‹ La démocratie religieuseChapitre 33 sur 128 · LA FIN DE LA CONVERSATION · texte numérisé non relu

LA FIN DE LA CONVERSATION

Ici doit se borner ma conversation avec Marc Sangnier. Je le regrette. Et la cause de ce regret n'est pas en moi, n'a jamais dépendu de moi. Rien n'est à retrancher ni à réduire des louanges qui ont été faites de lui chemin faisant. Mais un mot reste à dire, qui ne touche à aucun des interlocuteurs et qui les passe infiniment.

Nous avons vu comment le héros du dilemme rêve d'étreindre et de confondre l'univers en un vaste baiser de paix. A son dernier congrès, il professait devant cinq ou six mille auditeurs et admirateurs qu'il saurait bien contraindre ses adversaires à l'amour en montrant toujours plus d'amour. Le mot est du 18 février 1906. Le 20, cet homme d'amour établissait péremptoirement qu'il aimait les hommes et, par-dessus tous les hommes, ses adversaires. Un de ses partisans ayant été frappé, par on ne sait quel misérable, d'un coup de couteau, le président du Sillon trouva le moyen d'ajouter à ce malheur un désordre fait de sa main : dans une suite de communiqués aux journaux, il essaya d'attribuer la responsabilité de l'attentat que tous déploraient, à l' Action française et aux royalistes. De preuve, aucune ; d'indice, point. Dans cette accusation qui n'était ni fondée ni même motivée, un seul objet était précis : le nom du groupe politique qu'elle visait. On ne put l'attribuer qu'à un seul mobile, l'inimitié, ou plutôt le désir d'établir une inimitié. C'était, à vrai dire, si sot qu'il ne s'est rencontré ni juge d'instruction ni commissaire de police pour la prendre au sérieux. Mais plus le crime demeurait inéclairci et mystérieux, plus on espérait pouvoir dire aux partis de gauche : Voyez le sang qui coule entre la droite et nous ! Forte naïveté qui n'a pas fait beaucoup de dupes dans le monde républicain.

L'amitié royaliste dut finir pas peser à ce fondateur des « amitiés du Sillon ». Il l'aura jugée ou pesante ou, pour user du plus ridicule des termes de notre langage politique, compromettante. Il s'évertuait à penser ou à paraître penser sur Dreyfus comme les protestants, les juifs ou les maçons. Il professait sur la discipline militaire quelques-unes des idées de M. Hervé, sur les frontières les sentiments de M. Jaurès ; il rivalisait de cette hardiesse, qu'il croyait intellectuelle ou intelligente, avec les pires ou les plus simples anarchistes en criant, contre l'évidence, que les ressorts politiques des États se détendent dans l'univers. Quelque scandale que puissent déterminer de pareilles doctrines dans les rangs des fidèles catholiques, le monde officiel n'en était pas touché, le parti au pouvoir n'ouvrait pas ses rangs à Sangnier, et le Temps lui-même opposait des entrailles de pierre à ses actes de foi les plus républicains. « Je faillis être pour Dreyfus », a-t-il écrit au Temps. Le Temps a répondu : « Vraiment? » — Cette froideur s'alliait tantôt à des compliments pleins de réserve, tantôt à des brimades pures. Riche ou pauvre, plébéienne ou bourgeoise, la démocratie est ombrageuse. Que lui voulait cet homme jeune, indépendant, éloquent et pieux, ce triple et même quadruple aristocrate? Notre démocratie a dépassé depuis longtemps le stade des Cimon et des Mirabeau : elle veut des meneurs de sa chair et de son rang. Ceux qui sont trop bien nés doivent payer plus que le gage habituel. D'action équivoque en action douteuse et d'action douteuse jusqu'à la mauvaise action, cette puissance impérieuse a dû faire passer Marc Sangnier par une gamme de transitions insensibles, mais irrésistibles.

La calomnie lancée contre les royalistes formait le dernier terme de la série. L'orateur qui a consenti si facilement à éclabousser le trône et les amis du trône, qui étaient à quelque degré ses propres amis, sera jugé capable de consentir bien autre chose : il sera prié d'infliger les mêmes offenses à l'autel.

L'intervention de l'autorité ecclésiastique qui l'a déjà effleuré plusieurs fois de blâmes précis, n'a pu surprendre que Marc Sangnier *. Comment n'eût-elle pas été troublée par les allures

1. Plusieurs évèques de France avaient déjà montré à leurs diocésains les périls que le Sillon faisait courir au catholicisme. Le lecteur voudra bien obser-

du Sillon ? Comment n'eût-elle pas deviné sous l'héroïsme de l'allure un génie de concession et de transaction ? Qui connaît un peu les tendances de Sangnier et, même superficiellement, les grandes lignes du rationnel et du surnaturel catholiques, devait prévoir entre elles, à plus ou moins brève échéance, l'éclat du désaccord latent.

Un dilemme nouveau se posera alors dans l'esprit de Sangnier : il lui faudra choisir entre l'ordre divin qu'il déclare adorer et l'anarchie humaine qu'il ne se défend pas d'aimer.

ver que ces lignes sont de trois ans et demi antérieures à l'Encyclique sur le Sillon dont on trouvera ci-après le texte complet.

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