‹ La démocratie religieuseChapitre 30 sur 128 · Gazette de France du 14janvier · texte numérisé non relu

Gazette de France du 14janvier

La critique du Dilemme de Marc Sangnier se termine en réalité avec les pages précédentes. Cette controverse avait duré de juillet 1904 à juillet 1905. Mais la « conversation » avait commencé dès 1903. (Voir notre lettre à Sangnier publiée dans la revue L'Action française du l"r mai et reproduite eu partie dans la première édition du Dilemme, p. 195 sqq.) — Elle continua en janvier 1904 ainsi qu'en témoigne le présent chapitre, bien antérieur par conséquent au précédent : d'où la différence de ton avec ce qu'on vient de lire . Elle reprit encore en novembre 1905, comme ou le verra par le chapitre suivant. (Note de 1921.)

démontrer que la Réforme du seizième siècle fut en France essentiellement nationale et, avant de toucher au déclin de la vie, M. Buisson s'efforce d'immoler notre France à son amour de la religion prétendue réformée. La conduite du politique peut servir à juger les théories de l'historien. Du moment que Sangnier discute avec M. Buisson, pourquoi ne discuterionsnous pas avec Marc Sangnier?

Celui-ci, par la faute des mots, les généreux mots oratoires, les mots sonores qui circulent depuis bientôt un siècle et demi, me semble se faire de grandes illusions sur les idées, sur la pensée, sur l'esprit de M. Buisson. Qui nous délivrera des mots ? Ou plutôt qui les percera ? Qui en exprimera l'âme réelle ? Toutes nos discussions sont de mots On a le droit de les trouver merveilleusement byzantines, et pourtant en dernière analyse c'est dans le mot que gît la cause profonde des choses.

Barrés vient de le faire voir par un exemple magnifique, ce n'est pas seulement notre richesse économique et notre force politique qui diminuent, c'est la sève même du sang, c'est la richesse, c'est la force de la race et de la nation qui subissent un fléchissement décisif dans l'ordre des plus sensibles réalités : une frontière linguistique, la frontière du dialecte alsacien et des patois romans de Lorraine, frontière qui n'avait pas bougé en somme depuis le cinquième siècle, en trente-trois années d'annexion allemande, cette frontière a reculé. Voilà un signe des plus nets et des plus cruels qui puissent être cités contre nous. Que faire ? A cette action de l'ennemi héréditaire, il faut répondre par une réaction, me dit-on. Eh ! comment réagir? Comment agir ? Les actes des hommes sont commandés par la qualité de leur pensée. Mais la pensée est, hélas ! fille du langage. Cela paraît lamentable à dire et n'est que trop vrai : avant d'agir, ou, si l'on aime mieux, pour agir, il nous faut reviser notre langage, châtier nos discours, redevenir maîtres du sens et de la portée de nos mots. La France est bien perdue si ceux qui lui parlent, ceux qui pensent pour elle ne se décident pas à se réformer là-dessus : voir sous les mots les choses; ne pas permettre aux mêmes mots d'exprimer des choses diverses.

M. Buisson est libéral, Marc Sangnier est libéral. Marc Sangnier et M. Buisson se sont rencontrés sous le prétexte de ce mot. Fort dignement du reste, ils ont échangé les paroles les

plus aimables. Ils se rencontreront de nouveau et, s'ils ne changent radicalement l'un ou l'autre de religion, Ton prévoit qu'ils se rencontreront très souvent, de la même manière. Je les vois : le sourire aux lèvres, ces lèvres remuées par les mêmes syllabes, et ni la force des termes ainsi énoncés, ni l'élan de la sympathie manifestée n'établissant entre eux la moindre alliance effective, la moindre transaction réelle, le moindre accord de fait.

Liberté, liberté... Mais M. Buisson dit liberté individuelle et, bien moins que liberté de l'individu, liberté pour l'Individu,

liberté en vue de l'Individu Laissez-moi vous parler un des

dialectes barbares de la philosophie : M. Buisson exige la liberté en vue de l'individuation, ou de la formation de l'individu, ou de la constitution de l'autonomie individuelle. De ce point de vue, tout ce qu'un individu quelconque peut tenter « contre sa propre liberté », contre l'autonomie de sa vie individuelle, est fatalement considéré comme un suicide, c'est-àdire comme le pire des attentats. Nous avons cent fois indiqué ce point de vue. Ni M. Piou, ni Marc Sangnier n'ont tenu compte de nos observations. Mais ils ont obtenu un premier résultat. Ils ont entraîné beaucoup de braves gens qui n'y songeaient guère à protester et à revendiquer au nom de la liberté des principes libertaires de 1789 et de tout ce qui est cher à M. Buisson. Ces gens-là eussent tout aussi bien protesté et revendiqué au nom de la religion et des traditions nationales. Protestant en faveur d'un objet mieux connu, ils y eussent mis plus de cœur. On les a donc diminués dans le présent. Mais on les a diminués dans l'avenir en leur soufflant un vocabulaire faux et qui les gorge d'idées fausses, c'est-à-dire d'une foule d'erreurs de fait à commettre dans les rencontres futures. Second résultat. Arrivés en présence de l'adversaire, ils ont bien dû s'apercevoir de la vérité du fait que nous indiquions : leur thème libéral n'avait même pas la valeur ni la portée du plus modeste argument ad hominem ; leur adversaire parlait bien de liberté, mais non comme eux, ni dans le sens qu'ils donnaient à ce mot. Ils imaginaient une liberté négative, à l'absence ou à la détente du joug. VA lui songeait à une liberté tout autre, règle et balancier de leur vie.

Dès lors, à quoi bon la tactique ? ils espèrent qu'elle servira

à renseigner le peuple. Le peuple sera juge des vrais libéraux et des faux... Je le désirerais pour ma part. Mais il m'est impossible de ne pas voir ce qui est. Ce qu'on nomme le peuple se moque bien de la liberté ! Une fraction (minime, mais violente) du peuple est animée d'absurdes passions anticléricales, adroitement entretenues. Ce peuple-là est disposé à applaudir toutes les mesures qu'on prendra contre le clergé. M. Buisson, qui connaît ces dispositions, en a joué, en joue, en jouera pour réaliser ses conceptions théologico-politiques. Et le peuple sain, le bon peuple ? Il n'y a pas d'exemple, ni en 1904 de l'ère chrétienne, ni deux siècles, ni trois, ni dix avant cette ère, qu'aucun bon peuple ait rien empêché. Partout, de tout temps, le bon peuple, le peuple sain a eu besoin d'être organisé pour agir, — et je voudrais faire comprendre à Marc Sangnier que sa méthode « libérale », ses emprunts au vocabulaire et à la tactique de M. Buisson, sont précisément ce qui empêche le bon peuple et le peuple sain de s'organiser naturellement, c'est-à-dire de voir la nécessité de son Roi.

Que Marc Sangnier nous rende une justice. M. Buisson a précisément dit, le jeudi 26 novembre 1903, à l'Alcazar d'Italie, ce que nous avions prédit qu'il dirait. Il s'est presque servi des termes dont nous avons usé dans la Gazelle et dans l'Ac//'on pour définir cette doctrine libérale, individualiste, révolutionnaire, kantiste, jean-jacquiste et luthérienne, qui a fait, nous pouvons le dire, l'objet presque constant de l'étude de notre groupe. Ce n'est ni Vaugeois ni Montesquiou qui me contrediront; mais les malheureux avocats conservateurs auxquels nous avons essayé de faire comprendre ces choses arriverontils à les pénétrer ?

J'en doute un peu ; voici les textes.

M. Buisson. — Je dis, répondant à la question : Pourquoi donc en roulez-vous lanl aux Congrégations ? — Parce qu'il faul que, dans une République, tous les hommes demeurent libres et égaux en droits. Pas un homme n'a le droit d'aliéner sa liberté, pas un homme n'a le droit de dire : Je renonce à penser par moi-même, j'obéirai à mon chef. Pas un homme n'a le droit de dire : Je jure de ne pas me marier. Celui qui fait cela fait un acte contraire à l'humanité et à la dignité humaine, et c'est pour cela que nous, républicains radicaux et socialistes d'aujourd'hui, nous ne reconnaissons pas comme possible, dans une République démocratique, l'existence légale des Congrégations.

Il n'y a point à raffiner. Si l'on admet ce que M. Buisson appelle plus loin « les principes de la Déclaration des Droits de l'Homme », si on les admet en les comprenant sans calembour ni coq-à-l'âne, il n'y a qu'à dire amen à M. Buisson.

Sangnier trouve cela « spécieux ». C'est sa thèse qui l'est, spécieuse ! Ou bien plutôt elle procède par une négligence complète du point de vue de l'adversaire. Le point de vue de M. Buisson est le point de vue de la « conscience » toute nue, de la « moralité » toute pure, de la « liberté » absolue. Point de vue théologique, a bien dit Marc Sangnier qui, malheureusement, n'a pas dit que cette théologie était aussi, en cet endroit, une morale, une politique complète. C'est la politique et la morale protestantes. Pour le chrétien de Genève, de Londres ou de Berlin, chacun est à soi-même son prêtre, son pape et son Dieu : donc engager par un vœu quelconque ce sacerdoce, cette papauté, cette divinité qui sont enfermés dans son cœur, les lier d'un engagement « extérieur », est un sacrilège.

Ecoutez M. Buisson :

« Une association qui aurait pour base la promesse, l'engagement, le contrat d'abdication de la liberté individuelle, le vœu de pauvreté et le vœu d'obéissance, c'est-à-dire la diminution individuelle », une telle association, une Congrégation ne peut être admise ni tolérée, en conscience, par l'Etat républicain, par l'Etat démocratique, par l'Etat engendré des principes de la théologie politique de Berlin, de Londres et de Genève. Nulle thèse ne s'enchaîne plus rigoureusement que celle de M. Buisson. Le premier anneau tient à la Déclaration des Droits de l'Homme et à la Réforme du seizième siècle, le dernier aboutit à la loi sur les Congrégations. Les anneaux du milieu ne se briseront pas. Si vous repoussez le dernier, repoussez le premier; si vous admettez le premier, admettez le dernier.

Nous l'avons dit plus de cent fois. Le vieil article où nous démontrions ce que nous nous contentons de rappeler aujourd'hui était intitulé Congréganisles et Congrégations1 . Eh bien, M. Buisson a dit le 23 novembre 1903 à Marc Sangnier cette parole que je copie textuellement :

1. Gazelle de France du 25 septembre 1902, Action française du 1er avril 1903. Cet article est reproduit plus loin dans la Politique religieuse.

« Je conviens que la loi est extrêmement dure pour les Congrégations et Je maintiens qu'elle est extrêmement libérale pour les congréganistes. »

Cela est odieux, mais net. Les amis de Marc Sangnier ont fait entendre de vives interruptions. Lui-même s'est donné le plaisir de faire dire à M. Buisson que cette religion de l'anarchie individuelle se superpose même aux sentiments, aux oblations et aux idées de la philosophie humanitaire. Oui, le culte de l'Homme doit passer avant les droits de l'Humanité. Oui, des sœurs, des frères, des religieux de toute sorte rendent aux malades des services que ne rendraient pas d'autres citoyens. Oui, ces congréganistes ne rendraient point de tels services sans les vœux religieux qui organisent et stimulent leur dévouement. Eh bien, peu importe ! l'abolition des vœux doit passer avant tout. Quelle canaille de doctrine ! redirait Lacordaire. Ayant recueilli cet aveu, Sangnier a pris congé de M. Buisson en ces termes : « C'est tout ce que je voulais obtenir de vous. » Je me demande si c'était là obtenir grand'chose.

J'en avertis Sangnier, tant que la doctrine de M. Buisson restera doctrine d'Etat, il ne sera pas difficile à M. Buisson d'en voiler les conséquences à l'orgueil, à l'envie, à la jalousie et à la bêtise des foules. Quant à l'élite doctorale, à M. Buisson et aux siens, elle saura toujours répliquer à Sangnier que, s'il y a des devoirs envers le prochain, il y a tout d'abord des devoirs envers soi, la personne humaine a des droits généraux supérieurs à la volonté de tout homme particulier, tout droit de l'homme prime tout devoir humain.

C'est absurde? C'est contradictoire sans doute? Oui, tel est bien cet anarchisme protestant. Mais si on lui applique ces qualificatifs mérités, il faut les appliquer aussi à la Déclaration des Droits de l'Homme qui en est la première source française. Tantôt Marc Sangnier traite cette Déclaration de feuille de papier inutile mais inoffensive, tantôt il en admet le point de départ et, par là même, tout. Son cher mot de démocratie le détermine à ce flottement. Je voudrais bien lui faire lire une page de la Semaine religieuse du diocèse de Cambrai qui m'est arrivée ces jours-ci ; dans un savant article, malheureusement anonyme, un écrivain fort sage déclare que l'une des premières « conditions de la rénovation » de l'intelligence catho-

lique en France serait de renoncer au mot de démocratie. Or Sangnier tuerait père et mère pour l'amour de ce mot. Il ne peut donc y regarder, quand ce cher mot de démocratie est en cause, à quelques petites erreurs de logique et d'histoire. Elles sont pourtant bien fâcheuses, et plus grandes qu'il ne le croit ! Je me demande s'il est absolument incapable d'unir au brillant d'une parole enthousiaste et sympathique un peu de fermeté, de solidité, de raison! Les faibles seuls excluent la raison du sentiment. Chez les forts, la conviction est d'autant plus chaleureuse qu'elle est fondée sur des motifs plus clairement notés. On trouve dans le discours de Marc Sangnier tous les bons éléments d'une pensée juste. Mais ils nagent, épars, désunis et perdus, au souffle d'une parole enchanteresse, qui ne leur sert pas d'éclaircissement, mais d'excitation, d'accompagnement, de musique. Sangnier dit, par exemple : — ATous devons garder la France. Il pose donc le problème en patriote français. La démocratie doit être française. Elle doit réaliser l'unité française. C'est son devoir. Alors se pose la question : — Comment accomplira-t-elle, en fait, un si difficile devoir?

Marc Sangnier voit notre objection et la reproduit. En fait, démocratie c'est division, émiettement, diffusion de la conscience nationale. En démocratie, il n'existe plus de patriciat dirigeant ni même de dynastie en qui l'âme de la nation puisse se penser. A cette objection de fait, Sangnier fait une réponse de droit. Je cite : « Nous considérons que cette âme de la « nation doit se trouver intégralement dans chacun de nous... » Ce que la démocratie supprime, il le remplace par ce qu'elle devrait engendrer selon lui. Mais d'abord le peut-elle ?

Il dit plus loin :

Pour que la démocratie soit possible, il faut donc arriver à une sorte d'identification entre l'intérêt commun et l'intérêt moral particulier de chaque citoyen.

Ce qui fait la force de la conception monarchique, c'est que l'intérêt de l'État tend à s'identifier avec l'intérêt personnel du souverain et de la race régnante. Si la France diminue de gloire ou de richesse naturelle, le souverain s'en trouve diminué ou appauvri.

Or, si nous voulons retrouver cette même force dans la conception démocratique, que faut-il ?

Que nous découvrions le moyen d'identifier en quelque façon l'intérêt de chacun avec l'intérêt de la nation tout entière.

Sangnier ne se dissimule pas la difficulté, « la grande difficulté », dit-il très bien, « d'unir ces deux intérêts trop souvent « contraires ».

Il s'écrie :

Comment y parviendrons-nous ?

Nous ne le pouvons qu'en développant dans la conscience et dans le cœur de chaque citoyen un amour si fort, si généreux, si puissant du bien de tous, une conception si nette et si vive de la justice sociale, un désir si impérieux de réaliser dans son intégrité le concept de la vraie démocratie, que ce soit pour chaque citoyen une injure, une souffrance, une blessure vraiment personnelle, que de travailler contre le bien de la démocratie.

Lorsque nous aurons fait cela, lorsque nous aurons détruit le vieil égoïsme séculaire qui entoure comme d'une armure de haine la plupart d'entre nous, alors la démocratie sera possible.

Elle ne l'est donc pas encore ? Comment faites-vous pour la recommander si souvent du titre de fait, de fait irrésistible, de fait que les aveugles seuls peuvent contester? Si votre fait démocratique consiste simplement à être désiré, aspiré, appelé par les vœux delà nation, vous concevez toujours que ces vœux tels qu'ils sont ne sont même pas encore réalisables.

Ils pourront se réaliser, dites-vous, mais à quelles conditions ! La condition de ce testament du roi mage de M. Jules Lemaître : la démocratie deviendra possible le jour où l'égoïsme sera balancé par l'altruisme dans le cœur des membres de la démocratie !

Il convient d'admirer ici le procédé de Marc Sangnier. La démocratie n'existe pas. Il veut la faire. En général, on fait ce qui n'existe pas avec quelque chose qui existe déjà : du pain avec de la farine, du levain et de l'eau ; des haches avec du bois et du fer ; ainsi du reste. Nous voulons faire la monarchie avec le mécontentement populaire excité parla République, avec la réflexion et l'autorité de l'élite intellectuelle, avec les forces d'une Administration qui ne peut manquer d'être un jour ou l'autre notre complice. Mais ici, par la belle et naïve gageure d'une imagination purement oratoire, dont la pétition de principe est le mouvement naturel, ici le moyen proposé se trouve être aussi idéal que le but, idéal au même degré, même plus idéal encore! Marc Sangnier nous pétrit notre avenir prochain

avec de l'avenir lointain. Pour aller de Paris à Constantinople, il raisonne comme si nous nous trouvions déjà à Bagdad. Le chemin de Bagdad, tout d'abord, s'il vous plaît ! Je règle le destin français sur l'avènement de la démocratie universelle. C'est le cas de lui demander :

— Et en attendant ?

En attendant, Sangnier l'a dit, « nous devons garder la France ». Mais la démocratie réelle, par son endettement réel, par ses haines réelles, par la guerre réelle instituée entre citoyens, par la trahison et la faiblesse qu'elle établit réellement dans l'Etat, voue la France à un épuisement fatal, sinon même au dépècement qui menace tous les gouvernements électifs. Comment Sangnier pense-t-il donc pourvoir à cela?

Sous la Monarchie, l'égoïsme du souverain créerait un résultat altruiste : fortune de l'Etat, paix et sécurité des citoyens. En attendant la démocratie idéale, née elle-même d'une refonte générale de la nature humaine si plaisamment prévue par M. Jules Lemaître, ne serait-il pas bon d'assurer à la France que « nous devons garder », puisque nous tenons à garder une patrie, le refuge de cette Monarchie protectrice ?

Je sais bien que Sangnier termine son développement sur la démocratie idéale et future par un mouvement éloquent qui presse ses amis de convertir les Français au catholicisme. Quand tous les Français seront non point seulement catholiques, mais bons catholiques, et, de plus, pénétrés de la plus ascétique morale du renoncement et de l'amour pur, cette sainte nation réalisera certainement le type achevé de la République altruiste : l'intérêt personnel de tous y sera présent au cœur de chacun, dix millions de rois agiront avec la même unité de sentiments qu'un seul souverain. On voit bien un point noir ou, si l'on veut, un point gris : l'unité de sentiment n'empêche pas les divergences des vues, ce qui peut faire craindre, à défaut de querelles impossibles dans un Etat si saint, quelque lenteur dans l'expédition des affaires. Mais quel que soit cet avenir, il n'est pas prochain, et je répète à Marc Sangnier ma grande question :

— Pour garder la France (« nous devons la garder ») que ferez-vous en attendant ? D'ici à ce que la majorité des Français soit catholique, bonne catholique, et pratique la charité

DEMOCRATIE HELIGILUSt:. }0

des saints, en attendant que ce moyen de réforme vous soit donné, pour le provoquer si vous en avez envie, à quel autre moyen, à quel outil élémentaire voudrez-vous recourir? Si la réalisation de ce rêve peut être lointaine, il faut aviser au présent !

La vérité est que Sangnier ne croit pas ce millénaire éloigné ; tout subtil réaliste qu'on le connaisse, il s'est fait à ce sujet une grande illusion et, comme un assez grand nombre de catholiques formés sous le pontificat de Léon XIII, Marc Sangnier croit aux affinités du mouvement révolutionnaire et de ce qu'il nomme la conscience chrétienne. Cette affinité existe à de certains égards. Il y a des rapports historiques et logiques entre le christianisme évangélique des grands et des petits peuples de la Réforme, et les poussées anarchico-démocratique* qui usurpent un peu partout le nom de socialisme. Mais entre ces courants révolutionnaires et le catholicisme, le lien est nul, la nullité apparaîtra de plus en plus.

Il semble qu'on commence à s'en apercevoir en très haut lieu, je veux dire à Rome. Même, à voir et à entendre M. Buisson, Marc Sangnier lui-même a paru se douter de l'immense abîme qui séparait son christianisme hiérarchique, organisé, traditionnel, d'avec les sombres rêves sémitico-germaniques du vieil historien de Sébastien Castellion : la présence de ce protestant d'origine a déterminé le langage de Marc Sangnier dans un sens digne de remarque et qui fera plaisir à tout esprit net et critique, à quiconque aime les nomenclatures exactes : par la nécessité de se distinguer et de se définir, Marc Sangnier a usé plus fréquemment, plus volontiers que d'ordinaire, des termes de Catholique et de Catholicisme.

Eh bien ! qu'il étudie la situation française à ce point de vue. Le christianisme inorganique, un christianisme révolutionnaire, une sorte de protestantisme aigri et excité, y pénètre, y gagne, y conquiert : c'est un fait. C'est un second fait que ce genre de christianisme ne mène pas au catholicisme et qu'il en éloigne furieusement. Troisième fait : le catholicisme, certes, persiste ; il résiste par sa masse, par la force de sa durée et aussi par sa supériorité naturelle. Mais il est difficile de ne pas avouer qu'il a connu, dans le même pays, des âges plus brillants et plus conquérants, le dix-septième siècle, par exemple, ou bien

le treizième. Si jamais, par l'opération du catholicisme, «le ferment de charité » fut « ardent », si le concept du bien de tous fut identifié dans les cœurs au bien de chacun, ce dut être au treizième siècle ou au dix-septième. Il est singulier que l'on n'ait pas réalisé en ce temps-là, que l'on n'ait même pas tenté ni pensé la démocratie. Le moyen était prêt, et l'on ne s'en est seulement pas servi pour viser le but ! Chose plus curieuse, jamais l'égoïsme royal personnifié par les Louis IX, les Louis XIII, les Louis XIV, ne rendit des services plus éclatants, plus durables et plus certains à l'ensemble de la communauté, qui ne parut point s'offenser de cette usurpation et qui n'essaya même point d'imaginer que les mêmes services lui eussent été rendus par l'accord spontané des volontés et des charités personnelles.

A la place de Marc Sangnier, ces petits faits me feraient faire bien des réflexions ! Il aimera mieux me répondre que l'évolution économique et politique n'était pas achevée alors : de telles turlutaines semblent indignes d'un homme instruit. Tant pis ! Je livre Marc Sangnier à Marc Sangnier. Je le livre aussi aux discours, aux exemples, aux actes de M. Buisson. Il me semble impossible que, un jour ou l'autre, Marc Sangnier ne découvre pas le fond protestant des idées libérales, démocratiques, et républicaines. Ce jour-là, il ne pourra plus les souffrir, et sa désillusion nous vaudra, je l'espère, des milliers de bons royalistes.

Page 1