‹ La démocratie religieuseChapitre 46 sur 128 · VII. — BONS EFFETS D UNE EXPERIENCE · texte numérisé non relu

VII. — BONS EFFETS D UNE EXPERIENCE

S'il pouvait arriver que les pages de ce recueil eussent la vertu d'amener un républicain catholique à la monarchie, je m'en réjouirais de grand cœur, mais je me féliciterais encore davantage qu'un anticlérical patriote en fût induit à examiner les frivoles raisons de son hostilité au catholicisme. Ces cas de conscience politique se sont déjà présentés. Ils ont toujours été dénoués de même manière, en faveur de l'Eglise.

L'expérience de V Action française a montré qu'une prompte justice peut être faite de trois ou quatre préjugés qui ont beaucoup couru :

a) La turlutaine gallicane ne tient plus dès qu'on fait observer que, depuis le Concile, le catholicisme ayant complété sa défi-

nition, il faut le voir comme il se voit et comme il est, non comme il plaît de le rêver.

b) L'idée d'une église nationale, analogue aux églises russe, prussienne, anglicane, naguère caressée par certains nationalistes, est désormais jugée une calamité quand on se rend t ;>mpte qu'à l'écart du Siège romain, en l'absence des traditions el des interprétations de l'Eglise, la lettre hébraïque des Écriîures, les commentaires des rabbins et leur exégèse, en un mot l'esprit juif, gagnent tout ce que perd l'esprit du catholicisme.

c) L'opposition du Romain au Français, renouvelée naguère par M. Clemenceau, s'est évanouie aussitôt qu'il a été montré que, la France étant notre nom de nation, Rome est celui de notre civilisation.

d) L'épouvantail du Syllabus a cessé d'affecter aucun esprit réfléchi.

Ces avantages intellectuels, d'ordre très général, n'ont rien à voir avec les progrès de la foi ou de la pratique. Mais leur effet direct est d'établir, avec un respect profond, le sentiment du privilège catholique en terre française.

Est-ce trop ? Je réponds aux conservateurs timorés que le simple courant des idées du siècle aboutit de lui-même à suggérer ce sentiment.

Est-ce trop peu ? L'expérience est faite. Avant de le condamner comme insuffisant, il faut en connaître les fruits. Chez nous, à Y Action française, cette convention du respect de l'Église, une fois établie, aura suffi non seulement à rendre la vie en commun tolérable et facile entre des esprits très divers, mais encore à permettre et à susciter des actions décisives : ce fut entre des catholiques très fervents et des incroyants très respectueux du catholicisme que se combinèrent nos récentes campagnes contre Dreyfus, contre Bernstein, contre Thalamas et pour Jeanne d'Arc (vous y avez été blessé en même temps que bien des ardents catholiques), et ces mouvements de foules, précédés ou suivis de mouvements d'idées, défient toute comparaison avec les résultats obtenus par d'autres groupements : ce n'est pas Y Action libérale, ce n'est pas le Sillon qui ont produit de tels effets, ni théoriques ni pratiques. Ce genre d'union offre donc le premier caractère de permettre la concorde en vue de l'action. L'action qu'elle suscite se caractérise à son tour par

le succès. Il n'est pas absurde de calculer que le modus vivendi si heureusement pratiquée V Action française ne serait pas moins apte à pacifier le reste du pays. Ce qui s'est fait en petit parmi nous pendant quinze ans peut se refaire en grand dans l'État français pour des siècles. Ce qui a réussi tout seul au milieu des difficultés de trente batailles s'établira sans peine dans la libre atmosphère de paix matérielle procurée par cet État reconstitué.

vin. — l'ennemi commun

Où l'esprit libéral et révolutionnaire, obscurément hostile, sourdement méfiant, ne voyait qu'oppositions, ne relevait qu'antipathies, un esprit d'attention et de vénération se rend compte d'affinités qui conduisent à motiver, par conséquent à fortifier les unions. Le catholicisme et le patriotisme, le catholicisme et l'ordre français, le catholicisme et la pensée humaine, le catholicisme et la civilisation générale, loin de se repousser, s'attirent. Cet attrait naturel décidera l'esprit bien né à se mettre de cœur avec les Catholiques, pourvu qu'ils soient des catholiques véritables et de l'obédience de Rome, d'un « catholicisme intégral »\ Les autres n'ont pas d'intérêt. Quand on se trouve uni à de vrais Catholiques, on est toujours certain

1. Nous avons souvent exposé, à cet égard, nos raisons dont plusieurs sont éparses dans ce livre. Mais nous les retrouvons rassemblées avec une vigueur singulière dans cette belle page d'un écrivain qui ne s'est jamais décidé ni classé et dont toutes les préférences naturelles auraient pu être pour le monde libéral, M. Paul Souday, rédacteur au Temps. C'est dans le Temps (3 juillet 1911), dans le plus grand journal de la République, que M. Souday nous apporta cette piécieuse contribution à l'analj'se de nouveaux états d'esprit. Analysant le roman posthume de Fogazzaro, le très ennuyeux auteur du Santo auquel Leila fait suite. M. Paul Souday terminait par ces réflexions caractéristiques :

« On ne fait point ici de théologie et l'on ne se donnera pas le ridicule d évoquer le procès du modernisme. Notons pourtant, à un point de vue exclusivement profane, que le bon Fogazzaro retardait, avec sa superstition de la Science et du Progrès et sa manie de les mêler à tout. Les questions métaphysiques et religieuses ne sont pas du même ordre que les questions scientifiques ; et d'ailleurs celles-ci comportent presque autant d'incertitudes. Fogazzaro s'est beaucoup préoccupé de concilier la Genèse et la théorie de l'Evolution qu'il croyait démontrée et désormais inébranlable. Cette théorie n'est pourtant qu'une hypothèse, et l'autorité de Darwin, déjà fort menacée, ne durera probablement pas autant que celle du Pentateuque. Fogazzaro professait une admiration un peu simpliste et béate pour la vie moderne ; il en avait plein la bouche et ne taris-

d'avoir pour adversaires les ennemis directs de tout ce que chérit le meilleur de chacun de nous.

Mais, d'autre part, ces catholiques ne peuvent faire autrement que de découvrir, au premier rang des ennemis qui sont communs au catholicisme et à nous, les principes, les intérêts, les hommes qui composent le régime républicain. L'esprit de ce régime est pétri d'individualisme révolutionnaire ; son personnel est agité de grands intérêts religieux, qui sont tout à la fois anticatholiques et extranationaux... Si la République est « devenue » « la guerre à l'Eglise », selon le mot de M. Etienne Lamy, cela semble bien expliqué par ce qu'elle Vêlait d'abord

sait pas sur la nécessité d'adapter le catholicisme àcette vie moderne si précieuse. Quel enfantillage 1

« Ce temps présent est mêlé de bon et de mauvais : au total, assez plat et bien inférieur à quelques autres. A quel titre lui attribuer un privilège et juger insuffisante pour lui une religion qui a suffi à Bossuet et à Pascal ? L'impulsion automatique des naïfs et des ignorants exalte leur époque par dessus toute autre» parce qu'ils ne connaissent point les époques antérieures et parce que celle-ci a la supériorité de les avoir produits au jour. C'est un réflexe élémentaire que de croire au progrès, depuis les origines jusqu'à nous. La doctrine du progrès n'exige un effort que lorsqu'il s'agit de 1 étendre impartialement et prophétiquement aux générations qui viendront après nous. Les amoureux du passé peuvent tomber dans quelques excès : leurs préventions s'appuient du moins sur une sérieuse culture, une imagination vivace et un sens critique aiguisé qui leur a permis de juger leur siècle à l'encontre de 1 instinct Ils s élèvent à concevoir que ce qui est caractéristique d'un siècle, moderne ou ancien, n'a que peu de valeur, et que l'important est ce qui dure. Le catholicisme a, sur les idées auxquelles Fogazzaro sait si bon gré d'être modernes et qui demain peut-être auront passé, la supériorité de ses dix-neuf cents ans d'existence. Bien loin de vouloir le modifier pour le mettre à la mode, on peut penser que son principal attrait réside au contraire dans une immuable pérennité. Bien loin de le subordonner au siècle, on a le droit de l'aimer par contraste et comme un refuge contre le siècle. Un Veuillot, par exemple, est un écrivain catholique autrement passionnant qu'un Fogazzaro. Allons plus loin : un Huysmans même a plus de saveur. Pour tout dire, à 1 opportunisme ambigu et fade des modernistes, il est loisible de préférer, par simple goût des belles choses réalisant la plénitude de leur type, soit la netteté de la pure libre pensée, soit la splendeur traditionnelle du catholicisme intégral. »

Indépendamment de leur portée intrinsèque, ces paroles donnent une idée de ce qui se pense sur le catholicisme chez beaucoup d'incroyants. Les sympathies de la « libre pensée » ont finalement abandonné le protestantisme ainsi que le libéralisme, son succédané. Il y a longtemps que nous annoncions cette métamorphose de l'opinion. Ne soyons plus si pessimistes ! Une aube se fait peu à peu.

[Il est à peine utile de remarquer que M. Paul Souday, alors inconnu, s'est ouvert, depuis 1914, une carrière par la diatribe continue contre tout ce qui est catholique et français. La Gazette de Francfort en a félicité le bekannte « Temps » redakteur. (Note de 1921

dans son essence, à son état originel. Déjà, les Huguenots du xvie siècle étaient des théoriciens de la République. Le devenir républicain se comprend par des directions générales de pensée et de volonté dépendant de causes profondes, ou bien il ne peut se comprendre.

Le simple bon sens le voit bien : — Quoi ! cet Etat républicain, qui est, qui fut toujours le plus incohérent du monde dans tous les domaines de la politique, aurait montré le plus magnifique esprit de suite à vider les couvents, à chasser les Congrégations^ fermer les écoles catholiques, à dépouiller le culte : et l'on ne rechercherait pas d'où lui vient ce point de constance monstrueuse, le caractère exceptionnel de cette invraisemblable continuité! Nous répondre que la politique anticléricale n'est que la folie du moment (« Irenle-qualre ans sont si peu dans la vie d'un peuple »), et ajouter que cela finira bien par passer, ce n'est pas répondre du tout et ce n'est même pas comprendre. La question posée se rapporte justement au contraste de ces trente-quatre ans de laisser-aller général, de discontinuité profonde dans les autres domaines, avec ces trente-quatre ans de régularité exemplaire observée dans le domaine anticlérical. Trente-quatre ans, c'est beaucoup et c'est même tout pour un régime âgé de trente-quatre ans. On peut s'efforcer d'anesthésier la curiosité, on peut tenter de faire taire le besoin de savoir. Mais pour peu que s'éveillent ces envies dangereuses, leur premier murmure reprend : quoi, tout change sans cesse dans ce régime ! comment l'anticléricalisme est-il seul à n'y pas changer?...

Vous n'arrêterez pas la question de savoir si l'anticléricalisme n'est pas lié à la République, à ce qui fait la chair et le sang de ses créatures et de ses fondateurs, à la structure de ses premiers éléments. Même il deviendra clair que la politique anticléricale ne passera qu'avec la République dès qu'on s'apercevra que la République a tiré son existence réelle et sa forte substance de sa zone protestante, maçonnique et juive 1, laquelle est naturellement en opposition historique, morale et sociale avec le Catholicisme.

1. Jacques Roeafort, dans Mes campagnes catholiques, observe que l'étude de ces éléments huguenots et juifs donne de la « clarté » à la « vision ». Et. en effet, elle fournit une explication que l'on ne trouve nulle autre part.

Cette incompatibilité de l'Eglise et d'une République française date d'avant la Révolution, puisqu'elle était sensible dès les premières manifestations de l'esprit politique de la Réforme. Elle a été claire en 1789. L'éphémère rapprochement de 1848 ne peut faire illusion : ces accords, plus instables encore qu'ils n'étaient apparents, étaient ménagés par l'interposition d'un élément alors nouveau, le libéralisme, que professaient beaucoup de catholiques, mais dont le fondement judéo-protestant ne fait plus de doute aujourd'hui. Le libéralisme étant éliminé en droit du catholicisme contemporain depuis le Syllabus et le Concile du Vatican, l'anarchisme républicain ne peut même plus se tromper quant aux jugements essentiels que porte sur lui l'esprit catholique. Il ne peut plus que feindre de se laisser tromper en cas de besoin l.

1. Au x° Congrès de la Jeunesse laïque qui s'est tenu à Moulins, les lor, 2, 3 et 4 août 1912, M. Emile Segui a dit dans son rapport (Annales de la Jeunesse laïque, d'août 1912, n° 123 de la collection) :

« Non seulement l'Eglise a encore beaucoup d'influence chez nous, mais l'éducation romaine, tant de fois séculaire, a façonné les cerveaux français de telle sorte que les principes républicains ont tout l'air d'hôtes de passage. // ne manque point chez nous d'opinions républicaines, mais les tempéraments républicains sont rares. Il faut les chercher surtout dans la minorité protestante ou juive. Les protestants, par exemple — j'entends les protestants français, héritiers du calvinisme — sont républicains d'instinct et d'éducation : le libre examen et l'égalité sont à la base de leur organisation religieuse, toute démocratique. Il n'en est pas de même chez les catholiques, habitués à la servitude religieuse et morale : les idées républicaines ne reposent pas, chez eux, sur des bases psychologiques profondes. Et que de libres penseurs, matérialistes ou athées, sont encore imprégnés de catholicisme ! Combien sont encore, psychologiquement, des catholiques ? »

— Nous avons souvent dit que la politique républicaine n'en voulait pas au déisme, ni au spiritualisme, mais au catholicisme romain. Ecoutez M. Segui :

« Ce n'est pas l'idée religieuse qu'il faudrait combattre, mais bien l'éducation romaine, toute dogmatique. Pourrons-nous arracher les germes morbides ? Pourrons-nous effacer l'empreinte romaine ? La propagande des libres penseurs tuera peut-être le catholicisme-religion, mais elle a peu de prise sur le catholicismeesprit. Et de celui-ci, l'autre pourrait bien renaître. La République a lutté contre l'Église. Bien des républicains ont pratiqué et pratiquent encore l'anticléricalisme le plus radical... La France eu est-elle moins catholique? On veut remplacer l'esprit catholique par l'esprit laïque. L'œuvre est tentante. Elle est urgente : sur un fonds de catholicisme, la République sera toujours instable. Si la démocratie doit mourir, c'est Rome qui la tuera. Anticatholiques dans notre action quotidienne, nous devons l'être sous un régime de complète liberté...

« Mais, attention ! La démocratie repose sur la valeur de la personne. Elle implique la responsabilité avec la liberté. Son mot d'ordre doit être : Conscience d'abord ! Fille du Libre Examen, elle est profondément individualiste... »

Et tous ces excellents aveux sont groupés dans les Annales de la Jeunesse

L'Eglise, qui est chez elle en France, y enseigne, comme en tout lieu, l'autorité, la hiérarchie, l'ordre et la paix. Au contraire, la République se présente chez nous traditionnellement comme une protestation et une critique faite au nom des idées les moins nationales, contre les autorités naturelles de la nation. L'antipathie de la République pour l'Eglise provient de la manière dont elle se pense et pense l'Eglise. Sous la République, instinctivement, le fidèle français se sent toujours menacé par une autorité temporelle qu'il estime d'ailleurs peu sûre pour sa patrie; catholique et autochtone, il se trouve deux fois porté à s'enquérir et à se couvrir d'une protection politique sérieuse : quand donc il pense par lui-même ou qu'il suit ses impressions vraies, il lui est difficile de ne pas désirer un autre Gouvernement. C'est ce qui l'achemine ou le ramène à la royauté.

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