‹ La démocratie religieuseChapitre 32 sur 128 · Gazette de France du 26 novembre · texte numérisé non relu

Gazette de France du 26 novembre

dire, que dans un régime absolument inorganique, où le moi, quel qu'il fût, ne se sentirait jamais secondé par les institutions ni par les traditions. Tout ce qu'on accorde au moi de chacun, à la conscience et à la responsabilité de chacun, on le retranche de l'organisation sociale. Pour désigner correctement un tel régime, il fallait dire : un tel état de désorganisation sociale, ou d'individualisme.

3° La définition ainsi réformée :

« La démocratie peut être un état de désorganisation sociale qui tend à porter [ou mieux : un étal de désorganisation sociale telle qu'il tende à porter... ,] au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun. »

Cette définition est correcte, mais boiteuse, en ce sens que l'essentiel, le facteur causal et générateur en paraît tout à fait absent.

Pourquoi, en effet, ce régime de pur individualisme a-t-il cette vertu de susciter les consciences ou d'éveiller les responsabilités ?

Paixe que, en accumulant les difficultés, il fait apparaître les caractères qui se présument résistants. Cela revient à dire : la démocratie a le même avantage que le martyre. Elle sépare les forts des faibles. En obligeant les uns et les autres à ne compter que sur eux-mêmes, elle fait le départ des héros et des pauvres gens. En élevant les uns et en noyant les autres, elle institue une sélection mystique, elle rend nécessaire l'appel à la grâce de Dieu. Elle suppose, elle postule, pour les moindres actes, l'intime assistance du Christ. Il faut donc, si l'on veut s'exprimer en clair, traduire ainsi la définition :

« La démocratie est un état de désorganisation sociale qui rend l'individu, même bien doué, si misérable, si faible, si solitaire et si démuni que, retranché de tout point d'appui naturel, et coupé de tous les secours que la Providence divine a placés dans le monde à la portée du genre humain, il se sent, comme le chrétien dans le Cirque, obligé, à chaque instant d'une vie si rude, de se tourner vers les sources supérieures et de recourir au monde surnaturel. »

4° Ainsi complétée, la définition serait bonne, à la condition de recevoir un nouveau surcroît d'explications restrictives, à partir du mot obligé :

« ... Obligé comme le chrétien dans le cirque, à chaque instant d'une vie si rude, de se tourner vers les sources supérieures et de se recueillir dans un monde surnaturel — ou de choir, ou de succomber, ou de céder lamentablement aux tentations, de plus en plus puissantes, de toutes les forces du monde inférieur soulevé contre lui, parce qu'il ne rencontre auprès de lui aucun ouvrage de défense, ni aucune protection d'ordre naturel. »

L'artifice ordinaire du sillonisme est de ne jamais exprimer le second membre de l'alternative. Oui, le citoyen de la démocratie ainsi définie peut se sauver en se raccrochant au surnaturel. Il ne le peut même qu'ainsi. Mais il faut alors ajouter qu'il a non seulement la faculté, mais, en outre, une extrême facilité de ne point se sauver du tout, et qu'il en use, en fait, avec une incomparable largesse.

Que devient la démocratie ainsi définie de plus en plus nettement ? Le synonyme de cataclysme, de peste, de bouleversement, d'invasion de barbares et de déluge universel, ce La démocratie est une épreuve dont une âme ferme, et une âme chrétienne doit faire son profil. » En donnant aux mauvais toute facilité pour faire le mal en claire conscience et en responsabilité directe, — car tout ce qui s'oppose à eux d'ancien, de ferme et de solide se trouve condamné du seul fait de l'individualisme démocratique, — en accordant aux faibles et aux médiocres de larges excuses, car ils sont incapables et de conscience, et de responsabilité dans le bien comme dans le mal, — la démocratie donne aux bons une occasion de s'exercer et de s'élever au sublime de la force chrétienne : la cité des hommes est détruite, mais la cité de Dieu fait briller au loin ses parvis. La démocratie, on en convient, c'est la Terreur : mais Terreur sur la terre, Consolation au ciel ! La démocratie est un fléau, mais ce fléau peut être l'occasion du martyre. « Si seulement le sang coulait ! » a écrit un jour Marc Sangnier. — Nous disons, nous : La démocratie c'est le mal. — Nous voilà d'accord avec lui. Le désaccord commence quand nous prions qu'on nous délivre de la démocratie comme l'Église chante : Délivrez-nous du mal. Au fond, Marc Sangnier dit au mal : Que votre règne arrive. A insi soil-il !

5° La définition ainsi éclairée n'est donc pas seulement inhu-

maine. Elle est contraire à la sagesse catholique, car l'Eglise a toujours interdit, comme une bravade dangereuse, l'appétit du martyre et la soif des persécutions. J'imagine, en effet, que l'Eglise ne s'en tient pas aux calculs superficiels du jeune apôtre du Sillon. Elle ne compte pas seulement les triomphes de ses saints et de ses héros : elle prévoit les chutes, les abdications, les capitulations et les perditions de natures moins bien douées qu'abattent des épreuves rudes. Elle ne se laisse pas abuser par l'histoire livresque et la romanesque légende. Elle sait bien que, toutes choses étant égales d'ailleurs, c'est dans les temps calmes, dans les périodes régulières, fussent-elles un peu monotones à distance, que se trouve le vrai maximum de la vraie vertu.

S'il suffisait de tout dévaster pour faire germer le courage et l'héroïsme, héroïsme et courage seraient à bon compte, vraiment ! A surcharger ainsi le ressort personnel, on ne réussira communément qu'à le fléchir ou à le briser, à le relâcher ou à le détruire. Communément ! dira Sangnier. Car il se moque du commun. Eh bien ! c'est ce dont le catholicisme ne s'est jamais moqué. C'est par un généreux souci des moindres individus nés ou à naître que l'Eglise a toujours conclu à ce que l'on évite les inutiles bouleversements sociaux. Elle a toujours conclu au maintien de l'ordre.

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