d'immuable, d'absolu : comme la famille qui est de droil naturel el d'institution divine ». La comparaison serait parfaite ici, moyennant le changement des termes. A la place de monarchie, il aurait fallu dire gouvernement héréditaire. L'immutabilité politique est là, en effet. Là est le droit divin pour tous ceux pour lesquels la nature est divine. Là gît l'essentiel

de la nature des sociétés humaines, qui est d'être composées de familles et non d'individus, de se dérouler sur une suite de siècles et non d'être concentrées dans une vie d'homme. « Voilà », ajoute Sangnier, « ce qui nous sépare ». Voilà, lui répliquerons-nous, ce qui aurait dû nous unir.

XVI. — Mais nous arrivons à un ordre de choses de première importance. Il faut laisser parler Marc Sangnier, qui va, exceptionnellement, faire entrevoir ici la pointe d'une idée nette : idée que l'on appréciera.

Sangnier nous dit :

« Vous supposez » (non, nous certifions) « que la société demeurera toujours » (non, quelques siècles) « ce qu'elle a été » (non, ce qu'elle est) « au moment où elle postulait » (non, où elle postule), « en quelque sorte, la monarchie comme régime politique, ce qu'elle n'a pas du reste tout à fait cessé d'être » (elle ne cesse donc pas « tout à fait » de postuler, c'est-à-dire de réclamer, pour son bien-être et son bon ordre, la monarchie ? nous ne vous le faisons pas dire). « Vous considérez comme éternel le patriotisme territorial, la diplomatie, la conception même de l'Etal, tels que la monarchie les a fixés non pour toujours, mais pour un temps, et, partant de ces postulats gratuits, vous concluez que le salut national exige la monarchie. Vous placez vous-même arbitrairement la conclusion désirée dans les prémisses l ».

1. Il écrivait plus doctement encore dans l'article « Une idole » du Sillon du 25 mars : « Ce que nous trouvons dangereux et puéril, c'est de s'arrêter à l'un des moments de l'évolution patriotique, d'affirmer qu'il est définitif et intangible, de délimiter arbitrairement ainsi le patriotisme, de l'accaparer en quelque sorte et de découvrir ensuite avec une ingénuité triomphante (?) qu il n'y a pas de patriotisme en dehors du nationalisme et que le nationalisme intégral, c'est la monarchie.

« Evidemment ! On a inclus a priori dans le patriotisme le germe monarchie. Comment s'étonner ensuite que la monarchie sorte du patriotisme? De même (!!) certains physiciens, trop oublieux des méthodes expérimentales et amoureux des mathématiques, mettent dans leur transcription algébrique des phénomènes insuffisamment étudiés, la formule même qui traduit leur postulat. Ils admirent ensuite que le développement de la formule donne satisfaction à leurs aventureuses prévisions. Beau miracle, en vérité ! Ils ont imposé la formule au phénomène, et celui-ci est tout à fait innocent des déductions injustifiées qu'apporte docilement la mathématique asservie. » Comment Sangnier n'a-t-il pas honte d'écrire des choses pareilles ? C'est donc gratuitement que nous introduisons, dans la formule des nécessités de l'heure présente et prochaine, la nécessité d'une diplomatie, d'un État, d'un patriotisme «territorial » !...

Constatons-le tout de suite. Sangnier a donc pris rang parmi ceux pour qui

Marc Sangnier apparaît particulièrement gracieux dans la fonction de professeur de logique. Nous aimerions lui voir obser-

l'idée de la « patrie territoriale » est « une » simple « idole », M. Clemenceau disait un Moloch. Je ne puis marquer aujourd'hui toutes les lamentables erreurs de fait prodiguées par Sangnier au point de départ de sa thèse, en vue de reprocher aux catholiques de l'Action française une idolâtrie. L'idolâtrie de Dimier, de Marans, de Montesquiou consiste à professer que la politique, ou science des États et des sociétés, s'applique tout d'abord à défendre, puis à conserver ces sociétés et ces Etats, théâtre, condition, support, aire et emplacement de tout progrès ou perfectionnement possibles. Voilà notre idole. La thèse serait sans gravité, si elle n'enfermait qu'une simple critique : nous rétablirions notre véritable pensée et nous passerions. Mais la pensée de Marc Sangnier se montre elle-même engagée, non sans y engager les autres, en de vagues chimères d autant plus malheureuses que, sans recommander absolument de renoncer à l'idée de patrie ou même de la négliger, elles autorisent en fait toute renonciation et toute négligence sur cet objet. L'article se compose de petites notes flottantes, indiquant une attitude ou une impression plutôt qu'une idée, mais dont le total ou la différence ne se formulerait pas mal en un nitchevo tolstoïen : « La patrie n'a pas d'importance », ou : « J'ai affaire ailleurs ». Sangnier paraît vouloir distinguer entre la « patrie territoriale » et je ne sais quelle autre patrie qu'il se garde de qualifier. Il semble considérer comme une nouveauté la fréquence des communications internationales dans l'Europe moderne : comme si, du temps de saint Louis et de Jeanne d'Arc, ces communications n'étaient pas relativement supérieures à ce qu'elles sont de nos jours, et comme si le patriotisme ou le civisme d'alors en eût été diminué ! Sangnier ne sait pas que l'Internationale, d'abord chrétienne, plus tard européenne, a eu deux ennemis, que le premier fut la Réforme, le second la Révolution. Il a vu ici bien des choses, il y reverra donc celle-là. Il apprendra aussi que l'Internationale n'exclut pas les nations, car elle les implique, nous l'avons dit cent fois, notamment le 15 novembre 1899, dans les quatre articles constitutifs de Y Action française.

L'Internationale contemporaine a resserré partout le lien des nationalités, ce à quoi Sangnier ne prend pas garde non plus. « La patrie changera de forme, la patrie évoluera, elle évolue », déclare-t-il, sans rien définir. Il ne fait pas « du salut national la fin suprême de tous ses efforts ». « Nous aimons la France, ajoute-t-il, parce que nous entendons nous servir de la France pour travailler «à faire régner plus de justice. » Avant de nous servir de la France, nous commencerons, quant à nous, par la servir. Étant ce que nous sommes et la France étant ce qu'elle est. nous n'avons pas besoin de mettre d'injurieuses conditions au patriotisme. La condition de Marc Sangnier ferait pendant à la fameuse <> France mais » de M. Arthur Ranc. Pour ressembler d'un peu plus près à M. Ranc, Sangnier lui emprunte les transpositions ordinaires. « La raison d'État justifie tout », nous fait-il dire. Erreur. La raison d'État peut seulement justifier des mesures prises dans l'intérêt de l'État et^ à l'occasion d'une affaire d'État. Est-ce que Sangnier pense que la raison d'État ne justifie rien ? Qu'il le dise, qu'il soit précis. Ou, si elle justifie quelque chose, qu'il ait la bonté de nous dire quoi : qu'il énonce clairement ce que nous aurions eu le tort de justifier par elle.

Sangnier poursuit en demandant, d'un ton scandalisé, si nous n'aurions pas « inventé ce mot coupable de faux patriotique » ? Eh bien, voilà pris sur le vif, chez Marc Sangnier, un état d'esprit net : l'état d'esprit dreyfusien. Et comme toujours cet état d'esprit est accompagné de la tare qui lui est essentielle et constitutionnelle : l'erreur, l'erreur de fait, commise par précipitation, par paresse ou

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ver les règles de la science et de l'art qu'il se plaît à nous enseigner. Par exemple, il aurait bien fait de ne point se contredire à deux lignes d'intervalle : après avoir affirmé que la monarchie a été le régime postulé par un certain statut de la société (patriotisme territorial, diplomatie, conceptions d'Etat), mieux vaudrait ne point ajouter que cette monarchie a fixé cet ensemble d'institutions sociales ; car il faut choisir : ou cette monarchie était postulée par cette société, auquel cas elle résultait de ces institutions et ne les avait pas fixées; ou elle avait fixé ces institutions, et, en cet autre cas, ces institutions n'avaient

par cette vue que quiconque ne croit pas a Dreyfus doit être au moins un grand pécheur. Cependant il faut aboutir. Je ne lâcherai pas Sangnier qu'il ne nous ait livré le dernier fond, le dernier secret de la mentalité dreyfusienne. Je n'ai pas cherché à l'attirer sur ce terrain, il y est venu librement. Tant pis pour lui. — C'est par amour de la Vérité et de la Justice que vous nous reprochez, n'estce pas, Sangnier, le « mot coupable » de faux patriotique ? C'est pour cela, bien pour cela? Alors, Sangnier, rassurez-vous : le « mot coupable » n'a jamais été écrit ni dit par nous. Par fierté, j'avais jusqu'ici négligé la rectification. Il me plaisait de paraître à des misérables que je méprise l'auteur de la formule tout à fait digne d'eux qu'on m'avait imputée. Il me plaisait d'en assumer la responsabilité. Je ne méprise pas Sangnier, et, si je le tiens pour un esprit égaré, je le sais généreux et juste. C'est pour lui, lui seul, que je rectifie donc. Je ne retrancherai pas un mot de mon jugement de 1898 sur le lieutenant-colonel Henry. Mais qu'on aille chercher dans ce jugement le mot de « faux patriotique » : on ne pourra pas l'y trouver, par la raison qu'il n'y est pas. Ce sont les bandits dreyfusiens qui l'ont imaginé. Et maintenant, j'ai le droit d'ajouter : — Voilà les sources auxquelles un amant du vrai va puiser. Voilà la base de ses appréciations sur des hommes qui, après tout, luttent sur la même barricade que lui et qui servent la cause voisine de la sienne ! Un livre que l'on dit être assez imprégné de l'esprit chrétien porte en toutes lettres : Ne jugez pas. Moins ambitieux pour Marc Sangnier, je lui dirai: Ne jugez donc qu'après information sérieuse.. . Si, toutefois, j'osais, j'ajouterais à ce conseil une question. Je demanderais à Sangnier comment il peut se croire en règle avec son propre principe. Nous sommes, par essence, des politiques. Nous sommes défenseurs de la raison d'État. Nous croyons que les personnes soumises à des responsabilités et à des obligations particulièrement graves doivent aussi jouir de droits plus étendus. Un tel système, pour peu qu'il fût interprété largement, nous autoriserait à dire et à faire bien des choses. Néanmoins c'est de notre côté, nous le prouvons sans cesse, que se trouve l'attention aux intérêts et aux idées d'autrui, le respect, le scrupule, la rigueur dans la discussion. Nous ne nous permettons ni petites habiletés, ni échappatoires, ni allégations invérifiées ou suspectes, nous qu'on aime à combler des épithètes de sophistes, d'esprits irréligieux, de penseurs immoraux. Tout au rebours, ces moralistes de profession, pour lesquels la vie politique ne doit être qu'un acte de moralité individuelle, ces vrais chrétiens, ces chrétiens mystiques, se trouvent tout permis et traitent le vrai et le juste de la façon la plus cavalière. On se demandera, dès lors, à quoi sert leur morale et même quel peut être le fruit de leur christianisme. Ces singuliers enfants de Dieu finiront par inspirer de la vanité aux enfants des hommes.

pas à la postuler. En d'autres termes, la monarchie est antérieure ou postérieure aux institutions sociales. Elle ne leur est pas antérieure et postérieure tout à la fois. Ce sophisme mis en lumière et proposé aux réflexions du néo-logicien pour le mettre en garde contre la séduction d'un jargon scientifique dont il ne mesure pas tout à fait le sens à l'instant même où il l'emploie, nous devons retenir deux choses : l'opinion qu'il exprime et le reproche qu'il nous fait.

Le reproche est de ceux qui durent être faits par les théologiens de Byzance aux gens qui leur parlaient de se défendre et de s'armer lorsque Mahomet II canonnait leurs murailles. Il est certain que la monarchie est inutile si le territoire de la patrie, la diplomatie, l'État politique, sont eux-mêmes des institutions périmées qui ne répondent à aucun besoin d'avenir. Encore un peu de temps, et nous jouirons de la paix universelle. Encore un peu de temps, et toutes les frontières seront effacées. Encore un peu de temps, et les hommes ne chercheront plus la patrie qu'au ciel, autour du trône de leur Père céleste. Le Sillon de France, cela voudra dire : « œuvre du Sillon en France », comme Sillon de Bretagne signifie déjà, selon M. Georges Hoog, « l'œuvre du Sillon en Bretagne », cette œuvre étant uniforme, identique à elle-même, et tous les points de la planète ne différant que par leur position relative à celles des astres. Les rivalités et les difficultés territoriales étant supprimées, sera de même supprimée toute représentation politique ou sentimentale de ces difficultés, de ces rivalités. Si l'hypothèse est juste, le reproche de Sangnier est vérifié. Ce n'est pourtant qu'une hypothèse, Sangnier le sait-il ?

De cette opinion hypothétique qui consiste à faire bon marché, à traiter de « postulats gratuits » ce que nous considérons, nous autres nationalistes, comme les éléments essentiels d'une politique moderne : patriotisme territorial, diplomatie, conception même de l'Etat, Sangnier devrait au moins conclure : alors plus de nalion!

Mais il se borne à dire que l'Etat, le patriotisme attaché à un territoire et l'organisation diplomatique, ne sont plus les conditions véritables du « salut national ». Que peut bien être le salut national pour Sangnier? Une nation privée de son aire territoriale peut subsister, comme c'est le cas de la nation

juive, mais ce fut d'abord à l'état de restes. Quel était le salut national de la nation juive après le sac de Jérusalem par Titus ? Ces restes ont duré sans doute dans la dispersion. Mais dès qu'elle a pu prendre conscience de ces membres épars, dès que l'idée de « salut » put être entrevue de nouveau, un Etat juif s'est plus ou moins reconstitué autour de l'église juive ; cet Etat, que ne représente point mal V Alliance Israélite universelle, aspire à recouvrer un territoire, ou des territoires.

De même pour les Grecs depuis la prise de Constantinople. Personne ne parla de salut pour la nation grecque tant qu'un Etat ne lui fut point reconstitué au moins en rêve ; Yelhnikê élairia procéda à cette première ébauche, laquelle se précisa dans l'insurrection de 1821, qui aboutit à Navarin, et à la constitution de la Grèce moderne, pour laquelle les agrandissements territoriaux et les progrès diplomatiques sont le synonyme de progrès nationaux : insensible à l'évolution, ignorante des prophéties de Marc Sangnier, la Grèce demande la Crète.

Si Marc Sangnier était conséquent, il se résoudrait à chasser du cercle familier de sa pensée l'idée de nation comme il en a chassé les idées de territoire, d'État et d'organes d'Etat. Mais il lui resterait alors à nous démontrer que le fait de nationalité perd du terrain en Europe, en Asie, en Amérique ou en Océanie, et les seuls exemples possibles seraient probablement tirés de la décadence de quelques principicules nègres d'Afrique : si nous lui objections que ces empires noirs ne font que céder aux souverainetés blanches, il se contenterait sans doute derépondre comme il le fait plus loin : « Vous jugez que le sens de l'évolution est autre. Nous apprécions différemment, voilà tout ». Mais cette réponse, étant toufè verbale, ne pourra jamais satisfaire que lui et les quelques personnes follement amoureuses du son de sa voix. On n'apprécie pas une évolution, on la constate. Si l'on accorde une importance quelconque au « sens de l'évolution », ce fait est : que l'évolution de tous les grands et petits peuples civilisés des deux continents est nettement nationaliste, que cela ne peut plus faire un doute pour l'Europe depuis cinquante ans. Depuis quinze ans, pour l'Amérique, cela crève les yeux. Tout autre phénomène politique ou économique a dû composer avec celui-là, se combiner avec celui-là, se subordonner à celui-là. Il est clair comme un texte clair. Je sais bien

que les avocats ne croient pas aux textes. Un avocat conservateur auquel je montrais un faux de lecture commis par MM. Trarieux et Bertulus au procès de Rennes, me répondait à peu près comme Marc Sangnier : « C'est une affaire d'appréciation ». J'estime, avec un grand poète catholique, que l'on a absolument le droit de répondre à de telles émissions de voix par des coups. Qui use de l'organe matériel de la voix pour nier l'évidence ne peut trouver mauvais que l'on use du poing pour lui restituer ce sentiment des pures certitudes de fait.

Le phénomène d'obstination nullement intellectuelle, nettement volontaire, qu'on ne se lasse pas d'analyser ici, présente, au reste, l'avantage de contraindre Marc Sangnier à des concessions positives d'un prix infini. Quand il écrit que « la savante dialectique de V Action française n'a nullement pu le convaincre de la nécessité de la monarchie pour le salut national », et qu'il ajoute cependant : « à moins que l'on ne voulût dire par là le salut de tout un ordre de choses qui ne peut exister qu'avec la monarchie comme clef de voûte », le contexte nous permet de traduire que, d'après lui, Sangnier, si la nation française veut conserver un ordre de choses tel que le territoire de la patrie, une diplomatie sérieuse, un Etat bien constitué et résistant, cet ordre de choses ne pourra exister que par la monarchie. La monarchie sera inutile quand la nation pourra subsister sans territoire, sans Etat, sans diplomatie et, conséquemment, sans armée. Donc, la monarchie n'est pas encore inutile : elle serait utile. Elle est donc nécessaire, tant que le salut de la France sera lié au salut de Vordre de choses dont la monarchie est la clef de voûte, lequel, sans monarque, s'écroule. Les impôts, le sang et le temps que la France donne à l'Etat témoignent que, même dans sa volonté et dans sa pensée, l'état social qui postule la monarchie n'a pas « tout à fait cessé d'être » : c'est au nom d'un état social qui n'existe pas « tout à fait » encore, même dans les rêves de beaucoup de républicains et de beaucoup de jacobins qui sont demeurés patriotes, c'est au nom d'un état social dont bien peu, malgré tout, osent concevoir jusqu'au bout l'image, c'est au nom de ce simple rêve que Marc Sangnier défend le principe initiateur et directeur de toute son action...

N'est-il pas frappé d'une disproportion aussi forte ? Le régime invoqué pour autoriser et légitimer son action n'existe pas encore, c'est un projet, un rêve, au lieu que cette action, son action à lui, est un fait vivace et contemporain. L'inutilité de la diplomatie, de l'armée, de l'État, du patriotisme territorial ne saurait être que future, et la propagande de Sangnier est présente. Elle s'exerce donc sans tenir compte des réalités dont les services, au moins provisoires, sont certains par définition, même à ses yeux. Il détermine, il propage un état d'esprit et de sentiment non point adapté aux nécessités certaines du pays, mais relatif à un état des plus douteux. Il ne tient pas compte de l'Europe et de la Terre telles qu'elles existent, mais de laTerreet de l'Europe telles qu'il croit qu'elles seront demain. Républiques, empires, royautés, tous les pays qui nous entourent sont munis des organes dont nous observons la faiblesse de notre côté, et Sangnier, au lieu de poser comme nous le problème de la faiblesse de notre patrie, ou même en le posant, en le résolvant comme nous, en reconnaissant implicitement que notre système démocratique et républicain suffit mal aux exigences d'un patriotisme territorial, constitue mal l'Etat et engendre une diplomatie détestable, Sangnier se contente d'apprécier l'État, le territoire et la diplomatie, comme des figures de ce monde qui passe, vouées à passer avant lui ! Au lieu de distinguer entre les besoins certains du présent et les besoins plus ou moins probables de l'avenir, de manière à ne pas affaiblir la réalité acquise au profit d'un simple concept éventuel ou jugé tel, il travaille avec une inconscience certaine et une imprudence évidente, à réaliser le fantôme qui le séduit. Cette évolution cosmopolite dont il nous parle, il ne l'attend pas : il la devance. Il ne s'y range pas : il la fait. Encore s'il la faisait partout ! Si la voix de ce Français agissait hors de France et contre l'Étranger autant qu'elle agit à l'intérieur de la France et au profit de l'Étranger ! Elle ferait à nos rivaux et à nos concurrents un dommage compensateur. Mais c'est nous seuls qui souffrons de sa propagande. Ce sont les nôtres seuls qu'il exhorte à se détacher du territoire de la patrie. La mesure de l'influence de Marc Sangnier donne donc la mesure d'une perte sèche pour nous.

Quand les hommes comprendront-ils que ni la destinée ni

l'évolution ne les regardent et que le vers stoïque, qu'il est facile de traduire en langue catholique,

Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux,

est la règle dernière de tout citoyen véritable ? Je ne poserai pas cette question de philosophie générale à Marc Sangnier. Elle serait capable de le conduire à de nouvelles divagations. Il traduirait en nouvelles folies mystiques ce qui est l'expression de la sagesse attique, de la morale catholique comme de la sociologie positiviste. Mais, puisque j'ai devant moi un chrétien, un homme de conscience et de devoir, une créature excessivement et même exclusivement morale, je lui présenterai cette question en d'autres termes :

— En conscience, lui dirai-je, vous sentez-vous le droit de détruire ces institutions encore existantes, soutenues par l'assentiment vivace encore, malgré tout, de milliers, de millions de cœurs et d'esprits, au nom d'une idée dont vous ne savez rien de précis, hormis que cette idée n'est certainement pas accomplie aujourd'hui, étant, selon vous, à venir, en sorte que vous ignorez même si elle aura des effets bienfaisants ou pernicieux? Le Code, que vous ne récuserez jamais, ordonne nettement que « vous ne tuiez point ». Ne tuez donc point notre France.

Ne me dites pas qu'une société n'est vivante que par métaphore ; je le sais, je l'ai dit en temps et lieux, aussi souvent qu'il l'a fallu, mais cette société ainsi faite comporte et règle les intérêts de nombreuses personnes vivantes. Ces intérêts humains, ces vies humaines, vous les exposez gravement quand vous dépréciez l'idée de patrie ou que vous rabaissez l'importance de l'idée d'Etat. Vous jouez envers vos auditeurs et vos lecteurs un rôle homicide. Avec ces périodes pleines de fumée et de vent, vous faites des cadavres, des orphelins, des veuves : vous, Sangnier, qui vous êtes engagé à ne poinl tuer. Vous assumez, devant vous-même et devant un juge que vous estimez devoir être plus sévère que vous, la responsabilité de beaucoup de sang et de larmes. La légèreté d'un Napoléon III, d'un Lebœuf, d'un Jules Favre, d'un Jules Simon, d'un Ferdinand Buisson, de tous ceux qui ont concouru à réduire ou à laisser réduire la

force armée de la France entre 1865 et 1870, cette légèreté a été nommée crime non par un simple effet d'imagination oratoire, mais parce qu'elle fut réellement, substantiellement, sanguinaire. Elle a conduit nos soldats à la boucherie. Il est infiniment probable que la France, pourvue d'une sérieuse organisation militaire, aurait pu empêcher la guerre de 1866 et n'eût pas subi l'agression de 1870, ou le choc des deux peuples, plus rapide et plus court, eût été vingt fois moins sanglant. La préparation à la guerre, au moyen d'une diplomatie active et d'une bonne armée, est, selon l'adage romain, la condition de toute paix. Vous pouvez me répondre que la paix ou la guerre sont des épiphénomènes sans importance, que la vie d'un chrétien est un combat perpétuel, que la mort est la fin de l'homme, et qu'il importe peu de mourir debout ou couché... Ces grandes vérités, plus philosophiques peut-être que morales, ne sont cependant pas vérités politiques. Dites donc que la politique vous semble de nul intérêt. Mais, en ce cas, faites, Sangnier, ce que vous dites : n'en parlez plus.

Il en parle, il en parlera, nécessairement, dans l'heure même où il jurera de s'en abstenir, par un de ces tours de jonglerie auxquels se complaît la nature oratoire de l'homme. Il accepte donc et fait accepter à une fraction notable de la France catholique des responsabilités politiques dont nul esprit sensé ne voudrait le fardeau. Un article de lui paru dans le Sillon du 25 mars 1905, et qu'on a vu cité et commenté plus haut1, article écrit tout entier en haine de nous et concluant à représenter le patriotisme, « le patriotisme territorial », redit-il, comme « une idole », cet article éclaire très nettement le mécanisme de la pensée de Sangnier. C'est une mécanique folle. Elle se résume en deux lignes : — Parce que les patries ont varié de forme et d'étendue au courant de l'évolution historique, désintéressezvous du fruit réel, du résultat vivant de cette évolution. Désintéressez-vous de la France.

Marc Sangnier a fait son dilemme. Voici le mien : Ou Marc Sangnier cessera de développer cette extravagance. Ou, je le prédis sans le demander, comme un astronome impuissant mais clairvoyant prédit le passage d'un astre, ou, dis-je, le

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