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Celait lui-même. Voir plus haut, page

mais je ne sais quels airs d'arrogance, chez de très jeunes officiers, déclare à ce propos qu'il jouissait assez « de comprendre ce sentiment de révolte qui fermente parfois au coeur des malheureux ». Je le demande en vérité aux patriotes (et bien plutôt qu'aux moralistes), est-ce là développer le courage, la dignité, la fermeté, le sentiment des responsabilités personnelles? N'est-ce pas au contraire réveiller ce qu'il y a de plus individuel et de plus égoïste dans les passions ? Je crains bien que, à la base de ces générosités démocratiques, une observation attentive ne découvre un moi lâche et laid x ; sous cette doctrine de tension et d'effort, une pratique de relâchement général. La démocratie y paraît, non celle que Sangnier se définit, mais la vraie, celle que l'on connaît et telle qu'on l'a toujours vue (« consultez l'histoire ») : agitée, turbulente, diviseuse, diminuante et ignoble enfin.

Les divisions, les excommunications, ont commencé entre

1. Le règne du moi, qui s'appelle en philosophie individualisme et en politique démocratisme, porte peut-être en histoire religieuse le nom de bien des hérésies, notamment du protestantisme. On comprendra que je me sois interdit, par système autant que par méthode, toute incursion dans cet ordre de faits. Je ne me priverai pourtant pas de citer d'après le Sillon du 10 juin 1905 quelques lignes du récit d'une visite de Marc Sangnier au Cercle des étudiants protestants, rue de Vaugirard :

«... Nos idées sociales soulèvent peu d'objections. Nos hôtes s'intéressaient surtout à la réalité intime de notre apostolat, de notre amitié, du don total que chaque camarade fait de ses énergies à la Cause. Toutes ces choses sont merveilleusement comprises de quiconque aime et connaît réellement le Christ, et nous avons pu voir, à travers les mots prononcés par quelques pasteurs présents à la réunion, que cet amour commun pouvait établir entre nous une très profonde sympathie.

« Ce qui nous sépare, — et il fallait le constater aussi nettement que nous constations ce qui nous unit — c'est 1 interprétation des mots de « maximum de conscience et de hesponsabilité ». Pour suivre jusqu'au bout notre inspiration démocratique, il faudrait, selon nos hôtes protestants, refuser le principe de l'autorité ecclésiastique. Il faudrait étendre au domaine religieux les aspirations à l'autonomie que nous favorisons dans le domaine social et politique. L'objection est trop délicate (!| et spécieuse (!) pour être discutée (!) en quelques mots. Nous reviendrons sur cette question car il nous parait nécessaire d'établir que ce « maximum de conscience et de responsabilité religieuses » se trouve précisément dans une société chrétienne où chacun ne prétend pas trouver la vérité en abondant dans son propre sens, mais où i7 reconnaît sa propre insuffisance et soutient son inspiration individuelle de l'autorité de l'ensemble organique en qui Dieu est présent. - — Léonard Constant. »

Les étudiants protestants de la rue de Vaugirard ont parfaitement vu où menait logiquement la tendance individualiste de Marc Sangnier. Celui-ci peut encore s'arrêtera temps, mais la pente existe, et il l'a construite.

sillonîstes. Sangnier, en tête du numéro du 10 juillet, jette d'un ton plaintif son verset des Béatitudes : « Bienheureux les pacifiques ! » Il ne fut pas toujours pacifique lui-même. Mais, s'il porta la guerre aux autres, la guerre entre dans sa maison. Cette maison n'est plus l'édifice glorieux et paisible qu'il nous décrivait dans cette lettre, déjà vieille, à laquelle je réponds. Elle ne ressemble plus au signalement qu'il donnait sur un ton de joie orgueilleuse. Quomodo sedel sola civitas ! Le Jérémie d'aujourd'hui exultait comme les béliers et comme les collines du psaume ; son exaltation était traduite en termes d'un modernisme très pur.

« Quelle n'est pas la joie du chimiste », s'exclamait-il, « lorsque, quittant les livres et les formules, il pétrit lui-même la matière, l'éclairé par une expérience directe et sent l'idée et le système jaillir spontanément des leçons mêmes de la nature qui l'instruit, loyale et sûre collaboratrice de ses efforts. »

Pourquoi Sangnier aimait-il tant que cela à user du mot sûr en un sujet qui l'était si peu ?Les événements lui ont démontré sa fausse sécurité. Il disait aussi dans l'article Une idole (Sillon du 25 mars), à propos de la patrie : « sa lente et sûre ascension ». Est-ce que l'adjectif sûre aurait été d'un grand réconfort pour la France si l'Etranger, en entrant dans Paris pour la quatrième fois depuis 1789, avait arrêté de nouveau cette « lente ascension » ?

Mais je reprends le chant de triomphe d'il y a huit mois :

« De même, si nous croyons à la démocratie, c'est surtout, n'en doutez pas, parce que nous la vivons déjà, et vous n'aurez pas sans doute le courage de nous reprocher ce respect que nous professons pratiquement des méthodes positives dont on parle tant à Y Action française. »

N'est-ce pas qu'il éclatait ici dans toute sa gloire, l'orgueil de l'esprit pratique, de l'artisan heureux, du vainqueur couronné ! En regard de nos humbles pensées livresques et de notre vain positivisme en paroles, on nous disait : « J'ai fait. » On ajoutait : « C'est la vérité, puisque j'en subsiste : nous la vivons. » Mais, d'une pâte d'idées fausses, on ne vit pas, on s'entre-déchire et on meurt. Je ne prédis pas, je ne souhaite même pas au Sillon une fin proche ni lointaine, et je désire que Sangnier, qui a déjà beaucoup modifié sa doctrine, trouve un jour le moyen

d'utiliser des « énergies magnifiques1 », sans insulter aux lois fondamentales de toute organisation intellectuelle ou politique, pratique ou théorique. Telles quelles pourtant, ses doctrines ont fait faillite, si leur critère d'autrefois peut être invoqué aujourd'hui. La vie, la vie! Mais, votre vie, elle n'est plus si florissante. Vous invoquiez l'expérience. Elle prononce. Il vous arrive ce que notre critique et notre logique, « stériles », estimaient devoir arriver. Cela ne prouve pas que nous ayons raison, mais cela prouve irréfutablement que vous avez tort. Du moment que vous vous donniez pour d'humbles praticiens guidés du sûr instinct de l'âme contemporaine, une seule chose vous était défendue : l'insuccès, l'erreur dans l'action. Nous pourrions échouer une fois, deux fois et cent fois, notre échec prouverait notre inaptitude à savoir utiliser nos idées ; il ne prouverait rien contre ces idées elles-mêmes. Mais vous! L'échec qui établira votre inaptitude pratique démontrera aussi que vous vous prévaliez bien illusoirement d'une harmonie secrète entre votre âme et l'âme du peuple. Votre prétention à travailler dans le sens de « l'évolution » se trouvera détruite du coup.

La voilà donc détruite, puisque voilà détruite votre insolente félicité d'autrefois.

Depuis ces huit mois bien comptés, depuis que vous nous avez apporté les feuillets destinés, disiez-vous, « à préciser ce débat, tout en l'élargissant », depuis que vous vous êtes placé sous l'égide de l'avenir, l'avenir devant dire « qui de nous se trompait » ; depuis, Sangnier, que, en prenant congé de nous, vous évoquiez dans un audacieux raccourci historique « les siècles » qu'il fallut à la monarchie pour sortir du « sanglant chaos féodal », et que vous vous montriez si parfaitement résigné à tous les chaos, à toutes les effusions de sang nécessaires pour réaliser votre songe d'illuminé, non, d'ailleurs, sans faire observer, d'un beau sourire à la Jaurès ou à la Gambetta, que vous comptiez n'avoir pas besoin « d'un si long crédit » ; depuis ces temps de l'automne 1904, où vous prétendiez nous démontrer le mouvement en marchant : — vous avez marché, Marc San-

1. Expression de M. l'abbé Emmanuel Barbier dans Les Idées du Sillon (Paris. Lethielleux).

gnier, et le Temps a marché aussi. Moins de trois cents jours ont suffi pour semer en Europe une inquiétude telle que toutes les nations ont pris leur visage de guerre, justifiant, renouvelant et rajeunissant de la sorte ces anciens ressorts politiques que vous traitiez de harnachements archaïques et superflus. Ce misérable espace de temps a suffi également pour troubler votre intérieur ou plutôt pour y faire lever quelques-unes des pestes que vous y aviez semées de vous-même, sans le savoir : pestes conformes aux vieilles lois qui ont présidé de tout temps à la marche des idées dites démocratiques. Ces idées peuvent aider à désorganiser. Elles n'organisent jamais. Vous en souffrez à votre tour, vos organisations en souffrent elles-mêmes, et d'un point de vue supérieur il me serait permis de vous dire, avec la sagesse du peuple, que c'est bien fait.

Pris en flagrant délit de désaccord avec les faits, que reste-til, Sangnier, de votre lettre de l'an passé? J'assurais, en la publiant, que je n'en laisserais rien subsister, voulant dire par là que j'en ferais la réfutation mot à mot. Cette réfutation est venue, mais non de moi : des choses seules. Si vous les écoutiez au lieu de ne frémir qu'aux répercussions, d'ailleurs sonores, de votre voix, si vous sortiez de ce narcissisme sentimental pour demander à l'histoire et à toutes les autres sciences politiques un enseignement qui vous est indispensable, les débris d'un passé brillant vous serviraient encore aux reconstructions d'avenir. Il n'est pas agréable à un bon citoyen de songer que tant de travaux ardents et tant d'intentions nobles doivent se résoudre en perte sèche pour son pays. Mais, cependant, quel voeu défini former avec vous? Et qu'attendre d'un peu solide ?

Vous m'inspirez surtout de la curiosité.

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